PRESSE. Les médias kurdes entre progrès et défis
Salih Akin: Une base de données sur les dialectes kurdes
Les rares recherches représentant la distribution géographique des dialectes kurdes font apparaitre des frontières linguistiques bien délimitées. Les cartes élaborées à partir des principales typologies de classification des dialectes, transposées sur les frontières étatiques divisant le Kurdistan, livrent un aperçu percutant de la fragmentation à la fois linguistique et politique qui touche les Kurdes. Selon la typologie dialectale considérée (Hassanpour 1992 ; Izady 1992 ; MacKenzie 1961), les variétés kurdes sont réparties en trois ou quatre groupes. Le premier reçoit les dénominations de kurmanji, kurmanji du nord ou encore groupe du nord ; cette variété est parlée sur une large zone qui couvre la majeure partie du sud et du sud-est de la Turquie, du nord-est de la Syrie, d’une partie du nord de l’Irak (la région de Bahdinan) et de l’ouest de l’Iran (région d’Ourmiyah et de Makû), ainsi que dans des poches réparties en Anatolie centrale et dans les anciennes républiques de l’Union soviétique. Le deuxième groupe est appelé sorani, kurmanji du sud ou encore groupe central. Les territoires de cette variété couvrent une grande partie du nord de l’Irak et de l’ouest de l’Iran. Le troisième groupe est appelé dimili ; cette variété est également nommée kirmançki ou zazaki selon les lieux et les communautés qui la parlent. Elles sont situées en Turquie, dans les provinces de Dersîm, Bingöl, Elazig, Muş et Bitlis. Enfin, le quatrième groupe appelé groupe du sud inclut les variétés gorani / hawrami qui sont localisées dans les zones au sud de la province d’Halabja au Kurdistan irakien et dans celles de Kermanshah et d’Ilam en Iran.
Les cartes représentent les variétés sans tenir compte ni des parlers locaux de chaque dialecte, ni des variations qui les traversent : par exemple, le kurmanji parlé dans la région de Serhad en Turquie varie sur plusieurs points linguistiques de celui parlé dans la région de Bahdinan en Irak, tout comme le sorani parlé dans la capitale de la région du Kurdistan irakien, Erbil et celui parlé à Suleymaniya, connaissent des divergences. Enfin, les cartes ne prennent pas en compte non plus les zones mixtes et/ou de transition, là où les variétés développent des caractéristiques linguistiques issues du contact et peuvent déboucher sur un continuum dialectal.
C’est pour répondre à l’absence de données récentes et pour étudier l’évolution des variétés du kurde qu’une recherche a été initiée par les universités de Manchester et de Rouen en 2011. Cette recherche, financée par l’Académie britannique pour une durée de deux ans, visait plusieurs objectifs. Une documentation et une description des dialectes pourraient soutenir les efforts de politique linguistique, rendus possibles grâce à l’autonomie régionale kurde en Irak, les médias par satellite, et la liberté d’usage public de kurmanji en Turquie. La documentation du continuum entre le dialecte kurmanji / bahdini et le sorani dans la région s’étendant de Cizre (Botan) dans le sud-est de la Turquie, à Khanaqin, dans le nord l’Irak est destinée à dégager une esquisse de la continuité dialectale historique dans la région, à un moment qui peut être considéré comme transitionnelle en raison du développement de l’éducation en langue kurde et des médias en Irak et très partiellement en Turquie. Du point de vue de la linguistique typologique, le projet visait à étudier la façon dont la transition entre des structures très distinctes en kurmanji / bahdini et en sorani constitue un continuum géographique.
Un questionnaire pilote a été élaboré et testé en 2011-2012. Il contenait environ 200 items, dont la moitié était constituée de mots isolés et de mots-fonction. Afin de ne pas influer les réponses des enquêtés, les mots et phrases ont été traduits en arabe, en persan, en turc, langues officielles des États dans lesquels les Kurdes sont répartis, ainsi qu’en anglais et en français pour les locuteurs vivant en diaspora. L’enquête pilote a été menée dans plusieurs localités des régions kurdophones du sud-est de la Turquie et du nord de l’Irak, ainsi qu’auprès de migrants kurdes arrivés récemment en Europe. Le questionnaire a ainsi été soumis à une cinquantaine de locuteurs auxquels il a été demandé de produire dans leur variété les mots et phrases que les enquêteurs leur ont lus dans une autre langue qu’ils parlent. Les données recueillies ont été transcrites et notées selon les normes de l’alphabet latin élaboré pour le kurmanji et popularisé dans la revue Hawar dans les années 1930. Elles ont été utilisées pour constituer une base de données qui permettait de lancer des recherches à partir des fonctions grammaticales, de la traduction de phrases ou de localités.
