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SYRIE. Quelle place pour la langue kurde dans l’éducation ?

SYRIE / ROJAVA – La semaine dernière, la chaîne Rudaw TV a diffusé une interview d’Ahmed al-Hilali, porte-parole de l’équipe de la présidence intérimaire syrienne chargée de la mise en œuvre de l’accord du 29 janvier avec l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie (Rojava).

Dans cet entretien, M. al-Hilali a abordé l’avenir de l’enseignement du kurde dans le cadre de la transition éducative syrienne. Ses déclarations ont révélé une position qui suscite de sérieuses inquiétudes quant à l’engagement réel du gouvernement intérimaire syrien envers ses obligations concernant la langue kurde et l’enseignement en kurde, reflétant une fois de plus l’injustice historique subie par le peuple kurde.

Selon M. al-Hilali, le secteur de l’education dans la province d’Hassaké fonctionne bien et, une fois le processus d’intégration achevé, le programme national syrien constituera le seul cadre éducatif. Il a indiqué que deux propositions concernant l’enseignement du kurde étaient à l’étude :

  • Le kurde serait proposé comme matière optionnelle, à raison de deux heures par semaine.

  • Le programme national, une fois finalisé, serait traduit en kurde pour les élèves kurdes.

M. al-Hilali a exprimé son opinion personnelle sur ces deux propositions, affirmant que la première — offrant deux heures d’enseignement du kurde par semaine — était constructive et sans inconvénients. Il a rejeté la seconde, arguant que les élèves scolarisés en kurde seraient fortement désavantagés sur le marché du travail, rendant ainsi l’enseignement en kurde non viable sur le plan professionnel. Il a confirmé que les deux propositions avaient été soumises au Secrétariat général de la Présidence intérimaire pour examen, et qu’une réponse était attendue.

Ces positions contredisent directement les engagements déjà pris au plus haut niveau du gouvernement intérimaire syrien. Dans le décret n° 13, et plus précisément dans ses articles 1, 2 et 3, le président syrien a reconnu le pluralisme de la société syrienne, affirmé le statut des Kurdes comme peuple autochtone de Syrie et désigné le kurde comme langue nationale. L’accord du 29 janvier accorde également aux régions kurdes un certain degré d’autonomie administrative. Les propos de M. al-Hilali sont donc incompatibles avec la lettre et l’esprit de ces engagements officiels.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle position est avancée. Lors d’une interview télévisée sur la chaîne Al-Arabiya, dans l’émission « Lil-Hadith Sila », Elham Ahmed, coprésidente du Bureau des relations extérieures de l’Administration autonome, a déclaré qu’Abdulhalim Khaddam, vice-président de la Syrie sous le régime baasiste (1984-2005), avait rejeté une proposition identique : deux heures d’enseignement hebdomadaire en kurde dans les zones kurdes. Elle a souligné que ce rejet avait contribué à l’échec des négociations avec le régime baasiste. Dès lors, une question fondamentale se pose : comment, après que les Kurdes, avec le soutien de la Coalition internationale, ont vaincu Daech, chassé le régime de leurs territoires, démantelé un système éducatif étatique ne reconnaissant qu’une seule langue et une seule identité, et mis en place un cadre éducatif alternatif, est-il aujourd’hui envisageable de revenir à la même position ?

Le souci de la viabilité professionnelle, soulevé par la seconde proposition, n’est pas un obstacle insurmontable. L’État peut investir dans des mécanismes permettant de développer simultanément la langue kurde et d’améliorer l’accès des kurdophones au marché du travail. Comme je l’ai déjà souligné dans un article précédent, le kurde doit devenir une langue officielle en Syrie, utilisée dans toutes les institutions étatiques, les administrations publiques et comme langue d’enseignement. Les Kurdes sont présents dans toute la Syrie, la majorité étant concentrée dans les provinces de Hassaké, d’Alep et de Damas. Si des centaines de milliers d’enfants kurdes sont scolarisés dans leur langue maternelle et si les diplômés universitaires kurdes intègrent les institutions publiques à tous les niveaux, l’idée que l’enseignement en kurde soit un frein à l’épanouissement professionnel devient intenable.

Il est inadmissible qu’après des décennies d’oppression systématique par le parti Baas et Daech, le peuple kurde syrien soit à nouveau contraint de lutter pour ses droits linguistiques et culturels les plus fondamentaux. Le peuple kurde est une composante intégrante de la société syrienne et possède le même droit que les citoyens arabes à recevoir une éducation dans sa langue maternelle et à la transmettre aux générations futures. Il convient de rappeler que, durant la présence militaire russe en Syrie, malgré l’absence de population russe permanente dans le pays et la responsabilité directe de la Russie dans les pertes civiles, le russe était enseigné deux heures par semaine sur la côte syrienne. Les Kurdes, en revanche, ont joué un rôle crucial en Syrie, combattant et se sacrifiant pour vaincre Daech et résister au régime, et pourtant, on leur demande aujourd’hui de réaffirmer leurs revendications. Les Kurdes ne sont ni des occupants ni des étrangers en Syrie ; ils font partie de ses peuples autochtones.

