Les Kurdes et la construction d’une contre-mémoire du génocide arménien

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A la veille de la commémoration du génocide des Arméniens ce 24 avril, l’anthropologue kurde, Adnan Çelik revient sur la complicité de certains Kurdes dans le génocide arménien qui fut planifié et exécuté par l’empire ottoman il y a plus d’un siècle maintenant. Dans le discours officiel de la Turquie contemporaine, l’extermination des Arméniens, violence d’État fondatrice et inaugurale, continue de faire l’objet d’un négationnisme farouche. C’est dans ce contexte qu’une grande partie de la sphère politique kurde a impulsé un processus de reconnaissance publique de la participation des Kurdes au génocide des Arméniens. Celui-ci a pris appui sur les savoirs diffus transmis et véhiculés depuis plus d’un siècle dans la langue, les mémoires familiales, tribales, ou locales habitant à divers degrés la société kurde. Pour décrire l’émergence et le déploiement de ce phénomène mémoriel, je vais tenter d’articuler les deux registres de connaissance qui ont façonné ma perspective actuelle sur le sujet : d’une part les recherches historiques et ethnographiques, les lectures, les enquêtes que j’ai effectuées en tant que chercheur en sciences sociales ; d’autre part, un retour introspectif sur ma trajectoire mémorielle et mon vécu personnel, en tant que Kurde de Turquie né dans les années 1980 dans la région de Diyarbakir. Mes enquêtes et observations de terrain, tant bien que l’étude de la littérature académique existante sur le sujet, m’ont conduit à voir et à penser au prisme d’un cadre conceptuel intégrant les conclusions suivantes : tout d’abord, la mémoire collective kurde est l’un des lieux fondamentaux permettant de documenter, de sauvegarder le souvenir, et d’obliger à reconnaître la réalité du génocide des Arméniens perpétré en 1915. Ensuite, la langue kurde est l’un des lieux essentiels de cette contre-mémoire et les Kurdes sont donc porteurs d’un « poisonous knowledge ». Autre conclusion, celui-ci a commencé à émerger sur la scène publique et à être reconfiguré par la nouvelle approche historiographique développée par le mouvement kurde entrant en écho avec des processus mémoriels concomitants qui se sont fait jour depuis les années 1990 en Turquie, à savoir l’émergence d’un régime victimo-mémoriel unissant progressivement toutes les victimes de la violence de l’État turc au fil du XXe siècle, et les effets d’amplification mutuelle du récit de chacune de ces violences produits par le déploiement d’une mémoire multidirectionnelle. Enfin, les événements de 1915, à la manière d’un passé qui ne passe pas, hantent toujours le présent. Cela vaut autant dans le conflit qui oppose une partie de la société kurde à l’actuelle République de Turquie que dans les conflits intra-kurdes eux-mêmes.

Une trajectoire de mémoire

Avant la création de l’État-nation turc, la région de Kulp (en kurde Pasor) était un district rattaché au vilayet de Bitlis. Intégrée dans ce que l’on peut nommer, pour l’époque ottomane, les hauts-plateaux kurdo-arméniens, Kulp se trouve dans une vallée profonde, voie de passage entre les plaines situées plus au sud et les zones montagneuses au nord. C’est donc un itinéraire important en particulier pour les tribus nomades et semi-nomades qui emmènent chaque année paître les troupeaux dans les hauteurs. Historiquement, c’est à l’hinterland de Sassoun, région où la proportion d’habitants non sunnites était élevée (environ un tiers). Avant 1915 y cohabitaient des sunnites kurdes, des yézidis kurdes et de nombreux chrétiens, en l’occurrence arméniens, vivant généralement dans des villages voisins, bien qu’il existât des villages mixtes. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les relations entre eux étaient avant tout des relations de patronage. Les tribus kurdes levaient un impôt (le hafir) sur les Arméniens, en contrepartie d’une protection de leurs villages et pâturages contre les attaques d’autres tribus. Les sunnites et les chrétiens de la région (l’appartenance religieuse prévalant alors sur les considérations ethniques) pouvaient également être liés par des liens privilégiés inter-individuels ou inter-familiaux à travers l’institution spécifique du kirivatî, souvent évoquée par les habitants d’aujourd’hui avec nostalgie, comme métaphore des temps heureux de la « cohabitation harmonieuse ». Le kirivatî peut être décrit comme un système d’alliance (entre un Kurde et son kirîv) permettant de dépasser l’altérité religieuse et ethnique et d’instaurer un modus vivendi. Il pouvait s’instituer entre deux familles, ou entre le leader d’une aşiret, un ağa, ou un bey kurde, et un notable ou artisan arménien, voire certains paysans. Cette institution existait depuis bien avant 1915 et favorisait entre les kirîv le respect mutuel en matière religieuse, la solidarité quotidienne, et des échanges économiques facilités voire privilégiés. Son existence avérée ne doit cependant pas masquer une part importante de la réalité vécue par les Arméniens de l’empire ottoman en région sunnite, faite de discrimination et d’oppression, notamment dans les campagnes à majorité sunnite du Kurdistan. Certains épisodes du passé de Kulp sont révélateurs de l’ambivalence et du basculement progressif des relations kurdo-arméniennes. Sassoun fut en effet le berceau du mouvement révolutionnaire arménien né dans les années 1880. Les fedai (« révolutionnaires arméniens ») ont laissé localement une mémoire faite d’admiration – pour leur héroïsme – et de rejet – pour leur trahison. Deux moments historiques de résistance arménienne, en 1894 et 1904, ont été réprimés de manière brutale et sanglante par l’armée ottomane, les régiments Hamidiye et les aşiret (tribus) kurdes locales. Pour certaines de ces tribus, comme les Xiyan, ce fut l’occasion de confisquer des terres et des biens arméniens. Concomitamment, cette participation s’intégrait dans un processus de cooptation des tribus par le pouvoir central, qui s’avèrera souvent durable et influencera tout au long du XXe siècle alliances et inimitiés kurdes au sein de la République de Turquie. La tribu Xiyan par exemple, sera l’une des premières à s’inscrire dans le koruculuk (système des « gardiens de village ») mis en place par l’État turc au milieu des années 1980 pour lutter contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le processus d’accaparement des terres arméniennes, dont la répression des révoltes de Sassoun est emblématique, se poursuivra et connaîtra son apogée en 1915. Les conséquences de la participation kurde à la répression puis au génocide des Arméniens ne cessent de se manifester à différents niveaux. Sur le plan foncier par exemple, le sort des terres confisquées est un élément-clé des conflits intra-kurdes à l’échelle locale. Transmis de génération en génération, ces biens accaparés sont le vecteur à la fois symbolique et très concret d’incessants conflits de convoitise et de légitimité. La mémoire de leur origine ne s’est jamais éteinte. De même demeure vivace l’imaginaire menaçant d’une récupération ou d’une vengeance de la part de leurs détenteurs originels. L’État turc a très bien su, tout au long du XXe siècle, faire de cette menace un argument très efficace pour recruter en région kurde des auxiliaires locaux se battant du côté de l’armée turque contre les rebelles, de la révolte de Cheikh Saïd à la guerre contre le PKK.

