Trump pourrait être déçu que les Kurdes ne se comportent pas comme des instruments de ses ambitions. Mais la déception kurde est plus profonde : un siècle de sacrifices, de promesses rompues, et d’être traités comme des combattants quand c’est utile, abandonnés quand c’est inopportun. La prudence kurde n’est pas une faiblesse. C’est une mémoire historique transformée en stratégie, écrit la chercheuse Rojin Mukriyan dans l’article suivant.
Qui est le plus déçu, les Kurdes ou Trump ?
La déception affichée par le président Donald Trump à l’égard des Kurdes ne doit pas être vue comme une réaction isolée. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue et plus complexe d’attentes américaines, de sacrifices kurdes et d’abandons politiques répétés.
Ce qui apparaît aujourd’hui comme un différend sur les armes, la coordination militaire et la guerre contre l’Iran en 2026 fait partie, pour les Kurdes, d’un schéma bien plus ancien : les grandes puissances attendent des forces kurdes qu’elles combattent, accomplissent les missions les plus risquées et restent utiles, tout en reconnaissant rarement leur existence politique comme une priorité stratégique.
D’un côté, un peuple apatride qui lutte depuis des décennies pour son autodétermination, accumule les sacrifices et endure l’exclusion politique. De l’autre, un président américain dont la politique est dictée par une situation intérieure instable, des calculs géostratégiques et une vision opportuniste des alliances.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Trump est déçu par les Kurdes, mais si les Kurdes n’ont pas, eux, des raisons bien plus profondes d’être déçus par Trump, par les États-Unis et par un ordre international qui a maintes fois instrumentalisé leur force sans jamais protéger leurs aspirations.
L’histoire kurde avec l’Occident
Cette déception kurde s’enracine dans une mémoire vive de promesses non tenues et de protections sélectives. Pour beaucoup de Kurdes, le règlement de l’après-Première Guerre mondiale, scellé par le traité de Lausanne en 1923, ne fut pas un simple redécoupage frontalier. Il a morcelé leurs territoires entre plusieurs États et ancré le sentiment durable que leur souveraineté resterait une illusion. Lausanne est devenu une plaie fondatrice du Moyen-Orient moderne, plaçant l’existence politique kurde sous la tutelle d’États qui, le plus souvent, la perçoivent comme une menace.
Près d’un siècle plus tard, le référendum d’indépendance de 2017 au Kurdistan irakien a rouvert ces blessures : 92,8 % des votants se sont prononcés en faveur de l’indépendance, mais les États-Unis s’y sont opposés et ont refusé de défendre le résultat. Lorsque les forces irakiennes et les milices pro-iraniennes ont lancé l’offensive sur Kirkouk – ville que Jalal Talabani appelait « la Jérusalem du Kurdistan » –, l’administration Trump est restée passive. Ce qui relevait pour Washington d’un calcul de stabilité régionale fut perçu par de nombreux Kurdes comme un nouvel abandon de leur volonté populaire.
Le retrait de Kirkouk ne fut pas une simple manœuvre militaire, mais une décision tragique visant à éviter un bain de sang. Face à une force supérieure, une fragmentation interne et le spectre d’un nouveau désastre après Halabja et le génocide d’Anfal, les dirigeants kurdes ont préféré préserver leur peuple. Ce choix a évité une catastrophe immédiate, mais a aussi laissé une profonde cicatrice politique : même lorsqu’ils s’engagent dans la voie démocratique et coopèrent avec l’Occident, les Kurdes risquent de se retrouver seuls au moment décisif.
Le même schéma s’est répété en Syrie. Les forces kurdes ont été décisives dans la défaite territoriale de Daech, payant un lourd tribut en vies humaines – comme Trump lui-même l’a reconnu. Pourtant, une fois le califat vaincu, leur valeur stratégique a rapidement diminué aux yeux de Washington. La décision de Trump de retirer ses troupes en 2018 a ouvert la voie à l’offensive turque sur Afrin, suivie d’une opération de nettoyage ethnique. En 2019, Ankara s’est emparé de Girê Spî et Serê Kaniyê.