De nombreux États multilingues et multiethniques ont mis en place avec succès des politiques linguistiques inclusives sans supprimer les langues minoritaires ni limiter les opportunités professionnelles. Les exemples suivants sont instructifs :

Singapour n’est pas devenue un centre économique mondial en imposant une langue unique, mais en reconnaissant quatre langues officielles : l’anglais, le malais, le mandarin et le tamoul. L’anglais est la langue principale du gouvernement, des affaires et de l’éducation, tandis que les trois autres langues sont maintenues afin de préserver l’identité culturelle de chaque communauté ethnique majeure. Les élèves apprennent l’anglais en parallèle de leur langue maternelle, ce qui permet à la population d’être fonctionnellement bilingue. L’État soutient activement la communication et l’administration dans les quatre langues. En Syrie, une approche similaire permettrait à l’arabe de demeurer la principale langue nationale tout en reconnaissant formellement le kurde comme langue officielle, plutôt que de le réduire à un rôle marginal ou symbolique.

Au Canada, la Loi sur les langues officielles exige que les institutions fédérales offrent des services en anglais et en français. En 2006, environ 40 % des postes du secteur public fédéral exigeaient le bilinguisme. Cela montre à quel point la politique linguistique peut être directement liée à l’emploi. En Syrie, l’intégration du kurde dans l’administration publique garantirait que les locuteurs kurdes ne soient pas exclus des institutions étatiques, répondant ainsi aux préoccupations concernant les perspectives d’emploi des étudiants ayant reçu une éducation en kurde.

La Finlande reconnaît le finnois et le suédois comme langues nationales officielles, bien que les suédophones ne représentent qu’environ 5 % de la population. L’État finance un système éducatif parallèle entièrement en suédois, de la maternelle à l’université. Si un pays peut garantir la pleine reconnaissance des droits linguistiques d’une petite minorité, alors en Syrie, où les Kurdes se comptent par millions, l’argument en faveur de l’enseignement du kurde est d’autant plus convaincant.

En Syrie, le dialecte kurmandji n’est pas une langue d’enseignement rudimentaire ou non éprouvée. Depuis 14 ans, il est utilisé comme langue d’enseignement au Rojava et dans les régions kurdes syriennes, et s’est intégré de manière significative dans les sphères professionnelles et administratives.

En Turquie, le kurmandji est reconnu comme langue vivante dans des universités telles qu’Artuklu, Dicle et Van, où de nombreux mémoires de master et thèses de doctorat ont été soutenus dans cette langue. En France, le kurde est enseigné à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), l’un des plus prestigieux instituts européens pour l’étude des langues étrangères. Dans l’ex-Union soviétique, un programme scolaire en langue kurde a été élaboré et mis en œuvre pendant des décennies, formant de nombreux intellectuels de renom. Au Kurdistan irakien, le kurde, incluant le sorani et le kurmandji dans son sous-dialecte bahdini, est la langue d’enseignement officielle. Aux États-Unis, la Voix de l’Amérique (VOA) a commencé à émettre en kurde en avril 1992 grâce à un financement public dédié. Si des gouvernements étrangers ont pu préserver et développer la langue kurde par des moyens institutionnels, le gouvernement intérimaire syrien n’a aucune raison valable de refuser aux locuteurs kurdes le droit à une éducation dans leur langue maternelle.

Lorsqu’Ahmed al-Sharaa a accédé au poste de président syrien par intérim et qu’Asaad al-Shaibani a été nommé ministre des Affaires étrangères par intérim, ce dernier a invoqué Singapour comme modèle pour l’avenir de la Syrie. Cependant, se référer à Singapour comme source d’inspiration politique exige plus qu’un engagement rhétorique ; cela requiert des actions concrètes, à commencer par la reconnaissance de la diversité linguistique. Le modèle singapourien est, par essence, un modèle de multilinguisme inclusif, et non d’assimilation linguistique. Si le gouvernement syrien par intérim est véritablement déterminé à bâtir un État démocratique moderne, il doit reconnaître que la cohésion nationale et le développement durable ne s’obtiennent pas par l’assimilation, mais par l’intégration démocratique de toutes les communautés, la reconnaissance du kurde comme langue officielle constituant une étape fondamentale.

Des millions de Kurdes parlent le kurde comme langue principale ; des centaines de milliers le maîtrisent ; c’est le vecteur par lequel ils accèdent au savoir et à la culture. La langue kurde, forte de ses racines historiques profondes, de son patrimoine culturel et littéraire, et de son usage établi dans les sphères académique, diplomatique, politique, gouvernementale et administrative, doit se voir accorder un statut officiel et être reconnue comme un pilier fondamental de la nouvelle Syrie. La marginalisation persistante de la langue kurde met en péril non seulement l’avenir du peuple kurde, mais aussi la cohésion sociale et la stabilité à long terme de la Syrie. Une Syrie véritablement nouvelle ne pourra se construire que sur la reconnaissance du kurde comme l’une de ses langues officielles.

Mizgin Hasan, Maître de conférences en langue kurde à l’Université de Rojava

Kurdish Language in Syria: Between interim government policy and indigenous rights