De la confusion à la conscience

C’est dans ce contexte socio-historique que s’inscrivent les souvenirs que je vais tenter de rassembler. Il s’agit de bribes de mémoires et de perception, d’éléments disparates. Enfant, j’ai entendu ou perçu diverses choses relatives aux Arméniens ou à 1915. De manière générale, lorsqu’on se reférait aux Arméniens, on disait qu’ils étaient nos kîriv. J’ai aussi entendu mentionner les « fedai arméniens », avec des noms tels que celui de Kevork Çawuş, par exemple lorsque la femme de mon oncle évoquait le climat terrifiant de 1915 en relation à la venue de l’armée russe jusqu’au nord de Kulp (on disait que ceux-ci venaient tuer les enfants jusque dans le ventre des femmes enceintes). Je savais que mon arrière grand-père avait pour kirîv un Arménien de Cixcê, village arménien voisin. J’ai entendu parler de lui comme d’un homme honnête, ingénieux, et qui nous envoyait beaucoup de raisins au temps des vendanges. Mon arrière-grand-père, devenu très tôt « chef de famille » du fait du départ de tous les hommes au front, avait 10 ans en 1915. Il nous a transmis, sur un ton banal, comme s’il parlait de quelque chose d’ordinaire, un récit qui nous terrifiait : se rendant un jour au chef-lieu de Kulp avec sa mère en quête d’approvisionnement pour le moulin, il rencontra à l’entrée de la ville une odeur insupportable, et vit dans le lit du ruisseau de nombreux cadavres d’Arméniens massacrés, auxquels des dizaines de personnes empressées venaient prendre vêtements et chaussures. Un autre jour qu’ils se rendaient à Cixcê pour y vendre un bœuf, il croisa un habitant de notre village du nom de Zilfo, qui leur dit de rebrousser chemin : « Le ferman [1] a été proclamé. Les gendarmes ont ramassé les hommes pour les emmener à Lice. » Cet homme allait bientôt devenir cendirmeyên bejik, c’est-à-dire intégrer les milices paramilitaires chargées de l’extermination des Arméniens. Et mon arrière-grand-père apprit plus tard que ce jour-là, Zilfo revenait de Cixcê où il avait rassuré les femmes sur le sort de leurs hommes, pères, frères, fils, disant qu’il avait même vu Kaspar (Mano), un de leurs chefs, « danser à Lice », et se laissant couvrir de présents de remerciements pour avoir été messager de cette bonne nouvelle. Aussi, quand j’étais petit, le mot « arménien » évoquait toujours pour moi un imaginaire de trésor. La plupart des gens croyaient qu’avant leur départ, les Arméniens avaient enterré leurs richesses. Lorsque, jeune chercheur, je commençais à mener mes enquêtes de terrain à Kulp et à Silvan, la « chasse au trésor » des Arméniens était toujours d’actualité. De nombreux églises et monastères avaient alors été fouillés et ravagés, parfois au prétexte de les transformer en mosquée, en fait dans l’espoir d’y découvrir des trésors dissimulés. Lorsque je me rendis dans les villages accompagné d’un ami originaire de la région, celui-ci m’a particulièrement mis en garde : il ne fallait en aucun cas que je dise que je vivais en France ou que je ne pose de questions à propos du trésor, sinon les villageois m’assimileraient directement aux Arméniens venus à la recherche du trésor. Deux autres récits concernant deux femmes de notre village, arméniennes kidnappées et islamisées lors du génocide, ont marqué mon enfance. L’une était mon arrière-grand-mère, Ebo, qui, âgée de 7 ou 8 ans en 1915 se rappelait sans trêve cette image de sa mère tuée gisant à terre et d’une de ses petites sœurs tirant sur son sein pour la téter. Alors que toute sa famille avait été massacrée, Ebo fut sauvée par un cendirmeyen bejik qui la donna à un homme du nom de Suleyman Çawîşê Laz, originaire de la mer Noire et sergent de l’armée ottomane sur le front russe. Ce dernier accapara beaucoup de biens arméniens, notamment grâce à sa maîtrise de la langue turque, et il était devenu dans les années 1920 et 1930 une personnalité importante de la bureaucratie locale, riche et respectée. Elle racontait aussi qu’elle fut traitée avec tendresse et à l’égale des autres enfants de la famille. Mon futur arrière-grand-père, en relation avec Suleyman Çawus pour le commerce d’animaux, fréquentait sa maison et enleva un jour Ebo pour l’épouser. L’autre récit est celui de l’histoire de Şekir, épouse de Kirko, réputée d’une beauté hors du commun. Kirko possédait de nombreux champs et vergers dans leur village de Cixsê, et était lui aussi le kirîv d’un habitant de notre village, Hamo. Au temps du ferman, ils se réfugièrent chez lui pour échapper aux massacres. Mais un jour Hamo et son frère, au cours d’une partie de chasse à laquelle ils l’avaient invité, assassinèrent Kirko dans le lit d’une rivière. Ce cours d’eau porte aujourd’hui le nom de Derê Kirkî. Après le meutre de son kirîv, Hamo épousa Şekir de force et alla s’installer avec elle dans son ancienne maison de Cixsé, s’appropriant tous les biens de Kirko. Quelques années plus tard, Hamo fut à son tour assassiné, par des ennemis, près de cette rivière. Dans mon enfance, cette histoire me fut racontée par mes oncles ou mon grand-père chaque fois que l’on passait près de Dêre Kirkî. Ils ajoutaient un commentaire tel que : « Tu vois la leçon ? Hamo n’a pas été tué n’importe où mais précisément à l’endroit où il avait tué Kirko. » Dans de nombreux cas, les évènements malheureux (mort brutale, maladie, extinction de lignée…), lorsqu’ils touchent des individus qui ont commis des exactions à l’encontre des arméniens, ou leurs descendants, sont interprétés comme les conséquences d’une malédiction, pouvant découler de la Justice divine, en tous les cas comme une forme de châtiment mérité. J’ai recueilli lors de mes recherches une multitude de récits empruntant à cette grammaire eschatologique. Ils montrent que les consciences (ou les zones obscures à la lisière du conscient et de l’inconscient) sont travaillées par ce que j’ai qualifié de « confrontation symbolique », qui s’exprime diversement, à travers des superstitions, des craintes, des manières de dire, de nommer ou de taire. Ceux-ci véhiculent un sentiment diffus de culpabilité vivace dans la mémoire transmise par les anciens aux jeunes générations. Cette mémoire est d’autant moins susceptible de s’éteindre que les traces de 1915 sont présentes dans dans des éléments du quotidien aussi essentiels que la langue et le paysage. La topographie est parsemée de traces matérielles de l’ancienne présence arménienne, les lieux de massacre sont toujours là, ainsi que les vestiges des biens et propriétés spoliés (églises, vignobles, vergers, champs, fontaines, moulins etc.). Comme on l’a vu dans le cas de Derê Kirkî, de nombreux lieux reliés à des faits survenus en 1915 portent un nom qui les évoque directement (Newala Kuștiya, « la rivière des morts » ; Korta Filehan, « la fosse des Arméniens » ; Şikefta Xwînî, « la grotte sanglante » …). Il s’agit d’une « présence par l’absence » qui ne cesse de hanter le présent. La persistance de l’usage de la langue kurde joue un rôle essentiel dans la transmission de cette mémoire. En kurde, il existe plusieurs noms ou expressions pour désigner le génocide des Arméniens. Ces manières de nommer nous donnent des indications sur les perceptions collectives de l’évènement, et des informations sur la nature des violences ou des acteurs. Par exemple, un des termes les plus répandus pour s’y référer est ferman ou fermanê Armeniyan. L’emploi de ce terme met en évidence le rôle de la planification du pouvoir central unioniste. Une autre expression utilisée dans mon village, en zazakî, est elle aussi très révélatrice : firxûnê Armeniyan. « Firxûn » est normalement exclusivement utilisé dans la chasse aux perdrix en hiver. Si on tue tous les membres d’un groupe de perdrix au cours de la chasse, on dit « min firxûnê zerecan ard » (« j’ai éradiqué toutes les perdrix »). Le terme firxûnê Armeniyan, employé pour désigner 1915, qui pourrait se traduire par « extermination des Arméniens », renvoie à la volonté d’éliminer tous les membres d’un groupe, un des éléments de définition du processus génocidaire. Mais c’est une anecdote, au caractère anodin en comparaison de celles que je viens de conter, qui m’a conduit pour la première fois à réfléchir vraiment à propos des Arméniens. Alors que j’étais lycéen, à la fin des années 1990, un soir les villageois étaient venus féliciter mon grand-père suite au succès de l’un de mes oncles à l’examen d’entrée en faculté de médecine. L’un d’eux lui dit sur un ton flatteur : « On voit bien que ton fils a bu du lait d’Arménienne ! ». Cette nuit-là j’ai questionné mon père. Pourquoi le voisin avait-il dit cela? Qu’est-ce que ça signifiait ? Mon père m’expliqua l’ambivalence de cette expression, me confiant qu’elle pouvait renvoyer à l’intelligence qu’on attribuait aux Arméniens, ou bien être utilisée comme une insulte, à l’instar des mots gavur (« mécréant ») ou bayfilleh (« chrétien d’origine arménienne », désignant souvent les Arméniens rescapés du génocide, majoritairement islamisés). Il me confia d’ailleurs combien il se fâchait à l’école lorsque quelqu’un lui adressait ces mots.

L’altérité arménienne et la réalité du génocide : une explosion de mémoire

Lorsqu’en 2000, à 17 ans, j’ai commencé à étudier à l’université de Diyarbakır, à part ces quelques fragments de mémoire, je n’avais aucune approche réelle du sujet. Que s’était-il passé exactement en 1915 ? Pourquoi autant d’Arméniens avaient-ils été massacrés ? Où se trouvaient et que vivaient ceux qui avaient survécu ? À vrai dire, malgré la grande commisération que je ressentais à l’écoute des récits tragiques, et la tristesse qui m’habitait à propos de l’histoire de ma grand-mère, tout cela vivait en moi à l’image de contes ou de légendes issus d’un passé lointain et incompréhensible, et c’était la première fois que je me posais ces questions. À cette époque, le mouvement kurde légal avait déjà remporté de nombreuses municipalités, et, à la faveur du renouveau idéologique et du changement de paradigme impulsé par Öcalan depuis sa prison, entamait ou poursuivait un processus de mutation au sein duquel l’art, la culture, la littérature et l’histoire des Kurdes et de la région étaient mis à l’honneur. Un fourmillement d’initiatives portées par différents types d’acteurs voyait le jour. Au début des années 2000, le processus d’adhésion à l’Union européenne de la Turquie était encore très lié à la résolution de la question kurde. La démocratie libérale et le multiculturalisme devenaient des leitmotiv. Les effets dans la société de ce que furent le cultural turn et les subaltern studies dans le champ académique provoquaient une explosion dans le champ des identités locales et minoritaires, fissurant de toute part la chape de plomb de l’histoire officielle en Turquie. Dans la vie publique du Kurdistan, histoire, art, et politique étaient orientés selon la nouvelle perspective vers un projet de vivre-ensemble reformulé en termes de République multiculturelle transposé au Moyen-Orient, qui impliquait entre autres la création d’une nouvelle historiographie dans laquelle toutes les identités pourraient être représentées. À Diyarbakır, les écrits d’auteurs tels que Migirdiç Margosyan et Şeyhmus Diken sont emblématiques de ce surgissement de mémoire et alimentent la redécouverte de l’identité multiethnique de la ville, évoquant la vie commune des Kurdes, Arméniens, Syriaques, Chaldéens, Juifs, Tziganes, Arabes et Turkmènes à Suriçi. Le passé, les souvenirs et les tragédies de grands-parents deviennent des sujets de discussion lors des repas entre amis, dans les cafés, dans les causeries intellectuelles. J’ai été tellement fasciné par la notion de multiculturalisme que lors de mon inscription en DEA en 2008, j’ai choisi de travailler sur le quartier de Gavur (que Margosyan et Diken avaient traité dans leurs livres) en incluant ce terme dans le titre de ma thèse. Je me proposais d’y analyser le passage du multiculturalisme à la ghettoïsation depuis la fondation de la République de Turquie. Pourtant, je n’avais aucune donnée sur la période de 1915. Ne parlant ni anglais ni français à l’époque, il m’était impossible, à partir des données turques et kurdes, de savoir ce qu’il s’était passé dans le centre-ville de Diyarbakir en 1915. Je me souviens que, bien que ne disposant ni de connaissances ni d’éléments concrets sur cette période (que j’avais d’ailleurs laissée en dehors des bornes chronologique de mon sujet), j’avais employé une fois la formule « génocide de 1915 ». Mais suite à l’avertissement de mon directeur, je l’ai enlevée au profit de la notion de tehcir (« déportation »). Ce choix du silence et de l’euphémisme est une belle illustration des processus d’autocensure à l’œuvre dans la société turque et kurde. Mes connaissances concrètes sur le sujet ont commencé à se former à cette époque surtout grâce aux écrits littéraires. Enseignant au collège de Kulp entre 2005 et 2010, j’étais particulièrement avide de littérature kurde. Le nombre de romans et nouvelles portant directement ou indirectement sur 1915, à la veille du centenaire, ne cessait de croître. Tous les écrits contribuant à l’explosion de ce « réveil de mémoire », prenaient leur matière dans les récits de l’entourage des auteurs durant leur enfance. La plupart de ces romans étaient autobiographiques. Pour ma thèse commencée à Paris en 2013, initialement focalisée sur les conflits intra-kurdes dans la décennie 1990, j’utilisais les méthodes de l’histoire orale. D’emblée, je fus abasourdi par la prégnance des récits relatifs à 1915, qui semblaient très proches dans le temps. Durant les cinq années qui ont suivi, sur mes terrains de Kulp, Lice et Silvan, je me suis entretenu avec des centaines de personnes de tous âges. Une expression kurde était presque récurrente : « em şîv in hûn paşîv in » (« Nous sommes le petit-déjeuner, vous serez le déjeuner »). Les Arméniens auraient prononcé ces mots pendant le génocide, à l’adresse des Kurdes collaborant aux massacres, comme une mise en garde sur le sort que les autorités pourraient leur réserver à eux aussi. En énonçant une continuité entre le statut de victime des Arméniens et leur propre expérience de l’oppression, cette phrase est emblématique de la construction, à partir des années 1990, d’un régime victimo-mémoriel [2] commun. Celui-ci, grâce aux effets de ce que Michael Rothberg a nommé « mémoire multidirectionnelle [3] », en vient à inclure 1915 dans le prisme du continuum de la violence étatique qui unit les différents topos des contre-mémoires des groupes marginalisés : les massacres de Dersim en 1938, la torture dans la prison de Diyarbakır des années 1980, les atrocités commises contre les Kurdes durant la sanglante décennie 1990 (à un moindre degré les mesures contre les Juifs dans les années 1940 ou les pogroms organisés contre les Grecs dans les années 1950 sont de plus en plus susceptible d’être lues au même prisme). Mais si elle ouvre la voie à une reconnaissance de la réalité du génocide dans l’espace public kurde, cette expression n’est pas dénuée d’ambiguïté. D’un côté elle unit Kurdes et Arméniens dans un statut commun de victimes de l’État, et véhicule l’expression d’un regret en reconnaissant implicitement que les Kurdes ont été les témoins passifs de ces massacres. Mais elle pointe la violence d’État et évacue la confrontation ouverte à une autre part de la réalité, celle de la participation active de certains Kurdes à ce génocide. En la matière, on peut voir que l’intense réveil mémoriel des années 2000 et suivantes a permis de franchir un pas fondamental en matière de confrontation au passé.