Le questionnaire utilisé dans l’enquête pilote a ensuite été étendu en 2014 grâce à une subvention de l’organisme de recherche britannique Arts and Humanities Research Council pour une durée de quatre ans. Le nouveau questionnaire a comporté 500 items. En plus des questionnaires, les locuteurs ont été invités à produire un échantillon de discours libre, pour lequel plusieurs questions d’orientation standardisées ont été conçues afin d’obtenir des descriptions de la vie du village, des coutumes de mariage, de la migration ou des contes traditionnels. Les échantillons de discours libre étaient généralement d’une durée de 20 à 40 minutes. Plus de 200 locuteurs ont été enregistrés dans plus de 150 localités situées en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie. Les enregistrements ont été transcrits et importés dans une base de données en ligne accessible au public. La base de données permet aux usagers de lancer des recherches des structures particulières dans leurs localités, d’écouter des fichiers audio et de générer des cartes montrant la distribution des différences dialectales.
Nous proposons d’illustrer l’usage des données recueillies à travers les mots-fonctions, considérés comme une catégorie fermée et stable de mots. Selon une distinction introduite par C. C. Fries (Fries 1952) et reprise depuis par les recherches sur l’acquisition des langues secondes, les mots de la langue sont répartis entre deux catégories grammaticales, qui sont les mots-contenus et les mots-fonctions. Les premiers sont considérés comme une classe ouverte (les verbes, les noms, les adjectifs et certains adverbes). Les mots-fonctions constituent une classe fermée et dénotent des relations grammaticales que les mots entretiennent entre eux dans une phrase. Démunis de sens lexical clair, lexicalement improductifs et invariables dans leurs formes, les mots-fonctions sont des éléments importants de la structuration des phrases : les pronoms (je, tu), les articles (le, la, des), les démonstratifs (cet, ce), les conjonctions (et, cependant, mais), les adverbes de lieu (ici, là) et de temps (maintenant, demain), les quantifieurs (peu, beaucoup), les interrogatifs (quand, où, comment, qui).
L’étude des mots-fonctions sera limitée à deux pronoms, la première et la deuxième personne du singulier. En kurmanji standard, deux groupes de pronoms sont attestés, dont les formes changent selon qu’ils sont utilisés au cas nominatif ou oblique (Bédir Khan & Lescot 1992, Blau & Barak 1999) :
| Cas nominatif / direct | Cas oblique | Valeurs possibles |
| ez | min | je, me, moi, mon, ma, mes |
| tu | te | tu, te, toi, ton, ta, tes |
| ew | wî / wê | il / elle, se, soi, son, sa, ses |
| em | me | nous, notre, nos |
| hûn | we | vous, votre, vos |
| ew | wan | ils, elles, leur, leurs |
Le cas nominatif désigne la fonction syntaxique du sujet d’un verbe transitif ou intransitif et est également appelé cas sujet. Le cas oblique ou décliné marque les fonctions périphériques ainsi que le sujet d’un verbe transitif à l’aspect accompli.
Comme nous pouvons le constater, au cas nominatif, il y a cinq formes de pronoms personnels, ceux indiquant la troisième personne du singulier et du pluriel étant identiques (ew). Au cas oblique, il y a sept pronoms personnels : la troisième personne du singulier ayant une forme différente pour chaque genre. Ces pronoms remplissent les mêmes fonctions que le substantif (nom, adjectif) au cas oblique.
Le sorani n’a conservé qu’un seul groupe de pronoms, dont les formes correspondent plus ou moins aux pronoms obliques du kurmanji (Blau 2000, 49).
| Cas oblique | Valeurs possibles |
| min | je, me, moi, mon, ma, mes |
| to | tu, te, toi, ton, ta, tes |
| ew | il / elle, se, soi, son, sa, ses |
| ême | nous, notre, nos |
| êwe | vous, votre, vos |
| ewan | ils, elles, leur, leurs |
La distribution géographique du je et du tu pronoms révèle des lignes de démarcation avec des zones d’imbrication et d’hybridation, comme le montre la carte ci-dessous.

