AccueilCultureLes Enfants du Zagros : un mythe kurde réinventé

Les Enfants du Zagros : un mythe kurde réinventé

« Un classique est un livre qui n’achève jamais ce qu’il a à dire », écrivait Italo Calvino. Les Enfants du Zagros (Children of the Zagros), premier roman de l’écrivain kurde Shad Raouf, semble aspirer à cette définition. Il ne s’agit pas d’un roman réaliste au sens conventionnel, et il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. Le livre se présente plutôt comme une étoffe mythique tissée de mémoire culturelle kurde, de traumatismes hérités, de quête spirituelle et de tradition orale transmise de génération en génération.

L’auteur ouvre son récit par cette question : « Qu’est-ce qu’une fin, sinon un commencement ? » Dès les premières pages, l’ouvrage invite à une lecture symbolique plutôt que réaliste. Il ambitionne de devenir une œuvre intemporelle dans une chronologie complexe, réinterprétant l’histoire kurde et se taillant une place dans la mémoire collective des générations futures. Cette aspiration, sincère et souvent saisissante, révèle cependant certaines faiblesses du récit.

L’intrigue

Le roman suit Runak, jeune princesse prodige choisie comme héritière du trône dans un royaume marqué par les traditions dynastiques, la peur ancestrale et les ombres d’un passé enfoui. Lorsqu’elle est désignée successeure du peuple originaire de la grotte de Shanidar, elle quitte la ville aux côtés d’Akam, le plus fidèle guerrier du roi. Leur voyage, d’abord simple expédition vers l’extérieur, se transforme en un périple à travers les mythes, les récits fondateurs et l’ordre politique du royaume. Runak traverse l’amour, la violence, des créatures mythiques, des prophéties, la rébellion et les forces symboliques qui gouvernent ce monde. Devenue reine, elle conduit son peuple vers sa terre ancestrale dans les monts Zagros, où ils rencontrent le rebelle Kawa et affrontent le tyran Zahhak — figures centrales de la légende de Newroz.

Imprégné de la tradition ancestrale du conte

Les Enfants du Zagros excelle dans la création d’une atmosphère particulière. Par moments, on a moins l’impression de lire un roman que d’écouter un conte transmis oralement, enrichi par la répétition et porté par la mémoire collective. Cette dimension n’est pas un défaut, mais un choix artistique assumé. Les thèmes récurrents de l’obscurité, de la royauté, de l’exil, de la peur et du retour donnent au livre une dimension quasi-cérémoniale. Les figures mythiques telles que Simurgh, Zahhak, Shahmaran, Ahriman et Suqrat enrichissent un univers d’une grande richesse culturelle et d’une imagination débordante.

Certains passages atteignent une véritable beauté, notamment les scènes avec le Simurgh, empreintes d’une intensité visionnaire. La phrase « la vérité du monde ne peut être que vécue » résume bien la poétique du roman : il ne s’agit pas seulement de raconter, mais d’immerger le lecteur dans une réflexion spirituelle et mythique sur l’histoire, la mémoire et le désir kurdes.

Le livre refuse de se figer. De nouvelles histoires naissent au sein des anciennes, les personnages et références s’accumulent, le mythe se mêle à la politique, le parcours personnel au traumatisme collectif. On y retrouve par moments l’esprit des Mille et Une Nuits : non par imitation, mais par ce même goût pour la superposition narrative et l’expansion mystique. Dans sa postface, l’auteur assume pleinement ce choix en précisant que le récit se déroule dans un « passé mythique ».

Les limites du style du conte

Les mêmes qualités qui font la force du roman en constituent aussi les limites. Le style du conte populaire tend à rendre les personnages plus symboliques que profondément humains. Runak elle-même, suivie à travers plusieurs âges de sa vie, exprime parfois des réflexions d’une maturité qui contraste avec son innocence et son inexpérience revendiquées.

Les dialogues posent un problème similaire : trop de personnages s’expriment sur le même ton soutenu, solennel et pensif, ce qui réduit leur singularité. Le roman évoque à cet égard l’univers de Paulo Coelho, par sa préférence pour la parabole et l’aphorisme au détriment d’un discours plus nuancé.

La structure s’assouplit et s’étire dans la dernière partie, accumulant contes imbriqués, rencontres philosophiques et nouvelles apparitions. Si cela enrichit l’univers, cela donne aussi l’impression que le roman peine à se conclure.

Enfin, certains lecteurs pourront être surpris par les libertés prises avec la légende de Newroz (la défaite de Zahhak attribuée à Runak plutôt qu’à Kawa) ou par l’usage de noms de lieux modernes dans un cadre mythique antique. L’auteur assume ces choix dans sa postface, rappelant que le roman n’ambitionne pas une reconstitution historique fidèle.

Un premier essai ambitieux

Les Enfants du Zagros est un premier roman profond et singulier, doté d’une atmosphère envoûtante, d’une richesse symbolique remarquable et d’une sincère ambition littéraire. Ses forces — dimension mythique, portée culturelle, puissance évocatrice — sont indéniables, tout comme ses faiblesses : personnages peu incarnés, voix parfois monotone et structure qui s’étire.

Pour autant, ce livre mérite d’être pris au sérieux. Il tente, avec conviction, de léguer un héritage plutôt que de simplement raconter une histoire. Qu’on le trouve visionnaire ou trop allégorique dépendra de la sensibilité du lecteur à l’abstraction mythique. Une chose est sûre : comme le souhaitait Calvino, Les Enfants du Zagros n’a pas fini de dire ce qu’il a à dire.

Par Azhi Yassin Rasul, chercheur et écrivain multidisciplinaire basé à Madrid.

Article à lire sur le site The Amargi : « [Book Review] Children of the Zagros: a Kurdish myth reimagined » 

 

d