Travail de mémoire et mémoricide

Comme je l’ai mentionné, la décennie 2000 et encore plus la décennie 2010, ont vu la société kurde entrer dans un travail de mémoire intense. À travers l’engagement conjoint d’« entrepreneurs de mémoire » individuels, du monde de la culture, des arts, de la littérature, de la recherche académique (activité notable et croissante de publication et de traduction depuis les langues étrangères vers le turc et le kurde), des associations et ONG de la société civile, un processus de révision historiographique d’ampleur fut impulsé par le mouvement kurde. Celui-ci, pleinement embrassé par les acteurs des municipalités kurdes, a débouché sur des actes symboliques très forts notamment à Diyarbakir (restauration de monuments arméniens, changement de nom de rues, monuments d’hommage…). Les démarches ont été nombreuses, se stimulant les unes les autres, s’articulant entre elles et se multipliant jusqu’à produire ce paysage mémoriel radicalement bouleversé. C’est ainsi que l’une des figures les plus éminentes de la politique kurde, Ahmet Türk, a présenté en 2014, dans un discours prononcé à Mardin, des excuses publiques au nom du peuple kurde. On peut voir dans la commémoration du centenaire de 1915 organisée en avril 2015 à Diyarbakir l’apogée de ce processus. Il me semble important de souligner le caractère exceptionnel de ce nouveau régime discursif et commémoratif qui était parvenu à se déployer publiquement dans l’espace kurde. Faire toute sa place à l’histoire et à la mémoire des Arméniens, mettre à l’honneur la diversité ethnique et religieuse au lieu de la dénigrer, relève d’un exploit périlleux dans un pays tel que la Turquie où l’on sait combien l’autorité étatique et le discours sur l’« unité nationale » s’imposent sur la double base de l’usage massif de la violence, puis son déni. Je me vois malheureusement obligé de conclure en évoquant la fin brutale de cette explosion mémorielle. Depuis la reprise de la guerre contre le mouvement kurde au printemps 2015, et encore plus à partir du « coup d’État » du 15 juillet 2016, la violence étatique, militaire et judiciaire s’est à nouveau abattue massivement. Non seulement dans les régions kurdes mais aussi contre tous les acteurs de la société civile qui osaient élever une voix critique en Turquie. Dans cet assaut, aucun des acteurs individuels ou institutionnels qui œuvraient pour la défense des droits ou pour la confrontation avec le passé n’ont été épargnés. Une vague de menaces et de condamnations a conduit toutes les figures emblématiques de l’engagement civique et politique au Kurdistan de Turquie, parmi des milliers d’autres anonymes, sur les routes de l’exil ou derrière les barreaux (que l’on songe à l’emprisonnement de Selehattin Demirtaş, Gültan Kişanak ou encore Osman Kavala, et à l’assassinat de Tahir Elçi). Pour parfaire ce triste tableau, la destruction du quartier de Sur, en deux temps : par l’armée lors des affrontements des « guerres urbaines » de 2015, puis par la politique d’expropriation et de reconstruction qui a suivi. Ce dernier exemple révèle la permanence du désir d’annihilation de la présence arménienne qui obsède les autorités étatiques depuis plus d’un siècle : annihilation physique des Arméniens, en 1915, annihilation de leurs traces et des dernières communautés rescapées tout au long du XXe siècle, puis annihilation des conditions de possibilité de leur réhabilitation et de tout geste, pratique ou discours qui viserait à leur rendre hommage. Pour terminer sur une note un peu moins pessimiste, je suis tenté d’ajouter que malgré la violence du « mémoricide » en cours, en écho direct à celle du génocide lui-même, il est peu probable que l’État turc parvienne à faire oublier la manière dont il a établi ou tenter de rétablir ses vérités officielles : l’histoire a déjà prouvé que la survie et la transmission des contre-mémoires, comme les effets d’appropriation et d’amplification que leur donnent les dynamiques multidirectionnelles de la mémoire, leur donnent une capacité étonnante de résilience.
Avec l’aimable autorisation d’Adnan Çelik

Article publié sur le site AOC 

Adnan Çelik est chercheur postdoctoral à Sciences Po Lille. Diplômé en novembre 2018, il a rédigé une thèse en anthropologie sociale à l’EHESS au sujet des « Temps et espaces de la violence interne. Revisiter les conflits kurdes en Turquie à l’échelle locale (du XIXe siècle à la guerre des années 1990) » (sous la direction de Hamit Bozarslan et Michel Naepels). À l’occasion du 100e anniversaire du génocide des Arméniens, il a participé à l’étude de terrain dans le cadre d’un projet d’histoire orale intitulé « 1915, les Kurdes et Diyarbekir », soutenu par la fondation Ismail Beşikci. Les résultats de cette enquête ont donné lieu à la publication d’un ouvrage intitulé « 100 ans de malédictions : sur les traces de la mémoire collective de 1915 à Diyarbekir ».
Adnan Çelik est le co-auteur (avec Namık Kemal Dinç) du livre intitulé La Malédiction. Le génocide des Arméniens dans la mémoire des Kurdes de Diyarbekir, traduit du turc par Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann (Préfacée par Etienne Copeaux), Éditions L’Harmattan, Paris, 2021.

ROJAVA. Violents affrontements en cours à Qamishlo

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SYRIE / ROJAVA – Les affrontements entre les forces arabo-kurdes et la milice du régime syrien se sont intensifiés à Qamishlo ce vendredi.
 
Les affrontements entre les forces de sécurité intérieure dominés par les Kurdes (Asayiş) et la milice Difaa al-Watani se sont intensifiés dans le quartier Tay (al-Tai) de Qamishlo depuis ce matin. Les forces arabo-kurdes contrôle la majeure partie du quartier.
 
Hier, deux enfants de 10 et 12 ans avaient été tués par les tirs des mercenaires du régime syrien à Qamishli.
 
Les affrontements entre les forces de sécurité intérieure et la milice Difaa al-Watani ont éclaté le mardi 20 avril.
 
Image via Rojava Media Center

ROJAVA. Des gangs de la Turquie ont tué un civil et blessé trois autres à Girê Spî

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SYRIE / ROJAVA – Les forces d’occupation turques et leurs mercenaires ont tué un civil et en ont blessé trois autres dans la région kurde de Girê Spî.
 
Les forces d’occupation turques et leurs mercenaires sèment la terreur dans les territoires occupés du nord de la Syrie. Des crimes de guerre et des violations des droits humains sont signalées quotidiennement.
 
Des affrontements entre des membres de la tribu al-Tawabela et des mercenaires de la soi-disant Armée nationale syrienne (SNA) ont éclaté parmi la communauté Hamam al-Turkmen.
 
Les mercenaires liés à la Turquie ont ouvert le feu. Un civil a été tué et trois autres blessés, dont certains sont dans un état critique.
 

ROJAVA. La milice de Damas tue un chef arabe à Qamishli

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SYRIE / ROJAVA – Alors que les affrontements entre les forces arabo-kurdes et les mercenaires du régime syriens se sont de nouveau intensifiés à Qamishlo, Hayis al-Ciriyan, un notable de la tribu Bani Seba, a été tué après avoir assisté à une réunion pour mettre fin aux attaques du groupe Difaa al-Watani contre les Forces de sécurité intérieure.
 
Hayis al-Ciriyan, l’un des notables de la tribu Bani Saba, a été pris pour cible après la rencontre avec le groupe Difaa al-Watani, lié au gouvernement de Damas. La réunion a eu lieu pour arrêter l’attaque du groupe contre les forces de sécurité intérieure et les civils à Qamishlo.
 
Hayis al-Ciriyan a été abattu devant son domicile près de l’hôpital Watani, qui est sous le contrôle de Difaa al-Watani. Al-Ciriyan, qui a été transporté à l’hôpital, a perdu la vie ce matin.
 
Hayis al-Ciriyan, qui a soutenu l’idée d’une nation démocratique et a appelé à l’unité à chaque occasion, avait déclaré que le peuple devait rester à l’écart des émeutes. Dans le même temps, plusieurs fils d’Hayis al-Ciriyan font partie des Forces de sécurité intérieure (Asayish) et des Forces démocratiques syriennes (FDS).
 

TURQUIE. Un prisonnier kurde meurt d’un cancer à Mersin

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TURQUIE – Isa Gültekin, un prisonnier politique kurde atteint d’un cancer avancé, est décédé à Mersin.
 
Isa Gültekin, 67 ans, était incarcéré à la prison de type T de Tarse, à Mersin. Gültekin, atteint d’un cancer, n’a pas été libéré et est décédé à l’hôpital d’État de Tarse où il était soigné.
 
La famille de Gultekin et l’Association des droits de l’homme (IHD) avaient exhorté la semaine dernière les autorités à libérer Gültekin alors qu’il était mourant.
 
Gultekin avait été condamné à une peine aggravée à perpétuité il y a 28 ans. Il lui restait 18 mois à purger.
 
 

TURQUIE. Procès « Kobanê », le procès de la honte

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LYON – Alors que le procès principal visant des politiciens d’HDP dans l’affaire des manifestations de soutien à la ville kurde de Kobanê* d’octobre 2014 s’ouvre à Ankara le lundi 26 avril, la Coordination lyonnaise Solidarité Kurdistan exprime sa solidarité avec le parti HDP menacé de fermeture par le régime turc.
 
« Cher .es Ami.es du HDP
 
Au moment où s’ouvre à Ankara, le 26 avril 2021, un procès historique contre votre Parti, vos dirigeant.es et vos militant.es, nous tenons à vous faire part de notre solidarité pleine et entière face à la nouvelle agression dont vous êtes victime de la part du pouvoir turc.
 
