Un vieux exemplaire de L’Odyssée a refait surface, tout au fond de mon bureau. C’est mon fils, Nawzad, qui l’a ramené à la vie après avoir vu le film de Christopher Nolan à Lyon il y a deux semaines. Enthousiaste et profondément ému, il voulait relire l’épopée. Dès le premier soir, il a emporté le livre au lit et s’est mis à lire.
Depuis, ce livre usé par le temps a rarement quitté l’étagère. Mon fils et moi l’avons souvent consulté, et pendant les vacances d’été, nos invités ont eux aussi été attirés par ses pages. Ce vieux livre s’est discrètement intégré à nos conversations, malgré l’attention médiatique considérable portée ces dernières semaines au film de Nolan et aux débats renouvelés autour du chef-d’œuvre d’Homère.
Notre exemplaire est la traduction classique de S. H. Butcher et Andrew Lang, publiée en 1965, avec son importante introduction érudite. Son style appartient à une autre époque : formel, soutenu et résolument victorien, il diffère sensiblement de la célèbre traduction contemporaine d’Emily Wilson.
La célèbre ouverture, sans cesse dissertée et interprétée par des générations d’érudits, commence par une simplicité solennelle :
« Muse, parle-moi de cet homme, si prompt à servir en cas de besoin, qui erra au loin après avoir pillé la citadelle sacrée de Troie. »
Lire ces lignes aujourd’hui, c’est comme entrer dans une autre ère littéraire, où les rythmes mesurés et la cadence cérémonieuse exigent davantage du lecteur, mais récompensent cette patience par un profond sentiment de grandeur intemporelle.
Emily Wilson ouvre le poème d’une manière très différente :
« Muse, raconte-moi l’histoire d’un homme complexe, comment il a erré et s’est perdu après avoir ravagé la ville sainte de Troie… »
Le contraste est saisissant. Le style de Wilson est direct, limpide et résolument moderne. Son choix de l’expression « un homme complexe » plutôt que des épithètes traditionnelles indique dès la première ligne qu’il s’agit d’une traduction destinée aux lecteurs contemporains, tout en restant fidèle à la complexité morale et psychologique du héros homérique.
Je me souviens très bien de l’enthousiasme suscité par la traduction de Wilson lors de sa parution en 2017. Les discussions portaient principalement sur le fait qu’elle était la première femme à traduire L’Odyssée en anglais. Critiques et lecteurs débattaient non seulement de l’importance de cette étape marquante, mais aussi de la fraîcheur de son style, qui ouvrait l’épopée à une nouvelle génération de lecteurs anglophones sans en altérer la puissance poétique. Nolan confia d’ailleurs que la version de Wilson l’avait inspiré, bien que cette dernière ait critiqué son traitement de l’épopée.
Mon fils et moi sommes allés voir le film ensemble la semaine dernière. C’était un deuxième visionnage pour lui, et pourtant son enthousiasme était toujours aussi vif que la première fois. Nawzad est mathématicien, appartient à la génération Z et est un véritable cinéphile. Il s’y connaît bien mieux que moi en cinématographie et en techniques cinématographiques de Christopher Nolan, et ses observations ont enrichi ma propre expérience. Quant à moi, je suis sorti de la salle bouleversé et profondément ému, emportant avec moi un flot de pensées et d’émotions que je ne parvenais pas encore à exprimer pleinement.
Pour mon fils Nawzad, Nolan est, d’un point de vue technique, un maître de l’image cinématographique. Les scènes d’anthologie du film sont spectaculaires, de la terreur inspirée par le Cyclope Polyphème à l’intense suspense et à l’exaltation du moment où les Grecs ouvrent les portes de Troie et prennent d’assaut la cité sacrée. C’est, selon lui, l’une des séquences les plus marquantes du film.
Nawzad soutient que Nolan bouleverse délibérément la représentation traditionnelle d’Ulysse en lui conférant une plus grande complexité morale. Comme Ulysse le reconnaît lui-même, il perd une part de son humanité durant la guerre de Troie. De retour à Ithaque, il prend conscience des souffrances qu’il a infligées et se confronte à la part monstrueuse de sa propre nature.
« Chaque fois que je lis L’Odyssée, que j’écoute une émission de radio à son sujet ou que je lis des essais qui s’en inspirent, je suis à nouveau frappé par son universalité. »
Mais est-ce là, au final, le véritable sujet de L’Odyssée ?
J’ai grandi avec L’Odyssée comme un récit oral. Dans ma ville natale de Koya (Koysinjaq, au Kurdistan), les anciens de ma famille racontaient des fragments de ses aventures comme s’ils appartenaient à une tradition orale vivante. Bien avant de découvrir Homère sur papier, je connaissais Ulysse par la parole, son voyage transmis de génération en génération. Ce n’était pas seulement mon expérience, mais celle de millions de Kurdes, pour qui la tradition orale était un sanctuaire de la mémoire. Lorsque la langue kurde était interdite et l’accès à la littérature écrite dans notre langue maternelle supprimé, les histoires ont survécu car elles étaient confiées à la mémoire plutôt qu’aux livres. Dans ces circonstances, chaque récit devenait à la fois un acte de préservation culturelle et une forme silencieuse de résistance.
