Salih Akin: Une base de données sur les dialectes kurdes

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Voici une base de données sur les dialectes de la langue kurde. Cette base de données réalisée par l’universitaire Salih Akin « montre que les frontières établies par les typologies dialectales ne correspondent pas à la réalité, que beaucoup de zones mixtes existent et évoluent au fur et à mesure de la mobilité des populations et de la diffusion des médias, etc. »
 
Une base de données sur les dialectes kurdes*
 

Les rares recherches représentant la distribution géographique des dialectes kurdes font apparaitre des frontières linguistiques bien délimitées. Les cartes élaborées à partir des principales typologies de classification des dialectes, transposées sur les frontières étatiques divisant le Kurdistan, livrent un aperçu percutant de la fragmentation à la fois linguistique et politique qui touche les Kurdes. Selon la typologie dialectale considérée (Hassanpour 1992 ; Izady 1992 ; MacKenzie 1961), les variétés kurdes sont réparties en trois ou quatre groupes. Le premier reçoit les dénominations de kurmanji, kurmanji du nord ou encore groupe du nord ; cette variété est parlée sur une large zone qui couvre la majeure partie du sud et du sud-est de la Turquie, du nord-est de la Syrie, d’une partie du nord de l’Irak (la région de Bahdinan) et de l’ouest de l’Iran (région d’Ourmiyah et de Makû), ainsi que dans des poches réparties en Anatolie centrale et dans les anciennes républiques de l’Union soviétique. Le deuxième groupe est appelé sorani, kurmanji du sud ou encore groupe central. Les territoires de cette variété couvrent une grande partie du nord de l’Irak et de l’ouest de l’Iran. Le troisième groupe est appelé dimili ; cette variété est également nommée kirmançki ou zazaki selon les lieux et les communautés qui la parlent. Elles sont situées en Turquie, dans les provinces de Dersîm, Bingöl, Elazig, Muş et Bitlis. Enfin, le quatrième groupe appelé groupe du sud inclut les variétés gorani / hawrami qui sont localisées dans les zones au sud de la province d’Halabja au Kurdistan irakien et dans celles de Kermanshah et d’Ilam en Iran.

Les cartes représentent les variétés sans tenir compte ni des parlers locaux de chaque dialecte, ni des variations qui les traversent : par exemple, le kurmanji parlé dans la région de Serhad en Turquie varie sur plusieurs points linguistiques de celui parlé dans la région de Bahdinan en Irak, tout comme le sorani parlé dans la capitale de la région du Kurdistan irakien, Erbil et celui parlé à Suleymaniya, connaissent des divergences. Enfin, les cartes ne prennent pas en compte non plus les zones mixtes et/ou de transition, là où les variétés développent des caractéristiques linguistiques issues du contact et peuvent déboucher sur un continuum dialectal.

C’est pour répondre à l’absence de données récentes et pour étudier l’évolution des variétés du kurde qu’une recherche a été initiée par les universités de Manchester et de Rouen en 2011. Cette recherche, financée par l’Académie britannique pour une durée de deux ans, visait plusieurs objectifs. Une documentation et une description des dialectes pourraient soutenir les efforts de politique linguistique, rendus possibles grâce à l’autonomie régionale kurde en Irak, les médias par satellite, et la liberté d’usage public de kurmanji en Turquie. La documentation du continuum entre le dialecte kurmanji / bahdini et le sorani dans la région s’étendant de Cizre (Botan) dans le sud-est de la Turquie, à Khanaqin, dans le nord l’Irak est destinée à dégager une esquisse de la continuité dialectale historique dans la région, à un moment qui peut être considéré comme transitionnelle en raison du développement de l’éducation en langue kurde et des médias en Irak et très partiellement en Turquie. Du point de vue de la linguistique typologique, le projet visait à étudier la façon dont la transition entre des structures très distinctes en kurmanji / bahdini et en sorani constitue un continuum géographique.

Un questionnaire pilote a été élaboré et testé en 2011-2012. Il contenait environ 200 items, dont la moitié était constituée de mots isolés et de mots-fonction. Afin de ne pas influer les réponses des enquêtés, les mots et phrases ont été traduits en arabe, en persan, en turc, langues officielles des États dans lesquels les Kurdes sont répartis, ainsi qu’en anglais et en français pour les locuteurs vivant en diaspora. L’enquête pilote a été menée dans plusieurs localités des régions kurdophones du sud-est de la Turquie et du nord de l’Irak, ainsi qu’auprès de migrants kurdes arrivés récemment en Europe. Le questionnaire a ainsi été soumis à une cinquantaine de locuteurs auxquels il a été demandé de produire dans leur variété les mots et phrases que les enquêteurs leur ont lus dans une autre langue qu’ils parlent. Les données recueillies ont été transcrites et notées selon les normes de l’alphabet latin élaboré pour le kurmanji et popularisé dans la revue Hawar dans les années 1930. Elles ont été utilisées pour constituer une base de données qui permettait de lancer des recherches à partir des fonctions grammaticales, de la traduction de phrases ou de localités.