La situation économique de votre pays est catastrophique comme l’a illustré le « dévissage » de la bourse il y a quelques jours. En conséquence, Recep Tayyip Erdogan voit sa cote de popularité baisser dans les sondages au point qu’il est réellement menacé de perdre sa majorité (déjà toute relative puisqu’il ne la doit qu’à une alliance avec le MHP) aux élections de 2023.
 
Il a donc décidé de hausser la répression d’un cran et d’aggraver encore un peu plus les atteintes à la démocratie : cette fois, c’est votre parti, le HDP, troisième parti du pays, qui est menacé purement et simplement d’interdiction !
 
Depuis des années, votre parti défend la cause kurde (parmi bien d’autres dont l’écologie, le féminisme, les droits de la communauté LGBT, les droits économiques et sociaux, pour ne citer que celles-ci). A ce titre, il est l’objet d’une répression incessante. Plus de dix de vos parlementaires sont en prison, soixante maires élu.es démocratiquement ont été destitué.es et remplacé.es par des « délégués » nommés par le pouvoir. Et plus de huit cents de vos militant.es ont été arrété.es. Vos locaux sont périodiquement saccagés, vos rassemblements attaqués. Le député HDP défenseur des Droits Humains Omer Faruk Gergertioglu vient d’être condamné à deux ans de prison et a perdu son siège au parlement. Selahattin Demirtaş fête son quarante huitième anniversaire dans la prison où il est illégalement détenu depuis novembre 2016 malgré une demande de libération de la C.E.D.J. (Cour Européenne de Justice). Il en va de même de Figen Yüksekdağ qui était la coprésidente avec Demirtaş et qui est elle aussi toujours en prison
 
Le 17 mars dernier, le Procureur de la Cour de Cassation en Turquie a demandé à la Cour Constitutionnelle de prononcer l’interdiction du HDP. En effet, Erdoğan n’a pas oublié qu’en 2015, le HDP est entré en nombre au Parlement, privant le Sultan de sa majorité. Ni que depuis, malgré toutes les intimidations et vexations, il a toujours dépassé les 10% nécessaires à sa présence à l’Assemblée…
 
Aujourd’hui il est question de priver de leur immunité parlementaire des députés qu’ensuite la prétendue « justice » de l’État turc pourra, selon un scénario aussi attendu que ridicule aux yeux des démocrates du monde entier, accuser de terrorisme et condamner.
 
En prononçant l’interdiction du HDP, Erdoğan veut tout simplement annuler l’obstacle à sa réélection.
 
Cette interdiction (qui s’inscrit dans la trop longue série d’interdictions des partis pro-kurde en Turquie) serait nier le droit absolu à des millions de citoyen.nes à être représenté.es selon leur souhait. Il s’agit donc d’une attaque intolérable à la démocratie.
 
Sachez que de notre côté, nous mettons tout en œuvre auprès des médias et de nos élu.es de la région Rhône-Alpes pour que pression soit faite auprès du gouvernement français pour qu’il intervienne auprès du gouvernement turc pour que soit mis fin à cette situation.
 
Face à cela, nous vous assurons de notre pleine et entière solidarité dans votre combat pour la justice, la démocratie, la paix et la liberté, en Turquie et partout dans le monde.
 
Très fraternellement. »
 
Lyon le 22 avril 2021
 
La Coordination lyonnaise Solidarité Kurdistan regroupe:
l’Association Culturelle Mésopotamie, l’Amitiés Kurdes de Lyon Rhône Alpes, l’Association France Kurdistan du Rhône, la Confédération nationale du travail, l’Ensemble Rhône, la Génération.s-Rhône, le Mouvement de la Paix-Rhône, le Nouveau Parti Anticapitaliste-Rhône, le Parti Communiste Français-Rhône, le Parti de Gauche-Rhône, Parti Socialiste du Rhône, la Presse fédéraliste, Union départementale CGT-Rhône, l’Union Syndicale Solidaires-Rhône
 
*L’affaire Kobanê
 
Dans la soirée du 6 octobre 2014, après 21 jours de résistance de la part du YPG/YPJ et du peuple, le groupe terroriste « État islamique » (DAECH / ISIS) a réussi à pénétrer au centre de la ville de Kobanê, dans le nord de la Syrie. Au vu de la situation critique, le HDP a appelé les populations du Kurdistan du Nord et de la Turquie à protester indéfiniment contre le gouvernement AKP, car il n’a pas mis fin à son soutien à DAECH. Au cours de cette manifestation, il y a eu des batailles de rue entre les forces de sécurité turques et les manifestants dans de nombreuses villes.

Des soldats, des policiers, des gardiens de village ainsi que des membres et des sympathisants du Hezbollah turc, islamiste radical, ont mené un combat commun contre les Kurdes qui participaient aux manifestations. Le nombre de personnes tuées, dont la plupart étaient des participants au soulèvement, a fluctué entre 46 et 53. Selon un rapport de l’Association des droits de l’homme (IHD), 682 personnes ont été blessées pendant les manifestations. Au moins 323 personnes ont été arrêtées. Au cours du soulèvement, il y a également eu des incendies criminels de magasins et d’installations publiques.

KURDISTAN DU SUD. HRW: Procès vicié de journalistes et d’activistes

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IRAK / KURDISTAN DU SUD – Alors que les journalistes kurdes célèbrent le 123e anniversaire du la Journée des journalistes kurdes ce 22 avril, l’ONG de défense des droits humains, HRW dénonce les condamnations de journalistes et d’activistes par des procès bidons dans la région autonome kurde d’Irak.
 
Human Rights Watch aujourd’hui: « Un tribunal de la région du Kurdistan irakien a condamné trois journalistes et deux militants à six ans de prison le 16 février 2021, dans le cadre d’une procédure profondément viciée. Les autorités continuent de détenir deux autres personnes malgré une décision de justice selon laquelle les preuves étaient insuffisantes pour les juger. Human Rights Watch publie actuellement ses recherches sur les procès en raison de la probabilité d’une décision d’appel imminente.
 
La procédure devant le tribunal pénal d’Erbil a été entachée de graves violations des normes d’équité des procès ainsi que d’ingérence politique de haut niveau. Les autorités impliquées dans l’appel doivent tenir compte de ces violations lorsqu’elles décident de s’opposer à l’appel. Les autorités des régions d’Erbil et de Dohuk de la région du Kurdistan ont arrêté deux des hommes en août 2020 et les cinq autres en octobre, apparemment pour avoir planifié des manifestations non autorisées. De mai à octobre, des militants et des enseignants de la région de Dohuk avaient organisé des manifestations pour réclamer le paiement des salaires du gouvernement que les autorités avaient retardé.
 
«Les procès défectueux dans la région du Kurdistan ne sont pas nouveaux», a déclaré Belkis Wille, chercheur principal sur les crises et les conflits à Human Rights Watch, «Mais faire étalage des principes de justice les plus élémentaires pour punir les gens qui auraient planifié des manifestations est un nouveau creux.»
 
Un avocat, un parent d’un détenu et une autre source indépendante qui était présente pendant la procédure ont partagé des informations détaillées sur les problèmes d’équité des procès. Les journalistes condamnés sont Ayaz Karam Brushki, Kohidar Mohammed Zebari et Sherwan Ameen Sherwani . Les deux autres, Shivan Saed Omar Brushki et Harwian Issa Ahmed, sont des militants qui critiquent fréquemment les pratiques du gouvernement et appellent à des réformes.
 
Les cinq hommes ont été condamnés lors d’un procès conjoint en vertu des articles 47, 48 et 49 du Code pénal iraquien.et l’article premier de la loi n ° 21 de 2003, modifiant l’article 156 du code pénal, qui incrimine les actes visant à porter atteinte à la sécurité, à la stabilité et à la souveraineté des institutions gouvernementales. Les condamnations ont fait l’objet d’un appel.
 
Les trois sources ont également déclaré que le gouvernement n’avait pas fourni suffisamment de preuves pour inculper les deux autres hommes, Badal Barwary, un activiste, et Omid Haji, un journaliste, et ont renvoyé l’affaire au juge d’instruction. Mais les autorités ont refusé de les libérer en attendant de nouvelles preuves de l’accusation.
 
Les sources ont indiqué que Sherwani, qui a été arrêté le 7 octobre, a été détenu au secret pendant une semaine. Le parent de Shivan Brushki a déclaré qu’après que les forces de sécurité l’ont arrêté à son domicile le 22 octobre, la famille a tenté à plusieurs reprises pendant deux mois de savoir où il se trouvait. Il a finalement été autorisé à appeler sa femme et à révéler qu’il était détenu par les Asayish – les forces de sécurité du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) – à Erbil. Les trois sources ont déclaré que les sept personnes avaient toutes été détenues pendant des mois sans avoir accès à leurs avocats, notamment lors des interrogatoires et de l’audience d’investigation.
 
En mars, après que le Comité pour la protection des journalistes a publié un rapport faisant état de préoccupations concernant le procès de deux des hommes, Dindar Zebari, coordonnateur du GRK pour le plaidoyer international,a répondu dans un e – mail du 14 mars qu’il partageait avec Human Rights Watch: «ils [Zebari et Sherwani] avaient accès à leurs avocats en attendant leur procès».
 
Cependant, les trois sources ont nié cette allégation et ont déclaré que les autorités n’avaient autorisé les avocats à s’entretenir avec eux pour la première fois que quelques minutes avant les audiences du procès les 15 et 16 février. Ils ont déclaré que les détenus avaient également un accès limité à leurs familles. , ne les voyant qu’une seule fois pendant quelques minutes depuis leur détention. Le parent de Shivan Brushki a déclaré que son père avait été autorisé à lui rendre visite une fois pendant environ cinq minutes en janvier et que des agents d’Asayish étaient dans la pièce pendant la réunion.
 
L’avocat a déclaré que lui et les autres avocats défendant les hommes avaient tenté d’obtenir l’accès aux dossiers avant le début des procès, mais que l’Asayish, qui détenait les dossiers, avait refusé de les remettre malgré les lettres du tribunal accordant l’autorisation. Il a dit qu’ils n’avaient appris les dates du procès que sept jours à l’avance. «On nous avait dit que le juge était malade et que nous devrions donc nous attendre à des ajournements, mais tout à coup, le procès a été annoncé et aucun de nous n’était prêt», a déclaré l’avocat. Le parent de Brushki a déclaré que sa famille n’avait pas pu assister au procès en raison du court préavis.
 
Le parent a déclaré que lorsque les forces de sécurité ont arrêté Brushki, sa femme et ses enfants ont vu les forces de sécurité le battre. Lors du procès, Sherwani n’a pas pu se tenir debout, apparemment à cause d’une blessure, a déclaré l’avocat. Il a déclaré au juge que les forces de sécurité l’avaient menacé et menacé d’abuser sexuellement sa femme et sa mère s’il ne signait pas d’aveux, l’avocat a déclaré: «Le juge n’a pas répondu à ses allégations même s’il ne pouvait pas supporter. , » il a dit.
 
