AccueilFemmesLa Révolution du 19 juillet : l’émergence d’un féminisme kurde au Rojava

La Révolution du 19 juillet : l’émergence d’un féminisme kurde au Rojava

SYRIE / ROJAVA – Initiée le 19 juillet 2012 par les Kurdes du Rojava, la révolution a permis aux femmes de passer d’un statut de marginalisation à celui d’actrices centrales d’un projet politique et social inédit. Au-delà de leur participation active à la lutte, elles ont construit un système complet visant leur émancipation dans tous les domaines de la société.

Dès les premiers jours, les femmes ont joué un rôle moteur dans le processus révolutionnaire. L’adoption du système de coprésidence, la création des Unités de protection des femmes (YPJ) et la mise en place d’institutions et d’organisations féminines ont institutionnalisé leur participation à la prise de décision et renforcé la protection de leurs droits. Ce mouvement a rapidement été qualifié de « Révolution des femmes », incarné par le slogan emblématique « Femme, Vie, Liberté ».

Administration et gouvernance

La révolution a profondément transformé la participation des femmes à la vie publique. Elles sont désormais présentes à tous les niveaux : communes, conseils de quartier, conseils municipaux, cantonaux, exécutifs, législatifs et judiciaires. Des comités femmes ont été créés au sein de ces instances pour défendre spécifiquement leurs intérêts.L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) a institutionnalisé l’égalité à travers :

Le système de coprésidence (une femme et un homme à la tête de chaque institution) ;

Un quota obligatoire de 50 % de femmes dans toutes les structures décisionnelles.

Ces mesures visent à empêcher la concentration du pouvoir et à garantir une gouvernance paritaire.

Institutions et organisations féminines

De nombreuses structures dédiées aux femmes ont vu le jour. La plus importante est Kongra Star (Union des Femmes), fondée en 2005 sous le nom d’Union Star et officiellement renommée lors d’une conférence en février 2016. Elle mène des campagnes de sensibilisation contre les mentalités patriarcales et travaille à renforcer la conscience sociale et politique des femmes.Parmi les autres réalisations majeures :

La Maison des Femmes (première ouverture en 2011 à Qamishlo) : résolution des conflits familiaux, soutien juridique et social.

L’Autorité des Femmes (2014) : élaboration de politiques, rédaction de lois et prise en charge des victimes de violences (centres d’accueil, soutien psychologique, protection des enfants).

Le village de Jinwar (inauguré le 25 novembre 2018) : premier éco-village féminin au Moyen-Orient, destiné aux femmes victimes de violences, avec une autonomie économique et sociale.

Aujourd’hui, plus de 20 organisations féminines sont actives, dont le Conseil des femmes du Nord et de l’Est de la Syrie, l’Organisation Sara, l’Union des jeunes femmes et l’Union des femmes journalistes.

Front militaire et sécuritaire

Face aux menaces existentielles (al-Nosra, Daech, occupation turque), les femmes ont créé leur propre force armée. Le 4 avril 2013, les Unités de protection des femmes (YPJ) sont officiellement fondées, succédant aux Unités de protection communautaire (YXG).Les YPJ ont participé à toutes les batailles décisives : Kobané (2014-2015), où les sacrifices d’Arîn Mîrkan et d’autres combattantes ont marqué les esprits, Shengal (sauvetage de milliers de Yézidies), Manbij, Tabqa, Raqqa, Afrin et Serêkaniyê. Elles comptent aujourd’hui plus de 1 000 martyres.Composées de femmes de toutes les communautés (kurdes, arabes, syriaques, arméniennes, turkmènes…) et de volontaires internationales, les YPJ sont devenues un symbole mondial de résistance féminine.

Action politique et diplomatique

Les femmes du Rojava ont développé une diplomatie active. Kongra Star dispose de représentations dans plusieurs pays (Liban, Kurdistan irakien, Europe, États-Unis). Des délégations ont été reçues par des parlementaires européens, des responsables américains et ont pris la parole aux Nations Unies et au Parlement européen.En 2025, la première Conférence des femmes kurdes s’est tenue sous le slogan « Le leadership des femmes kurdes garantit l’unité nationale kurde », réunissant près de 300 déléguées.

Autonomisation économique

Convaincues que l’indépendance économique est indispensable à la libération, les femmes ont multiplié les coopératives agricoles, industrielles et commerciales. Elles gèrent des terres cultivées (blé, coton, légumes sous serre), des ateliers de couture, des unités agroalimentaires et des commerces. Ces initiatives ont renforcé leur autonomie financière et leur confiance en elles.

Dimensions intellectuelle, juridique et culturelle

Jineolojî : science créée en 2015, elle propose une relecture de l’histoire à travers le prisme des femmes et constitue la base théorique de la révolution féminine.

Cadre juridique : interdiction de la polygamie, réforme du droit de la famille, protection contre les mariages précoces et les violences.

Culture : création en 2016 du Mouvement Hilal Zêrîn pour la culture des femmes, qui produit des spectacles de théâtre, de danse et de musique mettant en avant les thématiques féminines et le patrimoine populaire.

Défis et perspectives

Malgré des avancées historiques, le mouvement fait face à de lourds défis : persistance des mentalités patriarcales, violences, héritage social conservateur et pressions politiques extérieures. La question de l’avenir des YPJ reste particulièrement sensible dans le cadre des négociations post-Baas entre le gouvernement intérimaire et les Forces démocratiques syriennes.

Les femmes du Rojava continuent de défendre l’autonomie de leurs institutions et exigent une reconnaissance constitutionnelle de leurs acquis, considérés comme l’un des résultats les plus concrets et les plus inspirants de la révolution du 19 juillet. (ANHA)