Le questionnaire utilisé dans l’enquête pilote a ensuite été étendu en 2014 grâce à une subvention de l’organisme de recherche britannique Arts and Humanities Research Council pour une durée de quatre ans. Le nouveau questionnaire a comporté 500 items. En plus des questionnaires, les locuteurs ont été invités à produire un échantillon de discours libre, pour lequel plusieurs questions d’orientation standardisées ont été conçues afin d’obtenir des descriptions de la vie du village, des coutumes de mariage, de la migration ou des contes traditionnels. Les échantillons de discours libre étaient généralement d’une durée de 20 à 40 minutes. Plus de 200 locuteurs ont été enregistrés dans plus de 150 localités situées en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie. Les enregistrements ont été transcrits et importés dans une base de données en ligne accessible au public. La base de données permet aux usagers de lancer des recherches des structures particulières dans leurs localités, d’écouter des fichiers audio et de générer des cartes montrant la distribution des différences dialectales.

Nous proposons d’illustrer l’usage des données recueillies à travers les mots-fonctions, considérés comme une catégorie fermée et stable de mots. Selon une distinction introduite par C. C. Fries (Fries 1952) et reprise depuis par les recherches sur l’acquisition des langues secondes, les mots de la langue sont répartis entre deux catégories grammaticales, qui sont les mots-contenus et les mots-fonctions. Les premiers sont considérés comme une classe ouverte (les verbes, les noms, les adjectifs et certains adverbes). Les mots-fonctions constituent une classe fermée et dénotent des relations grammaticales que les mots entretiennent entre eux dans une phrase. Démunis de sens lexical clair, lexicalement improductifs et invariables dans leurs formes, les mots-fonctions sont des éléments importants de la structuration des phrases : les pronoms (je, tu), les articles (le, la, des), les démonstratifs (cet, ce), les conjonctions (et, cependant, mais), les adverbes de lieu (ici, là) et de temps (maintenant, demain), les quantifieurs (peu, beaucoup), les interrogatifs (quand, où, comment, qui).

L’étude des mots-fonctions sera limitée à deux pronoms, la première et la deuxième personne du singulier. En kurmanji standard, deux groupes de pronoms sont attestés, dont les formes changent selon qu’ils sont utilisés au cas nominatif ou oblique (Bédir Khan & Lescot 1992, Blau & Barak 1999) :

Cas nominatif / direct Cas oblique Valeurs possibles
ez min je, me, moi, mon, ma, mes
tu te tu, te, toi, ton, ta, tes
ew wî / wê il / elle, se, soi, son, sa, ses
em me nous, notre, nos
hûn we vous, votre, vos
ew wan ils, elles, leur, leurs

 

Le cas nominatif désigne la fonction syntaxique du sujet d’un verbe transitif ou intransitif et est également appelé cas sujet. Le cas oblique ou décliné marque les fonctions périphériques ainsi que le sujet d’un verbe transitif à l’aspect accompli.

Comme nous pouvons le constater, au cas nominatif, il y a cinq formes de pronoms personnels, ceux indiquant la troisième personne du singulier et du pluriel étant identiques (ew). Au cas oblique, il y a sept pronoms personnels : la troisième personne du singulier ayant une forme différente pour chaque genre. Ces pronoms remplissent les mêmes fonctions que le substantif (nom, adjectif) au cas oblique.

Le sorani n’a conservé qu’un seul groupe de pronoms, dont les formes correspondent plus ou moins aux pronoms obliques du kurmanji (Blau 2000, 49).

Cas oblique Valeurs possibles
min je, me, moi, mon, ma, mes
to tu, te, toi, ton, ta, tes
ew il / elle, se, soi, son, sa, ses
ême nous, notre, nos
êwe vous, votre, vos
ewan ils, elles, leur, leurs

La distribution géographique du je et du tu pronoms révèle des lignes de démarcation avec des zones d’imbrication et d’hybridation, comme le montre la carte ci-dessous.

La distribution géographique du je au cas nominatif

La distribution géographique du je au cas nominatif (S. Akin 2021)

Trois formes dominent pour la première personne, le je, au cas nominatif. D’un côté, la forme ez, attestée dans les zones kurmanjiphones situées en Turquie et en Syrie ainsi que dans la région de Bahdinan, à Mosul et à Erbil. De l’autre, les formes min /emin dont les zones s’étalent sur une ligne horizontale allant du sud de Kirkuk jusqu’à Urmiya, tout en passant par Rewanduz, Şoman, Ranya en Irak. Enfin, la forme min qui domine dans les territoires situés au sud d’Erbil et de Kirkuk, à Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, ainsi qu’à Mahabad, Piranşar, Sanandaj, Saqqez, Bukan en Iran.

Comparativement, les formes de la première personne au cas oblique sont plus nombreuses et variées, comme le montre la carte ci-dessous.