L’avocat et la source indépendante ont déclaré que le juge et le procureur avaient mentionné à plusieurs reprises des informations provenant d ‘«informateurs secrets» qui n’avaient pas comparu devant le tribunal selon lesquelles les accusés étaient des espions. Puisqu’ils ne se sont pas présentés au tribunal, la défense n’a pas eu la possibilité de les contre-interroger. Les deux sources présentes au procès ont déclaré qu’un officier d’Asayish qui ne faisait pas partie de l’équipe du parquet se levait occasionnellement et lèverait la main, après quoi le juge lui permettrait de présenter de nouvelles preuves que la défense n’avait pas vues auparavant. Le juge n’a pas permis à la défense de le contre-interroger.
 
Les trois sources ont exprimé des inquiétudes quant au fondement des accusations portées contre les hommes. Par exemple, les deux sources qui étaient au tribunal ont déclaré que le membre d’Asayish avait souligné une photo que Sherwani avait publiée sur les réseaux sociaux avec une légende disant que les vols entre la Turquie et la région du Kurdistan, qui avaient été suspendus pendant un certain temps, avaient repris et a affirmé que c’était la preuve qu’il était un espion.
 
Tous trois ont déclaré que les preuves présentées par l’accusation et un représentant du conseil de sécurité du Kurdistan irakien pendant le procès étaient en grande partie circonstancielles et que les avocats n’étaient pas autorisés à les examiner.
 
Le président du parlement du Kurdistan a fait part de ses inquiétudesavec les procès du 16 avril. Asos Hardi, éminent journaliste et militant des droits des médias, a déclaré qu’il pensait que les sept hommes n’étaient poursuivis que parce qu’ils avaient tenté de protester contre le gouvernement régional:
 
«Il existe une loi garantissant le droit de manifester et de s’ils enfreignent cette loi, ils devraient être poursuivis en vertu de celle-ci », a-t-il déclaré. «Si au contraire, ils ont violé la loi sur la presse en tant que journalistes, ils devraient être jugés en vertu de cette loi. Il n’y a aucune raison de les accuser d’avoir tenté de déstabiliser la sécurité de la région avec le soutien de parties étrangères. L’accusation n’a présenté aucune preuve réelle de cela. Ce procès prouve en fin de compte à quel point les faibles protections de la liberté d’expression sont tombées dans la région du Kurdistan. »
 
Les trois sources ont également soulevé des inquiétudes concernant l’ingérence politique. Zebari a déclaré dans son courrier électronique de mars que le tribunal est indépendant du gouvernement et apolitique et que le KRG n’a en aucune façon interféré avec la procédure. Cependant, une semaine avant le procès, le Premier ministre du KRG, Masrour Barzani, a déclaré lors d’une conférence de presse que les détenus «ne sont ni des militants ni des journalistes. Certains d’entre eux étaient des espions, ils espionnaient pour d’autres pays… Certains étaient des saboteurs. Cette déclaration préjudiciable publiée peu de temps avant le procès constitue une intervention politique de haut niveau inappropriée dans ces affaires et viole la présomption d’innocence, a déclaré Human Rights Watch.
 
L’avocat a déclaré que son équipe attend la réponse de la cour d’appel à leur appel. Les autorités gouvernementales impliquées dans l’appel doivent tenir compte de ces violations flagrantes de l’équité du procès lorsqu’elles décident de soutenir ou non la décision du tribunal inférieur de la cour d’appel.
 
«Ces récentes condamnations ne font qu’aggraver la réputation de plus en plus mauvaise de la région du Kurdistan en tant que lieu où les gens peuvent faire face à des procès pénaux inéquitables simplement pour avoir critiqué les politiques gouvernementales auxquelles ils s’opposent et exprimé leurs préoccupations concernant les élites politiques», a déclaré Wille.
 

PRESSE. Les médias kurdes entre progrès et défis

Le premier journal en langue kurde, « Kurdistan » a été publié le 22 avril 1898 au Caire par les frères Mikdad et Ebdulrehman Bedir Xan. Ce jour-là, les premières graines de la presse kurde ont été semées. En 1973, le 22 avril a été déclaré La journée de la presse kurde.
 
A l’occasion de la journée du journalisme kurde du 22 avril, l’agence de presse ANHA nous rapporte la situation actuelle des médias kurdes sous le titre de « Médias kurdes entre progrès et défis ».
 
Depuis le lancement de la presse kurde à la fin du XIXe siècle, la poursuite de ce secteur s’est poursuivie jusqu’à nos jours. Cependant, cette marche ne sera pas facile, d’autant plus que le peuple kurde est toujours sous occupation. Le processus de presse kurde est confronté à de nombreux problèmes internes et externes.
 
Au milieu de la troisième guerre mondiale, dont le centre actuel est le Moyen-Orient, dont le cœur est le territoire de la Mésopotamie (Kurdistan), le secteur des médias est très important dans cette guerre.
 
Dans cette guerre, les puissances occupantes qui occupent le territoire du Kurdistan, en particulier les États turc et iranien, mènent une guerre spéciale qui se poursuit à travers les médias contre le peuple kurde. Il s’agit d’une guerre visant à l’anéantissement culturel et à l’élimination de l’identité kurde. Des centaines de chaînes de télévision, d’agences de presse, de stations de radio, de journaux et, plus récemment, de médias sociaux travaillent 24 heures sur 24 à maintenir le peuple kurde hors de sa réalité.
 
Grâce à ces outils, ils cherchent à consolider l’idée que les Kurdes n’ont pas d’appartenance à une patrie, et qu’ils ne sont qu’un territoire sans histoire et sans culture millénaire. Avec le développement technologique, les ennemis du peuple kurde ne pouvaient plus cibler directement les Kurdes, ils ont donc eu recours aux médias comme arme principale de cette sale guerre.
 
Parallèlement aux efforts mondiaux visant à rediviser et à réorganiser la région, le peuple kurde a été exposé comme luttant contre les forces autoritaires, défendant ses droits et cherchant à construire un système démocratique. En retour, les ennemis du peuple kurde cherchent à faire taire la voix du peuple kurde à travers les médias et les politiques de guerre spéciales, et à limiter la portée de leurs voix et de leur lutte contre le terrorisme auprès de l’opinion publique mondiale.
 
À l’occasion de l’anniversaire de la Journée de la presse kurde du 22 avril, il est temps pour les Kurdes de se demander dans quelle mesure ils peuvent contrer la guerre spéciale de l’information et les manœuvres des forces d’occupation et du colonialisme.
 
Il convient de noter que le premier journal kurde a été publié par Miqdad Medhat Badrakhan, le 22 avril 1898, dans la capitale égyptienne du Caire. Ce journal est devenu le ferment de la croissance du journalisme kurde en général. En 1973, dans le sud du Kurdistan, le 22 avril a été déclaré Journée de la presse kurde.
 
L’importance des médias pour le peuple kurde
 
Au XXIe siècle, les médias sont de plus en plus importants pour tous les peuples, en particulier pour le peuple kurde. Les médias sont une école ou une académie à travers laquelle le peuple kurde peut établir une entité dans le monde. Aujourd’hui, les médias sont devenus une partie intégrante de nos vies, d’une certaine manière pour le peuple kurde.
 
Bien que le peuple kurde ait précédé de nombreux peuples du Moyen-Orient dans leurs premiers pas vers l’information, il n’a pas été en mesure de porter les médias à un niveau qui lui permette de répondre aux attaques dont il fait l’objet. Cela est dû principalement à la fragmentation politique de la réalité kurde et à l’absence d’unité nationale au niveau du Kurdistan.
 
Le secteur des médias est influencé par la manière dont les forces politiques s’engagent avec les médias
 
Ancien centre kurde d’études et d’information dans l’espace de MED TV, ROJ TV, et RONAHÎ TV, Nawaf Khalil a parlé de l’impact négatif de la fragmentation politique sur les médias kurdes : « Nous parlons d’un pays divisé en quatre parties, et de personnes vivant sous la répression et la persécution dans quatre pays. Il était donc tout à fait naturel que les médias soient affectés par la situation de fragmentation, et à mon avis, c’est une influence négative. Il y a un impact direct sur la façon dont chaque force politique abuse des médias. Par exemple, l’espace MED TV, bien que proche du Mouvement pour la liberté du Kurdistan, a eu un impact positif sur le Kurdistan en général. A travers la chaîne kurde, le citoyen kurde avait écouté pour la première fois d’autres dialectes kurdes. »
 
Khalil a noté en parlant de la réalité des médias kurdes, ne doit pas oublier que les Kurdes vivent dans un état de révolution et de lutte permanente pour la liberté et la réalisation de leurs droits légitimes.
 
Avec la publication du premier numéro du journal Serxwebûn en 1982, la marche des médias libres a été lancée dans toutes les régions du Kurdistan. Les médias libres se sont d’abord développés en Europe et au nord du Kurdistan, et après la révolution du 19 juillet, cette marche s’est étendue au Rojava et au sud du Kurdistan.
 
Bien que les médias libres et alternatifs aient fait des progrès historiques significatifs et précieux dans le cours des médias kurdes, mais en raison de la fragmentation et de l’occupation, ainsi que de la répression et des pressions auxquelles sont confrontés les journalistes, ils en sont arrivés au point de tuer des journalistes, en particulier dans le nord du Kurdistan.
 
Répondant à la question de savoir si les médias kurdes libres ont réussi à devenir un média national, Nawaf Khalil a déclaré : « L’information est une institution indépendante. Je peux dire que l’espace MED TV a joué un rôle important dans la consolidation du discours national, la convergence des Kurdes vers la langue, le nationalisme et tous les autres niveaux. Il en était de même pour ROJ TV. Malheureusement, après l’émergence de chaînes kurdes directement fidèles aux partis politiques, chaque organisation médiatique a dérivé vers une certaine direction intellectuelle et politique. »
 
Les partis kurdes et les intérêts des partis kurdes ont également empêché l’émergence de médias nationaux kurdes, capables de communiquer la voix et la couleur du peuple kurde au monde entier. et l’absence d’une organisation médiatique unifiée et indépendante dans les quatre parties du Kurdistan. Comme dans le cas des Arabes, où l’Union générale des journalistes arabes existe.
 