La distribution géographique du je au cas nominatif (S. Akin 2021)
Trois formes dominent pour la première personne, le je, au cas nominatif. D’un côté, la forme ez, attestée dans les zones kurmanjiphones situées en Turquie et en Syrie ainsi que dans la région de Bahdinan, à Mosul et à Erbil. De l’autre, les formes min /emin dont les zones s’étalent sur une ligne horizontale allant du sud de Kirkuk jusqu’à Urmiya, tout en passant par Rewanduz, Şoman, Ranya en Irak. Enfin, la forme min qui domine dans les territoires situés au sud d’Erbil et de Kirkuk, à Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, ainsi qu’à Mahabad, Piranşar, Sanandaj, Saqqez, Bukan en Iran.
Comparativement, les formes de la première personne au cas oblique sont plus nombreuses et variées, comme le montre la carte ci-dessous.

La distribution géographique du je au cas oblique (S. Akin 2021)
Ainsi, la forme min apparait comme la forme dominante dans les zones kurmanjiphones en Turquie (Perwari, Kars, Mardin, Cizre, Sirnak, Hakkari, Erzincan, Yüksekova, Hakkari, Dogubeyazit, Silvan, Kozluk, etc.). Cette forme domine également les localités du Bahdinan, comme Sersing, Zaxo, Dohuk, Aqrê, ainsi que Mosul. Elle est également très fréquente dans les zones soraniphones, comme à Erbil, Kirkuk, Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, Kelar. Issue d’une chute de /n/ final, la forme mi est attestée à Elbistan, Tatvan, Karliova, Kahta, Siverek, Kiziltepe, Ergani en Turquie et à Şêran en Syrie. La première personne au cas oblique se manifeste aussi par me à Dersîm en Turquie, Qamişlo, Tirbesipîyê en Syrie, Sahneh (province de Kermanshah). La forme emin domine surtout dans les territoires kurdes d’Iran, comme Mahabad, Pîranşar, Serdaşt, Ourmiyah, ainsi qu’à çoman en Irak.
Pour la deuxième personne au cas nominatif, une régularité peut être observée : d’un côté, les formes tu / tû, attestées dans des aires continues ou discontinues situées en Turquie, en Syrie. Le passage, fréquemment attesté, du kurmanji /u/ au bahdini /i/ se manifeste également dans ce pronom : la forme ti est très fréquente dans les localités du Bahdinan au Kurdistan irakien (Dohuk, Zaxo, Sersing, Aqrê), dans les régions limitrophes comme Sirnak, Uludere, Ozalp en Turquie, mais aussi, chose surprenante, à Ergani et à Bingöl, localités très éloignées des zones de contact et d’influence du bahdini. De l’autre côté, la forme to, qui domine la majeure partie des zones soraniphones (Kirkuk, Suleymaniya, Erbil, Kalar, Gwêr, Qaladizê, Halabja et à Sanandaj, Merivan, Bukan, Baneh, Saqqez). Entre les deux formes, un ensemble très proche ato / atu / eto / etû préfigure une ligne qui va d’Erbil à Mahabad, en passant par Rewandiz, çoman en Irak et à Naqadeh, Qoşaçay, Mahabad et Ourmiyah en Iran.
La même régularité caractérise la deuxième personne au cas oblique, avec cependant moins de variation : la forme te est exclusivement présente dans les localités enquêtées en Turquie, en Syrie et au Bahdinan en Irak. La forme to est dominante dans les zones soraniphones en Irak (Erbil, Suleymaniya, Kirkuk, Kalar, Halabja) et en Iran (Pîranşar, Merivan, Saqqez, Kamyran, Qoşaçay, Baneh, Kirmanşah). Enfin, les formes eto / etu qui opère plus ou moins la même démarcation entre le te et le to et qui va de Şaqlawa et Qaladizê en Irak à Naqadeh, Serdaşt et Ourmiyah en Iran.
La distribution géographique des deux pronoms révèle des zones d’homogénéité dialectale, mais les zones hybrides ne sont pas moins importantes, montrant les évolutions à l’œuvre dans les deux variétés. Si la diversité et l’hétérogénéité de surface dans les dialectes entretiennent une unité linguistique en profondeur, de nouvelles lignes émergent du fait des évolutions des deux variétés qui deviennent plus perméables les unes aux autres. La ligne horizontale qui va de Kirkuk à Ourmiyah en passant par Rewandiz et çoman apparait comme une ligne de rencontre entre les deux variétés, matérialisant dans l’espace l’aire linguistique du continuum dialectal.
Bibliographie
Bédir Khan Kamuran & Lescot Roger, 1991, Grammaire kurde (Dialecte kurmandji), Paris, Maisonneuve.
Blau Joyce & Barak Veysi, 1999, Manuel de kurde. Kurmandji, Paris, L’Harmattan.