Trump a justifié ce retrait en affirmant que les États-Unis n’avaient « jamais promis de protéger les Kurdes pour le restant de leurs jours », les qualifiant de « loin d’être des anges » et insistant sur le fait que les États-Unis avaient « sécurisé le pétrole ».
Ces déclarations sont révélatrices. Elles réduisent les Kurdes à des instruments : des combattants utiles quand nécessaire, des messagers occasionnels, et des boucs émissaires en cas d’échec. Elles révèlent une hiérarchie claire des priorités américaines : le pétrole, les intérêts tactiques et les relations avec Ankara passent avant la vie des Kurdes, leurs projets politiques et leur crainte légitime d’une occupation turque. En présentant leur combat comme un simple « service payé », Trump a dépolitisé une lutte existentielle pour la survie et l’autonomie.
Or les Kurdes n’ont pas combattu Daech uniquement pour les États-Unis, mais d’abord pour eux-mêmes : pour défendre leurs communautés, leur modèle politique et leur avenir face à une menace totalitaire. Ils ont combattu aux côtés des Américains, mais pas pour eux.
Cette même logique se reproduit dans le contexte de la guerre contre l’Iran en 2026. Face à une campagne plus longue et plus complexe que prévu, les Kurdes sont devenus un bouc émissaire commode. Armes non parvenues aux manifestants ? Hésitation kurde. Forces kurdes n’entrant pas en Iran ? Trahison. Manque de clarté stratégique américaine ? Prudence kurde transformée en défection.
Les partis politiques kurdes iraniens ont rejeté les accusations selon lesquelles ils auraient refusé de transmettre des armes. Mais le fond du problème demeure : Trump semble déçu que les Kurdes refusent d’être les simples exécutants de ses ambitions régionales. Les Kurdes, eux, sont las d’une histoire qui leur a trop souvent enseigné le prix élevé de la confiance sans garanties.
La question centrale n’est pas de savoir si les Kurdes sont prêts à se battre – l’histoire a déjà répondu. Elle est de savoir si leur engagement militaire sera accompagné d’une reconnaissance politique, de garanties de sécurité concrètes, d’une défense aérienne, d’une protection contre les représailles et d’un accord clair pour l’après-guerre.
Les messages contradictoires de Trump – d’abord favorable à une intervention kurde, puis soudainement réticent – ne peuvent inspirer confiance à aucun dirigeant kurde responsable. Pas après Lausanne, Kirkouk, Afrin, Girê Spî et Serê Kaniyê.
La prudence kurde n’est pas une trahison. C’est une mémoire historique devenue stratégie. Face à des communautés vulnérables aux missiles et aux drones iraniens, et à un allié américain dont le soutien reste conditionnel aux relations avec Ankara, les Kurdes refusent d’être réduits à de simples pions dans une guerre qui n’est pas entièrement la leur.
Ils ne manquent pas de courage. Ils refusent simplement d’être, une fois de plus, des instruments sacrifiables. Si Trump est déçu, c’est parce qu’il attendait de l’obéissance. Si les Kurdes le sont, c’est parce qu’ils espéraient, au moins cette fois, être traités en partenaires. Dans cette perspective, leur déception porte un poids historique bien plus lourd.
Rojin Mukriyan est docteure du Département de science politique et de gouvernement de l’University College Cork, en Irlande. Ses principaux domaines de recherche sont la théorie politique, les études féministes et décoloniales, ainsi que la politique du Moyen-Orient, en particulier la politique kurde. Elle a publié des articles dans le Journal of International Political Theory, Philosophy and Social Criticism et Theoria. Ses recherches ont jusqu’à présent porté sur la liberté kurde, l’État kurde et l’amitié politique kurde. Elle a publié de nombreux commentaires et rapports de groupes de réflexion sur les récents développements politiques au Kurdistan oriental (Rojhelat) et dans le nord-ouest de l’Iran. Elle intervient régulièrement sur diverses chaînes d’information en kurde et en persan.
Article original à lire sur le site The Amargi Who is more disappointed, Kurds or Trump?