Les médias kurdes doivent adopter une stratégie unifiée
 
À propos du travail commun des organisations médiatiques kurdes, Khalil a déclaré : « Il est important et urgent que les médias kurdes concentrent leur attention sur les questions communes du nationalisme kurde. Mais ce qui apparaît aujourd’hui, c’est qu’au lieu de convergence et d’action commune, il y a divergence et discorde. Surtout en ce qui concerne l’utilisation des réseaux sociaux, où ils sont davantage utilisés par la société. Les chaînes de télévision, les stations de radio, les agences de presse et les réseaux sociaux doivent adopter une stratégie unifiée. Une stratégie qui épouse la cause d’un peuple sous occupation et menace, un peuple qui continue à se battre pour la liberté. Ce doit être la première chose à faire. »
 
D’autre part, ces dernières années, les réseaux de médias sociaux ont émergé comme des médias importants, et les médias kurdes sont également faibles à cet égard. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas réussi à répondre à ces variables. Bien que les chaînes de télévision, les agences et les journaux imprimés restent importants, mais en réalité, la société actuelle est directement affectée par les réseaux de médias sociaux tels que Facebook, Twitter et autres.
 
Le nombre de Kurdes qui mènent une guerre spéciale à travers les réseaux sociaux, dans le but d’influencer la société kurde et de saper la confiance des Kurdes dans leur pouvoir. En tant qu’ennemis du peuple kurde, l’État turc, notamment, fait parfois pression sur la société Google pour qu’elle ferme des sites kurdes influents. Selon une information parue cette année, lors des attaques de l’État turc et ses gangs contre le canton d’Afrin, 2018, Facebook a bloqué le compte des Unités de protection du peuple YPG, sous la pression de l’État turc. [Facebook a également fermé la page Kurdistan au féminin en avril 20218 et Twitter l’a bloquée pendant une semaine environs quand la Turquie a attaqué Sere Kaniyê.]
 
Sur les moyens d’utiliser les sites de médias sociaux par les médias kurdes, le rédacteur en chef du journal Polîtîk Azad, Loqman Koldvi, a déclaré : « Même s’il est trop tard, l’importance de l’utilisation des médias sociaux dans les médias kurdes l’emporte sur l’importance des autres médias. Au fil du temps, l’importance des médias papier diminue. En revanche, les chaînes de télévision ainsi que les stations de radio continuent de conserver leur importance dans une certaine mesure pour certaines raisons, d’autant plus que les sites de médias sociaux permettent facilement la diffusion et le partage de matériel médiatique audio et vidéo. »
 
Les médias kurdes ne créent pas de cadres formés pour gérer les médias sociaux
 
Le journaliste Laqman Koldvi ajoute : « Au fil du temps, la nouvelle génération des médias kurdes utilise davantage les médias sociaux, mais en réalité, aujourd’hui, nous ne disposons pas d’une institution qualifiée et formée dans le domaine des réseaux de médias sociaux, comme c’est le cas pour les chaînes de télévision et les stations de radio, ainsi que pour les journaux et les magazines « . En d’autres termes, les médias kurdes créent et forment des cadres pour les médias visuels, les stations de radio et pour l’édition de journaux et de magazines, mais ne créent et ne forment pas de cadres pour les réseaux de médias sociaux.
 
D’un autre côté, l’une des lacunes des médias kurdes est qu’ils traitent les médias sociaux comme un moyen d’émergence, et non comme une arène de diffusion. Cela signifie qu’aucune équipe médiatique n’est utilisée pour s’occuper de ce secteur médiatique. »
 
Koldvi a souligné la nécessité de renforcer deux aspects concernant le domaine des médias sociaux, et a déclaré à cet égard : « Le premier est de renforcer la publication numérique dans les institutions médiatiques afin d’assurer une large visibilité sur les sites de réseaux sociaux. Le second est de faire preuve de professionnalisme dans l’utilisation et le traitement des plateformes de médias sociaux. Dans les deux cas, il est nécessaire d’organiser des formations. »
 
Pour l’instant, les réseaux sociaux ne sont encore qu’un travail personnel pour les journalistes
 
Au sujet des campagnes de dénigrement menées par les médias sociaux contre le peuple kurde et des moyens de les contrer ; Luqman Koldvi a déclaré : « Pour contrer les campagnes de dénigrement, les médias kurdes doivent accomplir leur tâche principale : la vérité des médias. Dire la vérité signifie non seulement montrer la vérité d’un sujet, mais aussi informer les événements, les idées, les visions et les débats de la société qui n’apparaissent généralement pas dans les médias de pouvoir. Le rôle principal des médias doit être au sein de notre société. Pour l’instant, l’utilisation des sites de médias sociaux n’est qu’un travail personnel pour les journalistes. Des cours de formation et de réadaptation à l’usage professionnel et à l’utilisation de ces plateformes sociales sont indispensables.
 
Les médias kurdes se sont développés au Kurdistan du Nord avant le reste du pays. De nombreuses organisations médiatiques ont été créées en kurde et dans d’autres langues. Bien sûr, les médias libres du Kurdistan du Nord ont subi des pressions et des attaques violentes, et de nombreux journalistes et travailleurs des médias sont tombés au nom de la vérité. »
 
Le rédacteur en chef de Mesopotamia, Abdurrahman Gök, qui a travaillé pendant des années dans les médias du Kurdistan du Nord et d’autres régions du Kurdistan, a parlé de la réalité des médias au Kurdistan du Nord en ce moment : « La répression et la persécution des médias kurdes au Kurdistan du Nord depuis le premier jour de la presse kurde se poursuit au même rythme aujourd’hui. D’autre part, la détermination et le refus de se rendre dont ont fait preuve les journalistes depuis le premier jour de l’émergence du journalisme au Kurdistan du Nord sont toujours les mêmes aujourd’hui. En d’autres termes, l’injustice et l’oppression de l’État dominant n’ont pas diminué, tout comme la résistance et la lutte des médias kurdes. Face à cela, les médias kurdes ont renforcé et consolidé leur réseau et leurs sites et se sont efforcés d’exposer le sale visage du pouvoir. Et ils continuent à le faire. En ce moment, des dizaines de nos collègues journalistes se trouvent dans les prisons turques. Des centaines d’entre eux ont été contraints d’émigrer en raison des menaces dont ils ont fait l’objet, et vivent en dehors de la frontière. Des centaines de journalistes, dont moi, ont été jugés et condamnés à de lourdes peines. Mais en vain, bien que les autorités possèdent des centaines de journaux, de chaînes de télévision, de sites web et une armée de chômeurs travaillant sur les médias sociaux, elles ne peuvent pas cacher la vérité révélée par les médias kurdes. Cela montre bien que, grâce aux professionnels des médias résistants, elle ne restera pas prisonnière des ténèbres.
 
Et elle continue de le faire. En ce moment, il y a des dizaines de nos collègues journalistes dans les prisons turques. Des centaines d’entre eux ont été contraints d’émigrer en raison des menaces dont ils ont fait l’objet, et vivent en dehors de la frontière, des centaines de journalistes, dont moi, ont été jugés avec des peines sévères. Mais en vain, bien que les autorités possèdent des centaines de journaux, de chaînes de télévision, de sites web et une armée de chômeurs travaillant sur les médias sociaux, elles ne peuvent pas cacher la vérité révélée par les médias kurdes. Cela montre bien que, grâce aux professionnels des médias résistants, elle ne restera pas prisonnière des ténèbres. Grâce aux médias de la résistance. »
 
À l’heure actuelle, il n’y a pas de médias turcs
 
Il poursuit : « Je ne pense pas que les médias kurdes doivent se substituer aux médias turcs. Parce qu’en ce moment, il n’y a rien que nous puissions appeler des médias turcs. Des institutions qui ont été déguisées en médias, ne font rien d’autre que d’être les porte-paroles des institutions gouvernementales. Elles ont pour mission d’hypnotiser la société. Mais la société est vigilante et voit tout. Comme les chaînes de télévision et les médias lisibles sont généralement sous le contrôle du gouvernement, ils ont obligé la société à écouter de la propagande sale 24 heures sur 24, mais ils ne réussissent pas dans leurs entreprises. »
 
Concernant les difficultés et les obstacles auxquels sont confrontés les médias kurdes du du Kurdistan du Nord à l’heure actuelle, il a déclaré : « Les travailleurs des médias du Nord du Kurdistan vivent sous la menace d’enquêtes et de poursuites en cours. Parce que les médias kurdes publient des affaires qui ne sont pas souhaitables pour les autorités au pouvoir, ils sont constamment menacés. Les tribunaux turcs continuent de rendre des décisions visant à fermer les sites web kurdes. Elles sont si injustes et injustifiées que les tribunaux ne parlent pas des raisons. Après chaque déclaration, les reporters des médias kurdes sont arrêtés et harcelés par la police. Ces problèmes et obstacles ne peuvent pas prendre fin avec la réalisation de la démocratie, qui à son tour est réalisée par la lutte continue, une lutte commune dans tous les aspects politiques et sociaux, qui éliminera ce pouvoir et ouvrira la voie à la démocratie. »
 
Les médias du Kurdistan du Sud sont entre les mains du pouvoir
 
Sheena Faiq, rédactrice en chef de Roj, a parlé de la situation générale des médias dans le Kurdistan du Sud : « Les médias du Kurdistan du Sud ne sont pas devenus les médias publics du peuple, mais sont devenus une arme aux mains des partis, des commerçants et des gens pour combattre leurs rivaux. Après le soulèvement populaire au Sud-Kurdistan, des médias de partis sont apparus, principalement sous le contrôle du Parti démocratique du Kurdistan et de l’Union nationale du Kurdistan. En 2000, la publication du journal Haulati et d’un certain nombre d’autres journaux a marqué le début de la phase des médias professionnels, et il y a eu des médias sur lesquels la société pouvait compter, des médias d’opposition qui n’agissaient pas selon les caprices des partis et offraient des critiques sérieuses. Mais cette phase n’a duré que peu de temps. Ces institutions ont soit disparu pour des raisons financières, après la perte des sources de financement, soit appartenu à des partis politiques ou à des personnes loyalistes. »
 
Sheena Faiq a qualifié les médias kurdes du Kurdistan du Sud de « chaotiques », ajoutant : « En raison de l’état de chaos, chaque personne ou institution a de nombreux sites Web, des organisations médiatiques, et de grandes étiquettes ont été libérées sur eux, mais ils ne sont en fait rien de plus qu’une arme qu’ils utilisent contre leurs concurrents. »
 
Elle a noté que la majorité des médias étaient sous le contrôle de l’Autorité, tandis que les autres étaient toujours sous le contrôle de l’Autorité, souvent saisis, ou les journalistes étaient arrêtés, torturés et menacés. Elle a également déclaré : « Toutes les institutions officielles du Başûr travaillent pour l’autorité. Il n’y a pas une seule institution qui garantit les droits des journalistes, et les autorités peuvent donc imposer la punition qu’elles considèrent pour les journalistes. Il doit y avoir une alliance contre ces affaires, avec l’alliance et la solidarité on peut mettre fin à de telles actions arbitraires. »
 
Avec le lancement de la révolution du 19 juillet au Rojava, les médias kurdes ont eu la possibilité de travailler librement. En ce qui concerne les médias au Rojava, et pour savoir si les médias kurdes ont réussi à transmettre la voix de la révolution au monde, le rédacteur en chef de la section arabe de l’agence de presse Hawar, ANHA Kemal Najm, s’est exprimé.
 