Blau Joyce, 2000, Méthode de kurde. Sorani, Paris, L’Harmattan.
Fries Charles, 1952, The structure of English, New York, Harcourt Brace.
Hassanpour Amir, 1992, Nationalism and Language in Kurdistan, 1918-1985, San Francisco, Mellen Research University Press.
Izady Mehrdad, 1992, The Kurds: A Concise Handbook, Londres, Taylor & Francis.
MacKenzie David, 1961, Kurdish Dialect Studies, 2 vol., Londres & New York, Oxford University Press.
Salih Akin est professeur des universités en sciences du langage à l’Université de Rouen. Il a été titulaire d’une licence de langue et littérature françaises obtenues en 1989 à l’Université Dicle en Turquie. Il continue ses études en France, à l’Université de Rouen, où il soutient une thèse de doctorat intitulée « Désignation du peuple, de la langue et du territoire kurdes dans le discours scientifique et politique turc » en 1995. Il a été recruté en 1998 à l’Université de Rouen, au département des sciences du langage, dont il a été directeur de 2013 à 2016. Il a obtenu en 2013 son diplôme d’habilitation à diriger la recherche intitulé « Une langue minorée en évolution : onomastique, description linguistique et sociolinguistique de la langue kurde ».
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Journée du journalisme kurde: Les femmes journalistes du Rojava nous écrivent depuis le front
Depuis que Mikdad Bedirxan a publié au Caire, il y a 123 ans, un journal en arabe intitulé « Kurdistan », la Journée du journalisme kurde est célébrée par les journalistes à travers le monde entier.
L’histoire des médias kurdes en Syrie remonte à 1931, lorsque le magazine « Hawar » a été publié par Celadet Ali Bedirxan, également connu sous le nom de Mîr Celadet. La tradition médiatique kurde s’est ensuite poursuivie avec les magazines Ronahi, Denge Kurdistan et Berxwedan, qui étaient publiés en kurde et en arabe.
Après que la Syrie du Nord-Est a été libérée de DAECH, des dizaines de femmes journalistes ont pris part au travail journalistique de nombreuses télévisions, agences, revues et journaux.
Les femmes journalistes membres de l’YRJ travaillant pour JIN TV, Ronahi TV, Rojava TV, Çira TV et Sterk TV continuent à rapporter des nouvelles de la NE syrienne.
Parmi les nombreux autres médias de la Syrie du Nord et de l’Est, Jin News, NûJINHA, Hawar News Agency et l’Agence Firat News rapportent les derniers développements de la région via leurs sites d’information.
Ronahî, Asoya Jin Magazine, Rojhilata Navîn, Dengê Jiyanê et Denge Kurdistan sont parmi les journaux en kurde publiés quotidiennement en Syrie du Nord et de l’Est tandis que Radyo Rojava, Kobanê FM, Star FM, Xabûr, Orkêş, Dirbêsiyê, Cûdî, Waşokanî, Sewt El-Hayat et Rêveberiya Xweser diffusent des informations radiophoniques.
« Avec la révolution du 19 juillet, tant de points de vente ont été fondés au Rojava. Nos organisations médiatiques se sont organisées dans des circonstances très difficiles », a déclaré Silava Ehmed, reporter pour le journal Ronahi dans une interview avec Jin News. « En commençant avec 5 reporters pendant la révolution, maintenant notre presse s’est développée et s’est répandue dans toute la région. »
La révolution des femmes au Rojava a trouvé son reflet dans le journalisme féminin, car les femmes journalistes paient un rôle clé dans les médias de la Syrie du Nord et de l’Est.
« La plupart du personnel des médias ici est composé de femmes. Notre société a une culture féodale, mais avec la révolution, les femmes ont dépassé les limites de la culture traditionnelle. Les médias ont joué un rôle important en brisant ces rôles de genre. Plus les femmes travaillaient dans les médias, plus la voix et la couleur des femmes étaient reflétées dans les médias, ce qui a fini par donner de la confiance en soi aux femmes », ajoute Ehmed.
Le journal Ronahi est publié dans le nord-est de la Syrie depuis 8 ans et les femmes représentent la majorité des journalistes du journal.
« Sur tous les fronts de la guerre, les femmes journalistes ont travaillé et sont devenues une source d’espoir pour toutes les femmes qui souffrent de la guerre. Pendant les guerres à Kobanê, les femmes journalistes étaient sur la ligne de front, documentant les faits de la guerre. Afin de préserver la victoire du peuple, nous essayons de devenir la voix, les oreilles et les yeux du peuple », a déclaré Ehmed.
