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TURQUIE. Commémoration du massacre des Kurdes de la vallée de Zîlan

TURQUIE / KURDISTAN – Il y a 96 ans, en juillet 1930, l’armée turque massacrait des dizaines de milliers de Kurdes et incendiait des villages dans la vallée de Zilan (Gelîyê Zîlan), pendant la rébellion d’Ararat. Aujourd’hui, la Turquie y construit un barrage qui menace d’effacer les traces de ce drame.

Le 12-13 juillet 1930, sur ordre du gouvernement d’İsmet İnönü, Premier ministre de la jeune République turque, les forces armées turques (notamment le 9e corps d’armée sous le commandement de Ferik Salih Omurtak) ont mené une opération de « nettoyage » dans la vallée de Zilan, au nord d’Erciş (province de Van). Des villages ont été bombardés, incendiés et leurs habitants massacrés, qu’ils soient impliqués dans la rébellion ou non. Des dizaines de villages ont été rayés de la carte et des milliers de civils – femmes, enfants et vieillards inclus – ont été tués.

Un bilan controversé

Les journaux turcs de l’époque, comme Cumhuriyet, ont rapporté la mort de plus de 15 000 personnes, décrivant la vallée comme « remplie de cadavres » jusqu’à son embouchure : « Les aigles d’acier du Turc règlent leur compte aux insurgés. Le ruisseau de Zilan est entièrement rempli de cadavres. » D’autres estimations kurdes et de témoins font état de 45 000 à 47 000 victimes (notamment selon l’écrivain kurde Hesen Hîşyar Serdî). Des sources étrangères, comme le Berliner Tageblatt, évoquent 4 500 femmes et enfants tués et jusqu’à 220 villages détruits dans la région élargie.

Après le massacre, les villages ont été incendiés, les récoltes brûlées, les puits comblés et la région déclarée zone interdite pendant de longues années. Des survivants ont été déportés vers l’ouest de la Turquie (Aydın, Sinop, Adana, Zonguldak…), souvent séparés pour favoriser l’assimilation. Beaucoup n’ont jamais survécu aux conditions de détention ou d’exil.

Contexte historique

Ce massacre s’inscrit dans une série de répressions contre les Kurdes après la proclamation de la République en 1923 (révolte de Koçgiri en 1921, soulèvement de Cheikh Said en 1925, etc.). La vallée de Zilan servait de base arrière aux résistants de l’Ararat organisés autour du mouvement Xoybûn. L’État kémaliste y voyait un foyer de « banditisme » et de kurdicité à éliminer. İsmet İnönü affirmera peu après : « Seule la nation turque a le droit de revendiquer des droits ethniques et raciaux dans ce pays. »

Témoignage de l’historien Sedat Ulugana (interview 2019)

Dans une interview accordée à Barış Balseçer, l’historien et chercheur kurde Sedat Ulugana décrit le massacre comme un génocide : une extermination systématique motivée par des critères ethniques, avec destruction de l’espace vital (villages, cultures, puits) et effort pour éliminer les témoins. Il souligne la continuité des résistances kurdes de 1921 à 1938, souvent liées mais affaiblies par un manque de leadership national unifié, l’héritage des cheikhs khalidis et un faible niveau d’éducation et d’organisation politique à l’époque.

Ulugana rapporte des témoignages glaçants : viols, exécutions sommaires de survivants, nécrophilie, déportations et morts en détention. La région est restée zone militaire interdite jusqu’aux années 1950.

Aujourd’hui : effacer la mémoire ?

96 ans plus tard, la Turquie poursuit la construction d’un barrage dans la vallée de Zilan, sur le site appelé Nihala hestîya (« Vallée des os »), où reposeraient les restes des victimes. Ce projet, comme d’autres infrastructures dans la région, est perçu par de nombreux Kurdes comme une tentative d’effacer les preuves physiques du massacre.

Le massacre de Zilan reste un chapitre douloureux et peu enseigné de l’histoire turque. Il s’inscrit dans une longue série d’événements tragiques (Dersim 1937-1938, et d’autres épisodes plus récents) qui marquent la mémoire collective kurde.