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Décoloniser le Kurdistan pour la survie de la langue et de la culture kurdes

KURDISTAN – Les Kurdes ne réclament pas un Kurdistan libre pour dominer ou écraser d’autres peuples. Leur combat n’est pas un projet d’expansion ou de revanche. Il est, avant tout, une question de survie existentielle. Sans un espace politique où ils puissent décider librement de leur destin, la langue kurde et la culture qui l’accompagne risquent de disparaître lentement, broyées par des décennies de politiques d’assimilation et de déni. Autrement dit : si le Kurdistan reste colonisé, il ne restera bientôt plus rien de kurde.

Un peuple sans État, une identité sous tutelle

Les Kurdes forment la plus grande nation sans État au monde, estimée entre 40 et 50 millions de personnes. Après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman, les grandes puissances ont tracé des frontières qui ont coupé ce peuple en quatre : Turquie, Iran, Irak et Syrie. Le traité de Sèvres (1920) avait pourtant promis un Kurdistan indépendant ; le traité de Lausanne (1923) l’a effacé d’un trait de plume. Depuis, chaque État-nation qui les englobe a appliqué une stratégie claire : nier leur existence en tant que peuple distinct, interdire leur langue, réprimer leur culture.

En Turquie, pendant des décennies, parler kurde en public était passible de prison. Les mots « Kurde » et « Kurdistan » étaient bannis des médias et des manuels scolaires. Les enfants kurdes étaient forcés d’apprendre uniquement en turc, et les noms de villages kurdes étaient remplacés par des noms turcs. Même aujourd’hui, malgré quelques assouplissements, le kurde n’est toujours pas devenu une langue d’enseignement, et toute revendication culturelle kurde est assimilée à du « terrorisme ».

En Iran, la République islamique poursuit une politique similaire : persianisation forcée, exécutions de militants culturels, fermeture de médias kurdes. En Syrie, sous le régime baathiste comme dans les zones contrôlées par d’autres acteurs, les Kurdes ont longtemps été privés de citoyenneté et de droits linguistiques. Seul l’Irak fait exception depuis 2005, avec une Région du Kurdistan autonome qui protège l’usage officiel du kurde (sorani et kurmanji). Mais cette autonomie reste fragile et contestée.

La langue : dernier rempart d’une identité menacée

Le kurde appartient à la famille indo-iranienne et compte plusieurs dialectes principaux : kurmanji (le plus parlé), sorani, goranî, et zaza (ou kirmanckî). Selon les estimations les plus récentes, environ 25 à 30 millions de personnes le parlent encore couramment. Pourtant, il n’a jamais été reconnu comme langue officielle dans trois des quatre États qui le fragmentent. Sans institutions, sans écoles, sans médias libres, une langue minorisée dans son propre territoire perd inexorablement du terrain.

L’histoire est cruelle sur ce point : les langues qui survivent sont celles qui disposent d’un État ou d’une autonomie réelle (basque, catalan, gallois, québécois). Les langues privées de tout pouvoir politique finissent par devenir folkloriques, puis par s’éteindre. Les Kurdes le savent : chaque génération qui grandit sans pouvoir étudier dans sa langue voit son vocabulaire technique, son expression littéraire, sa transmission orale s’appauvrir. La diaspora elle-même, pourtant dynamique, ne peut compenser seule cette érosion structurelle.

La culture kurde : bien plus qu’une langue

La culture kurde ne se réduit pas à la langue. Elle englobe une littérature orale millénaire (épopée de Mem û Zîn), une musique spécifique (dengbêj, les bardes traditionnels), un folklore riche, un artisanat unique, et surtout un modèle social profondément égalitaire, notamment dans le rôle historique des femmes (les fameuses « amazones » kurdes des récits anciens, jusqu’aux combattantes d’aujourd’hui). Or ce patrimoine est systématiquement réduit à du folklore touristique ou réprimé dès qu’il s’exprime politiquement.

Sans décolonisation, c’est-à-dire sans un espace où les Kurdes puissent légiférer sur l’éducation, les médias, la toponymie, la préservation du patrimoine, cette culture devient une curiosité muséale. Elle survit dans les fêtes, les chants, les mariages… mais elle cesse d’être vivante, créative, moderne. Elle se folklorise pendant que les jeunes générations, scolarisées uniquement dans la langue dominante, perdent le lien avec leurs racines.

Ni domination, ni revanche : simplement la dignité

Accuser les Kurdes de vouloir « écraser » les Turcs, les Arabes ou les Perses est une inversion classique de la réalité. Les mouvements kurdes les plus influents – du PKK historique au PYD syrien en passant par les partis irakiens – ont toujours affirmé un projet de cohabitation. La Région du Kurdistan irakien vit en paix relative avec Bagdad depuis vingt ans. Le projet de confédéralisme démocratique défendu par Abdullah Öcalan et mis en œuvre à Rojava (nord-est de la Syrie) était explicitement multi-ethnique : Arabes, Assyriens, Turkmènes, Arméniens y participaient aux institutions. Les Kurdes ne demandent pas un État ethniquement pur ; ils demandent simplement de ne plus être traités comme des citoyens de seconde zone dans leur propre terre ancestrale.

La décolonisation qu’ils revendiquent n’est pas une expulsion des autres, mais une reconnaissance mutuelle. C’est le droit de gérer leur éducation, leur culture et leur sécurité sans être constamment suspectés de séparatisme. C’est le droit de ne plus voir leurs enfants punis pour avoir parlé leur langue maternelle à l’école.

Une urgence civilisationnelle

Si rien ne change, le scénario est prévisible : dans cinquante ans, le kurde sera peut-être encore parlé dans les foyers traditionnels et dans la diaspora, mais il aura perdu sa vitalité littéraire, son usage administratif, sa capacité à produire de la pensée contemporaine. Il deviendra une langue patrimoniale, comme le gaélique irlandais ou le cornique – belle, mais moribonde.

Les Kurdes ne demandent pas la lune. Ils demandent ce que la communauté internationale a accordé à bien d’autres peuples : le droit à l’autodétermination culturelle et politique. Pas pour écraser quiconque. Simplement pour que, dans un siècle, il reste encore quelque chose de kurde – une langue vivante, une culture créative, un peuple debout.

Le Kurdistan doit être décolonisé. Non pas par haine des autres, mais par amour de soi-même. Parce que lorsqu’une langue et une culture meurent, c’est une part de l’humanité tout entière qui s’éteint. Et l’humanité ne devrait pas se permettre de perdre les Kurdes.