Kobanê FM émet également depuis 8 ans
« Nous sommes la voix de la révolution et des femmes », a déclaré Êva Bergel, une journaliste travaillant pour Kobanê FM.
Bergel souligne que les attaques contre le journalisme et en particulier contre le journalisme kurde se poursuivent en Turquie et dans le N-E de la Syrie sans discontinuer. « Pendant 8 ans, notre fréquence radio a été interrompue par la Turquie, mais à chaque fois, nous avons continué notre émission avec une autre fréquence. Nous n’arrêtons pas nos travaux, peu importe à quel point ils nous attaquent », a déclaré Bergel.
« Ce ne sont pas seulement nos radios et nos télévisions qui ont été attaquées ; mais notre peuple. Nous diffusons la vérité sur la guerre et les attaques contre notre peuple. Afin de dévaster les Kurdes, la Turquie et ses partenaires attaquent le journalisme kurde, mais en tant que journalistes kurdes, nous continuerons à être la voix des peuples et des femmes opprimés », a ajouté Bergel.
Zizek : Les Kurdes ont prouvé qu’un nouvel ordre peut être établi
Dans une conférence historique pour l’Université de Kobanê, le philosophe slovène Slavoj Žižek a partagé ses idées sur la démocratie et l’idéologie et le rôle de la lutte des Kurdes dans la construction de la démocratie. Zizek a déclaré que les Kurdes ont donné l’exemple pour « repenser la démocratie » et que ce que les Kurdes ont réalisé au Rojava / Syrie du Nord et de l’Est a prouvé qu’ « un nouvel ordre peut être établi ».
La conférence intitulée « La démocratie est-elle encore une option aujourd’hui ? » était animée par Sardar Saadi, anthropologue kurde, et Engin Sustam, le sociologue, professeur associé à l’Université Paris VIII et chercheur associé à l’Institut d’études de la citoyenneté (InCite) de l’Université de Genève.
Diffusée en direct sur Youtube, la vice-présidente de l’Université de Kobani, Suzan Kasim, a ouvert la visioconférence par le discours suivant :
« Au nom du personnel de la coprésidence, des étudiants et des membres de l’Université de Kobani, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à la conférence historique d’aujourd’hui. Je voudrais souhaiter la bienvenue au professeur Žižek et le remercier d’avoir accepté de donner la conférence d’aujourd’hui. Il y a quelques années, notre patrie, Kobani, une petite ville du nord-est de la Syrie, est devenue un symbole de résistance et de courage. Nos héros YPG-YPJ ont défendu notre ville contre les groupes djihadistes et les forces d’occupation turques. Après cette victoire historique, nous avons reconstruit notre ville. Nous ne nous sommes pas arrêtés, nous ne nous sommes pas rendus.
En 2017, l’université de Kobani a été créée. Année après année, notre université a progressé et nous faisons de notre mieux pour en faire une université de premier plan parmi les universités du monde entier, autant que nous le pouvons. Et aujourd’hui, nous avons le plaisir d’accueillir Slavoj Žižek. C’est le fruit d’une collaboration et d’une coopération permanentes entre universitaires, intellectuels et universités du monde entier. Kobani est un symbole de résistance. Nous voulons aussi en faire une assemblée de reconstruction révolutionnaire et nous appelons chacun à nous soutenir avec ses expériences. »
Après le discours de bienvenue de Kasim, le sociologue Engin Sustam a prononcé un discours d’introduction. Ensuite, Slavoj Žižek a commencé la conférence qui peut être visionnée via ce lien.
Les Kurdes sont un symbole de la façon de construire un nouvel ordre
Medya News partage un extrait des notes de conférence de Žižek:
«Je suis très honoré d’être ici avec vous. Quand je dis que j’aime être avec vous et ainsi de suite, ce ne sont pas les phrases creuses habituelles. Je le pense très sérieusement. Pourquoi? Car ce monsieur qui m’a présenté a déjà souligné le sort des Kurdes en fait des victimes exemplaires des jeux géopolitiques d’aujourd’hui. Répartis le long de la frontière de quatre États voisins, la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran, leur pleine autonomie n’est dans l’intérêt de personne. Mais le vrai miracle réside ailleurs: dans la capacité des Kurdes à organiser leur vie communautaire.