Kemal Najm a déclaré que « la révolution a permis aux médias de travailler librement au Rojava. Il est bien connu qu’il y avait une renaissance médiatique au Rojava aussi avant la révolution, mais pour de nombreuses raisons politiques, étant donné l’oppression du peuple kurde, la situation médiatique au Rojava n’est pas devenue une situation institutionnelle professionnelle. Les médias au Rojava cherchent à devenir un état institutionnel et à acquérir son identité.

Après la révolution, le secteur des médias, comme tous les autres secteurs de la vie au Rojava, a cherché à devenir un état institutionnel avec sa propre identité. Lorsque nous demandons : quel est le niveau atteint par les médias au Rojava ? C’est comme si nous demandions : quel est le niveau atteint par la révolution ? »
 
Il a été noté que ce qui se passe au Rojava est une étape dans laquelle la société essaie de se gérer elle-même. Au milieu de ce processus, il y a des efforts pour ancrer le travail institutionnel et organisationnel dans divers domaines sociaux, économiques, éducatifs, sanitaires, sécuritaires et autres. Il a également déclaré : « Au cours de cette lutte, il y a beaucoup d’obstacles, beaucoup d’erreurs et de lacunes, mais la lutte continue. Il en va de même pour le travail des médias. Pendant les neuf années de la Révolution, le secteur des médias a réussi à atteindre un état institutionnel, a acquis sa propre entité, a trouvé sa voie et, jour après jour, a cherché à acquérir sa propre identité indépendante. »
 
Les médias n’ont pas réussi à faire connaître au monde le projet politique et social du Rojava
 
Kemal Najm a ajouté : « En dehors de la communication de la voix de la révolution au monde, les médias en général ont d’autres tâches au Rojava. Il est entendu que le peuple kurde du Rojava adopte un projet politique et social. Les médias nationaux ont donc cherché à faire entendre la voix du peuple kurde et des autres peuples de la région. Ils ont réussi à inverser la coexistence intercommunautaire, interethnique et interculturelle et, dans une certaine mesure, à soulever des questions de vie qui intéressent les gens de la société. En outre, son rôle important est de faire entendre la voix des communautés dans les régions en communiquant des nouvelles et des informations.
 
Il ne fait également aucun doute que les médias du Rojava ont joué un rôle central pour faire entendre la voix de la révolution à l’opinion publique mondiale. Sur ce sujet particulier, les médias kurdes du Rojava étaient faibles dans les principales langues du monde. Ils ont peut-être réussi dans une certaine mesure à faire connaître les événements quotidiens, les nouvelles et les développements au monde, mais ils n’ont pas réussi à faire connaître au monde le projet politique et social du Rojava. »
 
Il faut créer des universités et des académies des médias
 
Concernant les obstacles et les freins au développement des médias au Rojava, Kemal Najm a déclaré : « Avant tout, le secteur des médias doit devenir un secteur institutionnel. Si « le média est la quatrième autorité », il doit effectivement être une quatrième autorité, c’est-à-dire une entité privée indépendante.
 
Par ailleurs, le secteur des médias a un besoin urgent de professionnels qualifiés et formés. À cette fin, il est essentiel de mettre en place une structure éducative pour les médias, c’est-à-dire que des universités et des académies des médias doivent être créées et renforcées. »
 
Farzah Jalali, activiste et journaliste du Kurdistan oriental, a parlé de la réalité des médias kurdes au Kurdistan oriental (Rojhilat) : « Ce qui distingue le Kurdistan oriental des autres régions du Kurdistan est la réconciliation des partis et mouvements kurdes. L’absence de partis officiels et d’institutions civiles est également l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement iranien entend étendre son contrôle sur les zones kurdes. »
 
Farzah Jalali ajoute : « Le gouvernement iranien manifeste ouvertement son hostilité à l’égard des journalistes et des militants kurdes. Ces dernières années, nous avons assisté à de nombreuses arrestations et interpellations de journalistes et de militants au Kurdistan oriental, accompagnées de condamnations injustes et sévères.« 
 
 

Salih Akin: Une base de données sur les dialectes kurdes

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Voici une base de données sur les dialectes de la langue kurde. Cette base de données réalisée par l’universitaire Salih Akin « montre que les frontières établies par les typologies dialectales ne correspondent pas à la réalité, que beaucoup de zones mixtes existent et évoluent au fur et à mesure de la mobilité des populations et de la diffusion des médias, etc. »
 
Une base de données sur les dialectes kurdes*
 
Les rares recherches représentant la distribution géographique des dialectes kurdes font apparaitre des frontières linguistiques bien délimitées. Les cartes élaborées à partir des principales typologies de classification des dialectes, transposées sur les frontières étatiques divisant le Kurdistan, livrent un aperçu percutant de la fragmentation à la fois linguistique et politique qui touche les Kurdes. Selon la typologie dialectale considérée (Hassanpour 1992 ; Izady 1992 ; MacKenzie 1961), les variétés kurdes sont réparties en trois ou quatre groupes. Le premier reçoit les dénominations de kurmanji, kurmanji du nord ou encore groupe du nord ; cette variété est parlée sur une large zone qui couvre la majeure partie du sud et du sud-est de la Turquie, du nord-est de la Syrie, d’une partie du nord de l’Irak (la région de Bahdinan) et de l’ouest de l’Iran (région d’Ourmiyah et de Makû), ainsi que dans des poches réparties en Anatolie centrale et dans les anciennes républiques de l’Union soviétique. Le deuxième groupe est appelé sorani, kurmanji du sud ou encore groupe central. Les territoires de cette variété couvrent une grande partie du nord de l’Irak et de l’ouest de l’Iran. Le troisième groupe est appelé dimili ; cette variété est également nommée kirmançki ou zazaki selon les lieux et les communautés qui la parlent. Elles sont situées en Turquie, dans les provinces de Dersîm, Bingöl, Elazig, Muş et Bitlis. Enfin, le quatrième groupe appelé groupe du sud inclut les variétés gorani / hawrami qui sont localisées dans les zones au sud de la province d’Halabja au Kurdistan irakien et dans celles de Kermanshah et d’Ilam en Iran. Les cartes représentent les variétés sans tenir compte ni des parlers locaux de chaque dialecte, ni des variations qui les traversent : par exemple, le kurmanji parlé dans la région de Serhad en Turquie varie sur plusieurs points linguistiques de celui parlé dans la région de Bahdinan en Irak, tout comme le sorani parlé dans la capitale de la région du Kurdistan irakien, Erbil et celui parlé à Suleymaniya, connaissent des divergences. Enfin, les cartes ne prennent pas en compte non plus les zones mixtes et/ou de transition, là où les variétés développent des caractéristiques linguistiques issues du contact et peuvent déboucher sur un continuum dialectal. C’est pour répondre à l’absence de données récentes et pour étudier l’évolution des variétés du kurde qu’une recherche a été initiée par les universités de Manchester et de Rouen en 2011. Cette recherche, financée par l’Académie britannique pour une durée de deux ans, visait plusieurs objectifs. Une documentation et une description des dialectes pourraient soutenir les efforts de politique linguistique, rendus possibles grâce à l’autonomie régionale kurde en Irak, les médias par satellite, et la liberté d’usage public de kurmanji en Turquie. La documentation du continuum entre le dialecte kurmanji / bahdini et le sorani dans la région s’étendant de Cizre (Botan) dans le sud-est de la Turquie, à Khanaqin, dans le nord l’Irak est destinée à dégager une esquisse de la continuité dialectale historique dans la région, à un moment qui peut être considéré comme transitionnelle en raison du développement de l’éducation en langue kurde et des médias en Irak et très partiellement en Turquie. Du point de vue de la linguistique typologique, le projet visait à étudier la façon dont la transition entre des structures très distinctes en kurmanji / bahdini et en sorani constitue un continuum géographique. Un questionnaire pilote a été élaboré et testé en 2011-2012. Il contenait environ 200 items, dont la moitié était constituée de mots isolés et de mots-fonction. Afin de ne pas influer les réponses des enquêtés, les mots et phrases ont été traduits en arabe, en persan, en turc, langues officielles des États dans lesquels les Kurdes sont répartis, ainsi qu’en anglais et en français pour les locuteurs vivant en diaspora. L’enquête pilote a été menée dans plusieurs localités des régions kurdophones du sud-est de la Turquie et du nord de l’Irak, ainsi qu’auprès de migrants kurdes arrivés récemment en Europe. Le questionnaire a ainsi été soumis à une cinquantaine de locuteurs auxquels il a été demandé de produire dans leur variété les mots et phrases que les enquêteurs leur ont lus dans une autre langue qu’ils parlent. Les données recueillies ont été transcrites et notées selon les normes de l’alphabet latin élaboré pour le kurmanji et popularisé dans la revue Hawar dans les années 1930. Elles ont été utilisées pour constituer une base de données qui permettait de lancer des recherches à partir des fonctions grammaticales, de la traduction de phrases ou de localités. Le questionnaire utilisé dans l’enquête pilote a ensuite été étendu en 2014 grâce à une subvention de l’organisme de recherche britannique Arts and Humanities Research Council pour une durée de quatre ans. Le nouveau questionnaire a comporté 500 items. En plus des questionnaires, les locuteurs ont été invités à produire un échantillon de discours libre, pour lequel plusieurs questions d’orientation standardisées ont été conçues afin d’obtenir des descriptions de la vie du village, des coutumes de mariage, de la migration ou des contes traditionnels. Les échantillons de discours libre étaient généralement d’une durée de 20 à 40 minutes. Plus de 200 locuteurs ont été enregistrés dans plus de 150 localités situées en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie. Les enregistrements ont été transcrits et importés dans une base de données en ligne accessible au public. La base de données permet aux usagers de lancer des recherches des structures particulières dans leurs localités, d’écouter des fichiers audio et de générer des cartes montrant la distribution des différences dialectales. Nous proposons d’illustrer l’usage des données recueillies à travers les mots-fonctions, considérés comme une catégorie fermée et stable de mots. Selon une distinction introduite par C. C. Fries (Fries 1952) et reprise depuis par les recherches sur l’acquisition des langues secondes, les mots de la langue sont répartis entre deux catégories grammaticales, qui sont les mots-contenus et les mots-fonctions. Les premiers sont considérés comme une classe ouverte (les verbes, les noms, les adjectifs et certains adverbes). Les mots-fonctions constituent une classe fermée et dénotent des relations grammaticales que les mots entretiennent entre eux dans une phrase. Démunis de sens lexical clair, lexicalement improductifs et invariables dans leurs formes, les mots-fonctions sont des éléments importants de la structuration des phrases : les pronoms (je, tu), les articles (le, la, des), les démonstratifs (cet, ce), les conjonctions (et, cependant, mais), les adverbes de lieu (ici, là) et de temps (maintenant, demain), les quantifieurs (peu, beaucoup), les interrogatifs (quand, où, comment, qui). L’étude des mots-fonctions sera limitée à deux pronoms, la première et la deuxième personne du singulier. En kurmanji standard, deux groupes de pronoms sont attestés, dont les formes changent selon qu’ils sont utilisés au cas nominatif ou oblique (Bédir Khan & Lescot 1992, Blau & Barak 1999) :
Cas nominatif / direct Cas oblique Valeurs possibles
ez min je, me, moi, mon, ma, mes
tu te tu, te, toi, ton, ta, tes
ew wî / wê il / elle, se, soi, son, sa, ses
em me nous, notre, nos
hûn we vous, votre, vos
ew wan ils, elles, leur, leurs
  Le cas nominatif désigne la fonction syntaxique du sujet d’un verbe transitif ou intransitif et est également appelé cas sujet. Le cas oblique ou décliné marque les fonctions périphériques ainsi que le sujet d’un verbe transitif à l’aspect accompli. Comme nous pouvons le constater, au cas nominatif, il y a cinq formes de pronoms personnels, ceux indiquant la troisième personne du singulier et du pluriel étant identiques (ew). Au cas oblique, il y a sept pronoms personnels : la troisième personne du singulier ayant une forme différente pour chaque genre. Ces pronoms remplissent les mêmes fonctions que le substantif (nom, adjectif) au cas oblique. Le sorani n’a conservé qu’un seul groupe de pronoms, dont les formes correspondent plus ou moins aux pronoms obliques du kurmanji (Blau 2000, 49).
Cas oblique Valeurs possibles
min je, me, moi, mon, ma, mes
to tu, te, toi, ton, ta, tes
ew il / elle, se, soi, son, sa, ses
ême nous, notre, nos
êwe vous, votre, vos
ewan ils, elles, leur, leurs
La distribution géographique du je et du tu pronoms révèle des lignes de démarcation avec des zones d’imbrication et d’hybridation, comme le montre la carte ci-dessous.
La distribution géographique du je au cas nominatif

