TURQUIE / KURDISTAN – D’après les données disponibles, en six mois, 150 femmes ont été tuées par des hommes en Turquie, y compris dans les régions kurdes. 151 autres sont mortes dans des circonstances suspectes. Derrière une grande partie de ces décès se cache un historique de violences conjugales ou familiales. La plupart des drames se produisent au domicile familial, souvent en présence d’hommes proches de la victime. Pourtant, un nombre alarmant d’affaires sont classées sans suite pour « insuffisance de preuves ».
Ces dernières semaines, au Kurdistan, une femme et trois mineures sont décédées dans des conditions troublantes, tous à leur domicile. Les familles restent sans réponses claires, tandis que les enquêtes menées à Dêrik, Nisêbîn (Nusaybin), Xana Axpar (Çınar) et Amed (Diyarbakır) peinent à établir la vérité. Les éléments disponibles renforcent les soupçons de féminicide ou de suicide forcé.
Des affaires qui interrogent
Ela Tan, 13 ans, Nisêbîn
La jeune fille est morte après trois jours en réanimation, suite à une balle reçue dans l’abdomen. Elle vivait avec son père et sa belle-mère. Selon des sources locales, Ela subissait depuis longtemps des violences psychologiques et physiques de la part de son père, déjà condamné pour des faits de violence et en liberté conditionnelle au moment des faits. L’arme à feu, non déclarée, pose question. La belle-mère aurait nettoyé les traces de sang après le drame. Le père et sa compagne ont été rapidement relâchés. Ni le père ni ses proches n’ont assisté à la cérémonie de condoléances organisée par le Mouvement des Femmes Libres (TJA). De nombreuses voix locales rejettent la thèse du suicide.
Y.Ş., 16 ans, Xana Axpar (Amed)
L’adolescente a été retrouvé morte par arme à feu à son domicile. Elle était seule avec un membre de la fratrie au moment des faits. L’arme et les munitions restent inexpliquées. La famille n’a fourni aucune information aux femmes venues présenter leurs condoléances. Le rapport d’autopsie est attendu.
Merve Erbek, 15 ans, Dêrik
Tuée par balle le 8 juillet à son domicile à Mêrdîn. La jeune fille a reçu une balle dans la nuque à bout portant, avec d’autres impacts sur le corps. Malgré la gravité des blessures et le lieu du drame (l’intérieur de la maison), aucun témoin n’a été identifié. La famille n’a fait aucune déclaration publique. Le corps a été rendu rapidement après autopsie.
Nurcan Akpirinç, enceinte de six mois, Rezan (Amed)
Portée disparue, elle a été retrouvée morte à son domicile le 22 juin. Son mari, M. A., a disparu après le drame et n’a pas assisté aux condoléances. Nurcan avait confié à sa sœur : « Ils vont me tuer ». Elle avait subi des violences répétées de la part de son mari et de sa belle-mère, et reçu de nombreuses menaces de mort. Des proches affirment que des photos du corps ont été prises sur place, tandis que la famille évoque un « suicide » selon le rapport d’autopsie.
« Ces cas ne sont pas isolés »
Berivan Orhan, coprésidente de la branche de Mêrdîn de l’Association des avocats pour la liberté (ÖHD), met en garde : ces drames ne peuvent être traités comme des incidents isolés. Elle rappelle que les enquêtes commencent trop souvent avec un biais « suspicion de suicide », comme dans les affaires emblématiques de Gülistan Doku et Rojin Kabaiş.
« Nous constatons que les preuves ne sont pas recueillies efficacement et que les doutes ne sont pas dissipés », dénonce-t-elle. Orhan souligne également la persistance des mariages forcés d’enfants, du chantage et des maltraitances, particulièrement dans les zones rurales de Dêrik et Şemrex.
Une impunité structurelle
Selon l’avocate, l’impunité ne se limite pas à la libération des auteurs. Elle inclut les enquêtes bâclées, les preuves mal collectées et les dossiers volontairement laissés sans suite. « Les politiques d’impunité qui alimentent la violence transforment ces décès en un problème structurel de droits humains. »
Berivan Orhan appelle à des enquêtes indépendantes, impartiales et efficaces, et à la mise en place réelle de mécanismes de protection pour les femmes et les enfants.