Cette capacité a été testée de manière quasi expérimentale. Au moment où vous, Kurdes, vous avez eu un espace pour respirer un peu librement en dehors des conflits des États qui vous entourent, vous avez surpris le monde. Vous avez rapidement construit une société que l’on ne peut pas, mais que l’on désigne comme une utopie réellement existante avec une communauté intellectuelle florissante. Vous êtes donc plus qu’un symbole de résistance, vous êtes un symbole de non seulement comment résister, mais comment ensuite installer, construire un nouvel ordre. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui.
Les gens veulent un nouvel ordre et les Kurdes appartiennent à cette lignée
Souvenez-vous qu’à Istanbul, à Athènes, à Madrid, il y a eu de grandes manifestations où un million de personnes pleuraient et criaient ensemble, puis l’enthousiasme s’est perdu et plus ou moins rien ne reste. Souvenez-vous de ce qui s’est passé en Égypte. Près d’un million de personnes au Caire sur la place principale et puis vous avez obtenu votre liberté et des élections libres et vous obtenez les Frères musulmans. Vous êtes presque content que l’armée fasse un coup d’État.
Ce que vous essayez de faire, ce n’est pas moi qui vous donne un discours historique, je vous parle comme l’un des rares exemples du monde. Vous avez démontré et prouvé que – c’est ma formule – un nouvel ordre peut être construit. Les gens veulent ce nouvel ordre. Laissez-moi vous donner un exemple simple. Vous vous souvenez de l’investiture du nouveau président Joe Biden. C’était, je pense, pour moi, un événement idéologique assez dégoûtant, tous heureux ensemble c’était un portrait « nous nous sommes débarrassés de Donald Trump, les choses reviendront à la normale ». Mais alors, qui était la vedette de l’événement, un vieil homme solitaire assis là, Bernie Sanders bien sûr. Des millions de gens ordinaires ont estimé qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans cette inauguration. Juste avec sa présence là-bas, assis seul, disant presque que «Désolé les gars, je ne fais pas partie de cette émission» a donné à tout le monde une alternative. Les gens veulent ça. Les gens veulent un nouvel ordre. Vous, Kurdes, appartenez à cette ligne.
Cela m’amène à mon sujet. Quel est le sort de la démocratie? Quel type de démocratisation peut aider non seulement les Kurdes, mais nous tous.»
La crise de la démocratie libérale dure depuis des décennies
Ce n’est pas simplement, pas seulement l’expansion de la démocratie multipartite occidentale standard. Une tension inhérente à l’idée même de démocratie parlementaire gagne en visibilité aujourd’hui. La démocratie signifie deux choses: le pouvoir du peuple – dans le sens où la volonté substantielle de la majorité doit s’exprimer – et la confiance dans le mécanisme électoral; la démocratie signifie, oui, il peut y avoir des manipulations et ainsi de suite, mais une fois les votes comptés, toutes les parties acceptent le résultat. Bien sûr, nous, les gens de gauche et même certaines personnes de droits, affirmons que ce mécanisme parlementaire n’est pas neutre et c’est vrai. Car, c’est le truc fou aujourd’hui, ce n’est plus que les pays moins développés, dits «pays du tiers monde» sont les pays où la démocratie ne fonctionne pas. Non, la démocratie standard est en crise dans le soi-disant Occident qui l’a développée lui-même.
Si vous suivez l’actualité, vous avez peut-être remarqué un phénomène très étrange. En 2005, j’étais au Royaume-Uni et le Parti travailliste avec Tony Blair a remporté les élections, mais deux semaines avant les élections, il y avait un grand sondage d’opinion sur «Qui est la personne la plus détestée au Royaume-Uni? » La réponse était, Tony Blair. C’est un phénomène très tragique qui devrait nous inquiéter. Nous avons un certain mécontentement qui échappe en quelque sorte au mécanisme de vote régulier de la démocratie multipartite. (…)
La crise de la démocratie libérale dure depuis des décennies. L’épidémie de la Covid19 ne l’a fait exploser qu’au-delà d’un certain niveau. Le principe de base d’une démocratie qui fonctionne est de plus en plus souligné aujourd’hui, à savoir la confiance sur laquelle repose cette démocratie. Cette confiance a été mieux exprimée par le célèbre dicton d’Abraham Lincoln: « Vous pouvez tromper tout le monde de temps en temps, et certaines personnes, vous pouvez tromper tout le temps, mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps. Je pense que les dernières expériences nous disent que les choses sont encore un peu plus sombres que vous pouvez tromper la plupart des gens la plupart du temps, certainement. (…) »
Les gens ont besoin de dirigeants ou d’organisations de premier plan
Le monde entier est aujourd’hui dans une sorte de guerre civile idéologique. La tâche de la révolution n’est pas seulement de représenter les gens, mais de la même manière de faire prendre conscience aux gens de ce qu’ils veulent. Les gens ne savent pas simplement ce qu’ils veulent. Vous ne vous lancez pas dans la politique comme si vous étiez sur un marché en disant: «Oh, ce politicien me dit ce que je veux. L’autre dit encore mieux». Non, les gens ont besoin de leaders ou d’une organisation dirigeante. (…)
N’induisez pas les gens en confusion. Ils sont confus aujourd’hui. Ils sont pris dans l’idéologie, dans leurs problèmes égoïstes, leurs rêves. L’idéologie n’est pas un système abstrait de valeurs. L’idéologie est inscrite dans vos expériences quotidiennes. Pour moi, le meilleur exemple d’idéologie est le racisme quotidien. Comment nous mangeons, comment nous nous marions et comment nous faisons l’amour et ainsi de suite, tout cela est une idéologie. Le message d’un bon leader n’est pas « Je sais mieux ce que vous voulez! », Mais c’est « Je vous donne l’espoir que vous pourrez aller au-delà de cela ».