La distribution géographique du je au cas oblique

La distribution géographique du je au cas oblique (S. Akin 2021)

Ainsi, la forme min apparait comme la forme dominante dans les zones kurmanjiphones en Turquie (Perwari, Kars, Mardin, Cizre, Sirnak, Hakkari, Erzincan, Yüksekova, Hakkari, Dogubeyazit, Silvan, Kozluk, etc.). Cette forme domine également les localités du Bahdinan, comme Sersing, Zaxo, Dohuk, Aqrê, ainsi que Mosul. Elle est également très fréquente dans les zones soraniphones, comme à Erbil, Kirkuk, Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, Kelar. Issue d’une chute de /n/ final, la forme mi est attestée à Elbistan, Tatvan, Karliova, Kahta, Siverek, Kiziltepe, Ergani en Turquie et à Şêran en Syrie. La première personne au cas oblique se manifeste aussi par me à Dersîm en Turquie, Qamişlo, Tirbesipîyê en Syrie, Sahneh (province de Kermanshah). La forme emin domine surtout dans les territoires kurdes d’Iran, comme Mahabad, Pîranşar, Serdaşt, Ourmiyah, ainsi qu’à çoman en Irak.

Pour la deuxième personne au cas nominatif, une régularité peut être observée : d’un côté, les formes tu / tû, attestées dans des aires continues ou discontinues situées en Turquie, en Syrie. Le passage, fréquemment attesté, du kurmanji /u/ au bahdini /i/ se manifeste également dans ce pronom : la forme ti est très fréquente dans les localités du Bahdinan au Kurdistan irakien (Dohuk, Zaxo, Sersing, Aqrê), dans les régions limitrophes comme Sirnak, Uludere, Ozalp en Turquie, mais aussi, chose surprenante, à Ergani et à Bingöl, localités très éloignées des zones de contact et d’influence du bahdini. De l’autre côté, la forme to, qui domine la majeure partie des zones soraniphones (Kirkuk, Suleymaniya, Erbil, Kalar, Gwêr, Qaladizê, Halabja et à Sanandaj, Merivan, Bukan, Baneh, Saqqez). Entre les deux formes, un ensemble très proche ato / atu / eto / etû préfigure une ligne qui va d’Erbil à Mahabad, en passant par Rewandiz, çoman en Irak et à Naqadeh, Qoşaçay, Mahabad et Ourmiyah en Iran.

La même régularité caractérise la deuxième personne au cas oblique, avec cependant moins de variation : la forme te est exclusivement présente dans les localités enquêtées en Turquie, en Syrie et au Bahdinan en Irak. La forme to est dominante dans les zones soraniphones en Irak (Erbil, Suleymaniya, Kirkuk, Kalar, Halabja) et en Iran (Pîranşar, Merivan, Saqqez, Kamyran, Qoşaçay, Baneh, Kirmanşah). Enfin, les formes eto / etu qui opère plus ou moins la même démarcation entre le te et le to et qui va de Şaqlawa et Qaladizê en Irak à Naqadeh, Serdaşt et Ourmiyah en Iran.

La distribution géographique des deux pronoms révèle des zones d’homogénéité dialectale, mais les zones hybrides ne sont pas moins importantes, montrant les évolutions à l’œuvre dans les deux variétés. Si la diversité et l’hétérogénéité de surface dans les dialectes entretiennent une unité linguistique en profondeur, de nouvelles lignes émergent du fait des évolutions des deux variétés qui deviennent plus perméables les unes aux autres. La ligne horizontale qui va de Kirkuk à Ourmiyah en passant par Rewandiz et çoman apparait comme une ligne de rencontre entre les deux variétés, matérialisant dans l’espace l’aire linguistique du continuum dialectal.

Bibliographie

Bédir Khan Kamuran & Lescot Roger, 1991, Grammaire kurde (Dialecte kurmandji), Paris, Maisonneuve.

Blau Joyce & Barak Veysi, 1999, Manuel de kurde. Kurmandji, Paris, L’Harmattan.

Blau Joyce, 2000, Méthode de kurde. Sorani, Paris, L’Harmattan.

Fries Charles, 1952, The structure of English, New York, Harcourt Brace.

Hassanpour Amir, 1992, Nationalism and Language in Kurdistan, 1918-1985, San Francisco, Mellen Research University Press.

Izady Mehrdad, 1992, The Kurds: A Concise Handbook, Londres, Taylor & Francis.

MacKenzie David, 1961, Kurdish Dialect Studies, 2 vol., Londres & New York, Oxford University Press.

Salih Akin est professeur des universités en sciences du langage à l’Université de Rouen. Il a été titulaire d’une licence de langue et littérature françaises obtenues en 1989 à l’Université Dicle en Turquie. Il continue ses études en France, à l’Université de Rouen, où il soutient une thèse de doctorat intitulée « Désignation du peuple, de la langue et du territoire kurdes dans le discours scientifique et politique turc » en 1995. Il a été recruté en 1998 à l’Université de Rouen, au département des sciences du langage, dont il a été directeur de 2013 à 2016. Il a obtenu en 2013 son diplôme d’habilitation à diriger la recherche intitulé « Une langue minorée en évolution : onomastique, description linguistique et sociolinguistique de la langue kurde ».

 
*Salih Akin, « Une base de données sur les dialectes kurdes », Les carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche -Orienthttps://ifpo.hypotheses.org/11092, le 19 avril 2021. [En  ligne sur hypotheses.org]

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