Des années plus tard, je découvris une édition arabe et l’étonnante profondeur et complexité du poème : ses multiples niveaux de lecture, sa richesse philosophique et son éclat poétique. J’essayai même de le lire en persan, captivé par la beauté de la langue, bien que je ne pusse saisir pleinement toutes les nuances philosophiques de l’épopée. C’est finalement grâce à une édition française, enrichie d’introductions et d’essais critiques, que j’appréhendai L’Odyssée non seulement comme un récit, mais aussi comme un poème philosophique, un mythe et une méditation sur la condition humaine.
L’exemplaire anglais a trouvé sa place dans ma bibliothèque dans les années 1990, après avoir été déniché dans une boutique solidaire du nord de Londres. Je n’aurais jamais imaginé alors que, des décennies plus tard, il passerait de main en main dans ma maison, tissant des liens entre des générations de lecteurs.
Chaque fois que je lis L’Odyssée, que j’écoute une émission de radio à son sujet ou que je lis des essais qui s’en inspirent, son universalité me frappe à nouveau. Elle parle à chacun, même si ce n’est jamais exactement de la même manière. Aujourd’hui, alors que les guerres font rage, que les forêts brûlent, que les massacres et les génocides continuent de marquer notre monde, et que la haine, la colère et la division fracturent notre humanité commune, L’Odyssée résonne avec une urgence renouvelée. Elle nous rappelle que la guerre, l’exil, la perte, la résilience et la nostalgie du foyer ne sont pas des vestiges du monde antique, mais des vérités fondamentales et immuables de la condition humaine.
Le foyer n’est pas qu’un lieu physique ; c’est un refuge spirituel – une personne, un lieu ou une communauté qui incarne nos valeurs et principes les plus profonds. Au sens odysséen, le foyer est la destination de tout voyage significatif : non pas simplement l’endroit où l’on revient, mais celui où l’on trouve véritablement sa place.
En tant que militante kurde, poétesse et universitaire exilée, ayant vécu la guerre et survécu à la campagne génocidaire Anfal de Saddam Hussein contre les Kurdes ; en tant que personne ayant perdu sa maison, son père, ses frères et, plus récemment, un neveu adoré ; en tant que femme apatride qui, malgré de nombreuses cicatrices visibles et invisibles, continue de persévérer, j’ai souvent l’impression que L’Odyssée est mon histoire. Plus encore, je me sens parfois comme une Ulysse au féminin, naviguant sans cesse entre exil, souvenirs, perte, deuil et quête perpétuelle d’un foyer et d’un sentiment d’appartenance.
Lorsque mes amis et collègues grecs critiquent le film de Nolan et parlent de L’Odyssée comme de bien plus qu’une œuvre littéraire – comme de l’âme même de la Grèce –, je comprends leur fierté et leur profond attachement à cette œuvre fondatrice. Pourtant, je crois aussi que L’Odyssée nous appartient à tous. C’est une épopée universelle que chaque génération et chaque culture peuvent chanter à nouveau, car elle fait écho à nos propres parcours, à nos souvenirs, à nos identités et à nos souffrances.
Nolan a composé son propre chant odysséen à travers le cinéma. En écho à cela, je suis retournée à un poème écrit il y a des années, le retravaillant et le peaufinant pour qu’il devienne mon propre chant odysséen. Le poème qui suit renferme mes émotions les plus sincères et les plus profondes – un dialogue intime avec l’une des plus grandes épopées de l’humanité.
Je suis Ulysse
Poème de Nazand Begikhani
une femme polymétique –
aux mille formes,
aux mille visages, aux
mille stratagèmes.
J’ai parcouru
maintes
guerres,
maintes routes,
maintes exodes,
maints exils,
et j’ai survécu.
non par ma force,
ni par ma ruse,
ni par mon intrépidité.
parce que j’ai écouté.
J’ai écouté
les murmures de la mer,
l’esprit de ma mère,
plus imperturbable que les tempêtes,
plus fort que le chant des Sirènes.
car j’ai affronté des monstres
plus redoutables que le Cyclope,
traversé la mer couleur de vin noir
et navigué au-delà
des tourbillons mortels de Charybde.
J’ai persévéré
parce que ma mère
a bâti mon navire
de son âme.
Elle s’est dressée seule
contre tous – plus
sage qu’Athéna, plus
inébranlable que Pénélope,
plus rayonnante que n’importe quelle déesse,
plus mystérieuse que Circé,
plus enchanteresse que Calypso.
Elle n’a jamais été un mythe,
jamais une légende,
jamais une constellation
gravée dans le ciel.
Elle était mon foyer.
Elle était ma mère.
Rêhan ڕێحان
Le texte original (en anglais) de Nazand Begikhani* peut être lu lire sur le site The Amargi « I am Odysseus: a Kurdish woman’s reading of Homer«