Une autre chose, pour un bon leader c’est nécessaire, est de prendre des décisions. Parce que, autant j’aime ces moments emphatiques d’unité populaire, je pense de plus en plus que le système peut et est toujours capable de s’adapter à ces explosions. (…) Le problème est de traduire ce mécontentement populaire en une nouvelle forme d’organisation politique. Vous devez prendre des décisions difficiles. En ce sens – uniquement dans ce sens, car c’est une métaphore très dangereuse – la politique est comme la médecine. (…)
La meilleure définition d’un leader – parce que je suis un gars ordinaire, parce que je regarde aussi des séries télévisées ordinaires. Je regarde cette série médicale américaine New Amsterdam, où un administrateur dit à un autre médecin: «Les dirigeants font des choix qui les empêchent de dormir la nuit. Si vous dormez bien, vous n’en faites pas partie. » C’est pour moi un bon leader. (…) »
Qui est aujourd’hui le symbole des prolétaires?
À chaque époque, un groupe spécifique de travailleurs fonctionnait comme le symbole des vrais prolétaires. Par exemple, il y a 100 ans en Europe, il s’agissait généralement de mineurs ou de sidérurgistes. Qui est-ce aujourd’hui? Il y a beaucoup de candidats et nous devons accepter cette pluralité.
Il y a bien sûr des ouvriers, des ouvriers exploités, surtout dans le tiers monde. Ensuite, il y a, dans le tiers monde, ceux qui ne sont pas exploités au sens habituel. (…) Mais ils sont exploités dans le sens où le cycle de la production capitaliste ruine leurs conditions d’existence. (…)
Ensuite, nous avons des étudiants qui ont des chances de trouver un emploi. Nous avons des travailleurs précaires qui vivent dans une grande incertitude. Nous avons des femmes qui font un travail non rémunéré. (…)
Paradoxalement, être prolétaire classique est presque déjà un privilège aujourd’hui. Je pense que ce rêve de gauche selon lequel nous devrions tous nous rassembler, nous voulons dire étudiants, travailleurs, immigrants, etc., est très difficile à réaliser.
Mon ami, Alain Badiou, pense même qu’en Europe occidentale et aux États-Unis, les travailleurs font déjà partie de ce que Lénine appelait «l’aristocratie ouvrière» – privilégiés, totalement corrompus. (…) Badiou se réfère alors à un autre agent émancipateur, ce qu’il appelle les «prolétaires nomades»; les sans-abri qui émigrent en Europe, etc. (…)
Je pense que, et c’est la force la plus triste du capitalisme mondial d’aujourd’hui, il est presque impossible de construire un front uni contre lui.
Qu’est-ce que cela signifie pour la démocratie?
Les gens aiment dire que la démocratie implique des différences, oui, mais les différences dans le contexte d’un pacte de base. Comme, avec vous, les Kurdes. (…) Je peux bien imaginer en Turquie Erdoğan mobiliser la foule contre vous en tant qu’intrus et ainsi de suite. Les élections fonctionnent quand une certaine solidarité est déjà là. Nous pouvons nous opposer à d’autres, mais nous acceptons les règles de base. C’est je pense ce qui se passe avec la crise de la démocratie.