La distribution géographique du je au cas nominatif (S. Akin 2021)

Trois formes dominent pour la première personne, le je, au cas nominatif. D’un côté, la forme ez, attestée dans les zones kurmanjiphones situées en Turquie et en Syrie ainsi que dans la région de Bahdinan, à Mosul et à Erbil. De l’autre, les formes min /emin dont les zones s’étalent sur une ligne horizontale allant du sud de Kirkuk jusqu’à Urmiya, tout en passant par Rewanduz, Şoman, Ranya en Irak. Enfin, la forme min qui domine dans les territoires situés au sud d’Erbil et de Kirkuk, à Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, ainsi qu’à Mahabad, Piranşar, Sanandaj, Saqqez, Bukan en Iran. Comparativement, les formes de la première personne au cas oblique sont plus nombreuses et variées, comme le montre la carte ci-dessous.
La distribution géographique du je au cas oblique

La distribution géographique du je au cas oblique (S. Akin 2021)

Ainsi, la forme min apparait comme la forme dominante dans les zones kurmanjiphones en Turquie (Perwari, Kars, Mardin, Cizre, Sirnak, Hakkari, Erzincan, Yüksekova, Hakkari, Dogubeyazit, Silvan, Kozluk, etc.). Cette forme domine également les localités du Bahdinan, comme Sersing, Zaxo, Dohuk, Aqrê, ainsi que Mosul. Elle est également très fréquente dans les zones soraniphones, comme à Erbil, Kirkuk, Suleymaniya, Halabja, Xanakîn, Kelar. Issue d’une chute de /n/ final, la forme mi est attestée à Elbistan, Tatvan, Karliova, Kahta, Siverek, Kiziltepe, Ergani en Turquie et à Şêran en Syrie. La première personne au cas oblique se manifeste aussi par me à Dersîm en Turquie, Qamişlo, Tirbesipîyê en Syrie, Sahneh (province de Kermanshah). La forme emin domine surtout dans les territoires kurdes d’Iran, comme Mahabad, Pîranşar, Serdaşt, Ourmiyah, ainsi qu’à çoman en Irak. Pour la deuxième personne au cas nominatif, une régularité peut être observée : d’un côté, les formes tu / tû, attestées dans des aires continues ou discontinues situées en Turquie, en Syrie. Le passage, fréquemment attesté, du kurmanji /u/ au bahdini /i/ se manifeste également dans ce pronom : la forme ti est très fréquente dans les localités du Bahdinan au Kurdistan irakien (Dohuk, Zaxo, Sersing, Aqrê), dans les régions limitrophes comme Sirnak, Uludere, Ozalp en Turquie, mais aussi, chose surprenante, à Ergani et à Bingöl, localités très éloignées des zones de contact et d’influence du bahdini. De l’autre côté, la forme to, qui domine la majeure partie des zones soraniphones (Kirkuk, Suleymaniya, Erbil, Kalar, Gwêr, Qaladizê, Halabja et à Sanandaj, Merivan, Bukan, Baneh, Saqqez). Entre les deux formes, un ensemble très proche ato / atu / eto / etû préfigure une ligne qui va d’Erbil à Mahabad, en passant par Rewandiz, çoman en Irak et à Naqadeh, Qoşaçay, Mahabad et Ourmiyah en Iran. La même régularité caractérise la deuxième personne au cas oblique, avec cependant moins de variation : la forme te est exclusivement présente dans les localités enquêtées en Turquie, en Syrie et au Bahdinan en Irak. La forme to est dominante dans les zones soraniphones en Irak (Erbil, Suleymaniya, Kirkuk, Kalar, Halabja) et en Iran (Pîranşar, Merivan, Saqqez, Kamyran, Qoşaçay, Baneh, Kirmanşah). Enfin, les formes eto / etu qui opère plus ou moins la même démarcation entre le te et le to et qui va de Şaqlawa et Qaladizê en Irak à Naqadeh, Serdaşt et Ourmiyah en Iran. La distribution géographique des deux pronoms révèle des zones d’homogénéité dialectale, mais les zones hybrides ne sont pas moins importantes, montrant les évolutions à l’œuvre dans les deux variétés. Si la diversité et l’hétérogénéité de surface dans les dialectes entretiennent une unité linguistique en profondeur, de nouvelles lignes émergent du fait des évolutions des deux variétés qui deviennent plus perméables les unes aux autres. La ligne horizontale qui va de Kirkuk à Ourmiyah en passant par Rewandiz et çoman apparait comme une ligne de rencontre entre les deux variétés, matérialisant dans l’espace l’aire linguistique du continuum dialectal.

Bibliographie

Bédir Khan Kamuran & Lescot Roger, 1991, Grammaire kurde (Dialecte kurmandji), Paris, Maisonneuve. Blau Joyce & Barak Veysi, 1999, Manuel de kurde. Kurmandji, Paris, L’Harmattan. Blau Joyce, 2000, Méthode de kurde. Sorani, Paris, L’Harmattan. Fries Charles, 1952, The structure of English, New York, Harcourt Brace. Hassanpour Amir, 1992, Nationalism and Language in Kurdistan, 1918-1985, San Francisco, Mellen Research University Press. Izady Mehrdad, 1992, The Kurds: A Concise Handbook, Londres, Taylor & Francis. MacKenzie David, 1961, Kurdish Dialect Studies, 2 vol., Londres & New York, Oxford University Press. Salih Akin est professeur des universités en sciences du langage à l’Université de Rouen. Il a été titulaire d’une licence de langue et littérature françaises obtenues en 1989 à l’Université Dicle en Turquie. Il continue ses études en France, à l’Université de Rouen, où il soutient une thèse de doctorat intitulée « Désignation du peuple, de la langue et du territoire kurdes dans le discours scientifique et politique turc » en 1995. Il a été recruté en 1998 à l’Université de Rouen, au département des sciences du langage, dont il a été directeur de 2013 à 2016. Il a obtenu en 2013 son diplôme d’habilitation à diriger la recherche intitulé « Une langue minorée en évolution : onomastique, description linguistique et sociolinguistique de la langue kurde ».
 
*Salih Akin, « Une base de données sur les dialectes kurdes », Les carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche -Orienthttps://ifpo.hypotheses.org/11092, le 19 avril 2021. [En  ligne sur hypotheses.org]

GUERRE DE L’EAU. La Turquie prive d’eau 5 millions de personnes au Rojava

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SYRIE / ROJAVA – En réduisant drastiquement le débit du fleuve Euphrate, la Turquie prive d’eau 5 millions de personnes dans la Syrie du Nord et de l’Est dirigée par les Kurdes. Une crise humanitaire imminente menace la région.
 
Jozêf Lehdo, coprésident du Conseil d’administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est, a réagi à la réduction par la Turquie de la quantité d’eau qui arrive dans la région. Il a déclaré que la Turquie mène une guerre de l’eau contre 5 millions de personnes.
 
Le conseil du canton de Hesekê a déclaré l’état d’urgence hier après que l’État turc a coupé l’eau du fleuve Euphrate. Le conseil a déclaré qu’il distribuerait de l’eau aux citoyens par le biais de réservoirs. L’État turc, qui a réduit l’eau de l’Euphrate, a également fermé la station d’eau Allouk (Elok) qui se trouve à Serekaniye.
 
« L’État turc avait précédemment cité l’électricité comme raison. Cependant, l’Administration autonome a fourni suffisamment d’électricité pour faire fonctionner la station d’Allouk. Les gangs là-bas utilisent l’électricité fournie à la station d’Allouk pour d’autres endroits. Par conséquent, la station ne reçoit pas suffisamment d’électricité », a déclaré Jozêf Lehdo, vice-coprésident du Conseil d’administration autonome de la Syrie du Nord et de l’Est.
 
Lehdo a qualifié la guerre de l’eau menée par l’État turc contre le nord et l’est de la Syrie d’immorale et d’inhumaine.
 
En utilisant des méthodes sales, l’État turc met la vie des gens en danger, a déclaré Lehdo, ajoutant que cette guerre affecte également négativement l’Irak. L’État turc autorise 200 mètres cubes d’eau au lieu de 500 mètres cubes par seconde. Les zones agricoles sont également affectées négativement.
 
Lehdo a déclaré que l’État turc avait violé les conventions internationales. Il a souligné que la quantité d’eau qui est censée être donnée à la Syrie et à l’Irak n’a pas été fournie.
 
«Pourquoi la communauté internationale et les organisations de santé gardent le silence alors qu’elles sont censées rejeter cela? Nous condamnons également l’attitude des organisations internationales», a ajouté Lehdo.