TURQUIE / KURDISTAN – À l’occasion de leur 1106e rassemblement, les Mères du samedi ont réclamé justice pour Savaş Buldan, Adnan Yıldırım et Hacı Karay, trois hommes d’affaires kurdes enlevés puis assassinés il y a 32 ans.
Réunis une nouvelle fois sur la place Galatasaray à Beyoğlu, les Mères du samedi, accompagnées de proches de disparus et de défenseurs des droits humains, ont brandi photos et œillets en signe de mémoire et de résistance. La manifestation de cette semaine était consacrée à l’affaire des trois hommes d’affaires kurdes, enlevés à Istanbul le 3 juin 1994.
Besna Tosun, membre du collectif Mères du samedi et fille de Fehmi Tosun disparu de force en 1995, a lu la déclaration commune :
« Savaş Buldan, Adnan Yıldırım et Hacı Karay vivaient à Istanbul. Le 3 juin 1994, aux premières heures du matin, ils ont quitté ensemble l’hôtel Çınar à Yeşilyurt. Selon de nombreux témoins, sept à huit individus armés, équipés de talkies-walkies et de gilets pare-balles, les ont interceptés devant l’hôtel. Ils les ont plaqués contre le mur, fouillés, puis ont déclaré : “Nous allons prendre vos dépositions et vous libérer.” Les trois hommes ont ensuite été forcés de monter dans des véhicules et emmenés. »
Une arrestation aussitôt démentie
Malgré les plaintes déposées immédiatement par les familles auprès du parquet, de la police et des autorités, l’État a nié toute arrestation. Le lendemain, le 4 juin 1994, les corps des trois hommes, torturés et exécutés par balles, étaient retrouvés par des villageois dans le quartier de Taşlı Melen, à Yığılca (Bolu), dans une zone tristement surnommée le « triangle de la mort », où de nombreuses victimes d’opérations contre-guérilla étaient abandonnées.
Les affaires sont restées sans suite pendant 19 ans. Ce n’est qu’en décembre 2013, grâce à l’insistance des familles, qu’un nouvel acte d’accusation a été rédigé et intégré au procès dit « Ankara JİTEM » devant le 1er tribunal correctionnel d’Ankara.
Une liste de personnes à abattre
Lors du procès, Mehmet Eymür, ancien responsable du contre-terrorisme au MIT, a remis au tribunal une liste de personnalités kurdes à éliminer, sur laquelle figuraient Buldan, Yıldırım et Karay. Selon lui, ces exécutions s’inscrivaient dans des opérations spéciales supervisées par Mehmet Ağar et impliquant notamment Korkut Eken, İbrahim Şahin et Emin Aslan.
Ces informations vivaient également dans le rapport Susurluk, dans le dossier Ergenekon et dans l’acte d’accusation de l’affaire JİTEM. Malgré ces éléments, tous les accusés, dont Mehmet Ağar, ont été acquittés le 13 décembre 2019. La Cour d’appel régionale d’Ankara a cassé le jugement, mais le tribunal de première instance a de nouveau prononcé l’acquittement.
« Nous n’abandonnerons jamais »
Besna Tosun a conclu :
« Cette affaire s’ajoute à la longue liste des dossiers condamnés par la Cour européenne des droits de l’homme mais restés impunis en Turquie. Peu importe le temps qui passe, nous ne renoncerons jamais à demander justice pour Savaş Buldan, Adnan Yıldırım, Hacı Karay et pour tous nos proches disparus. L’État doit assumer ses responsabilités conformément aux normes juridiques universelles. »
« Affronter le passé »
Pervin Buldan, épouse de Savaş Buldan et députée du DEM, a déclaré :
« Nous avons frappé à toutes les portes. Le 3 juin 1994, on nous a ramené trois corps à la maison. Malgré tous nos efforts, les meurtriers ont été acquittés lors de procès de façade. Nous demandons aujourd’hui à la nouvelle Unité d’enquête sur les meurtres non élucidés de faire la lumière non seulement sur ces crimes, mais sur tous ceux de cette période sombre. Affronter le passé et révéler la vérité est une responsabilité collective. »
Leyla Yıldırım, fille d’Adnan Yıldırım, a quant à elle affirmé :
« Notre quête pacifique se poursuivra jusqu’à ce que toutes les ténèbres du passé soient enfin éclairées. »