Les Kurdes sont mon modèle
Nous devons construire un nouvel universalisme. Vous, les Kurdes, êtes mon modèle, pas parce que vous êtes des gars intéressants qui ont en quelque sorte réaffirmé votre identité. Non, vous m’avez impressionné, parce que vous êtes un miracle, à cause de jeux géopolitiques fous, vous êtes comme du salami, coupé en morceaux. Vous incarnez la lumière et personne n’est autorisé à vous rejeter en disant: «Oh ce problème particulier, ne pensons pas à cela». Non. Nous vivrons dans un monde plus libre, lorsque ce qui vous arrive ne pourra plus arriver. C’est important.
Comment les gens vous accusent d’ « être soutenus par l’Amérique et ensuite vous ne pouvez pas être si bon » et ainsi de suite, vous savez quel est le problème, l’idéologie aujourd’hui n’est pas un problème quand elle ment, mais quand elle repose sur des éléments de vérité (…). Personne ne doit vous forcer à abandonner votre vérité à cause d’un intérêt idéologique supérieur. Dans une future constellation folle où la Russie prendrait le contrôle de la Syrie et conclurait un pacte avec Erdoğan contre les États-Unis et Israël, les gens diraient: «C’est une grande réussite anti-impérialiste, donc vous les Kurdes, vous partez maintenant». Non jamais. Cela ne devrait jamais arriver. La mesure de la vérité en politique est que vous avez une vision globale dans laquelle personne n’est sacrifié dans ce sens.
Nous devrions tous apprendre de vous
La démocratie est encore utile, mais elle devra être radicalement inventée. (…) Souvenez-vous d’un grand homme, Nelson Mandela, ils voulaient la démocratie et mettre fin à l’apartheid. Ils l’ont compris, mais il y a maintenant ce mécontentement de la majorité noire. Selon certaines sources, il y a plus de pauvreté et plus de corruption et de violence que sous l’apartheid.
La démocratie doit donc être réinventée. La dialectique du processus politique ne consiste pas seulement à poursuivre un certain objectif. Vous essayez de faire quelque chose et dans le processus, vous découvrez que vous devez redéfinir l’objectif lui-même. Nous devons repenser ce que nous entendons par démocratie aujourd’hui. Nous devrions tous apprendre de vous (Kurdes). (…)
Nous n’avons pas besoin de grandes choses originales. Il faut des coutumes, des manières, comment organiser en ces temps fous les nouveaux modes de vie quotidienne. C’est le gros problème pour nous, dans les pays développés peut-être même plus que vous. (…)
Öcalan peut redresser la situation depuis sa prison
À la fin de la conférence, Zizek s’est vu poser une question sur la question du leadership et le rôle des dirigeants et dans cette perspective le rôle d’Abdullah Öcalan, leader kurde emprisonné en Turquie depuis plus de 22 ans.
Zizek a partagé la réponse suivante:
«Je ne peux pas m’empêcher de vous raconter une anecdote merveilleuse qui m’est arrivée lors de ma visite à Istanbul. Öcalan était déjà en prison il y a quelques années à l’époque. Un journaliste stupide m’a interviewé et m’a posé des questions stupides et populaires telles que «Quelle est la meilleure scène que vous puissiez imaginer?
Je lui ai répondu: être nu au lit avec une belle jeune femme et débattre avec d’Hegel et de sa philosophie.
Et puis deux jours plus tard, un journal a publié une lettre d’Öcalan, qui disait: «Je suis d’accord avec Zizek».
Je l’ai trouvé si peu orthodoxe, vous savez, si merveilleux. (…)
La prison, qui lui laisse, malheureusement, beaucoup de temps pour probablement plus de temps pour lire et ainsi de suite. Je sais qu’il y a dix ans déjà, il a commencé à lire Michel Foucault, Deleuze, etc. Mais c’est un élément merveilleux, que dans la situation où il se trouve maintenant – je me demande à quelle quantité d’informations Öcalan a accès, il peut faire de cette politique intelligente sa force. (…)
Rappelez-vous Mandela, votre isolement même pour le peuple fait de vous un symbole, peut-être, je ne sais rien personnellement d’Öcalan, mais peut-être dans un sens un peu cynique, cet isolement peut le rendre encore plus fort dans le sens où, s’il devait être à l’extérieur de la prison, il devrait probablement s’impliquer dans des luttes de parti. Il est nécessaire maintenant comme un tel symbole.
Je ne suis pas d’accord avec ces anarcho-gauchistes selon lesquels les dirigeants sont bourgeois, autoritaires ou totalitaires ou autre. Non, il y a des leaders authentiques. Vous avez besoin d’une inspiration dont le message vous est adressé: « Vous pouvez faire, vous pouvez faire plus que vous ne le pensez. Je vous fais confiance, vous le ferez. »
Via Medya News