KURDISTAN – Affirmant que la visite américano-chinoise prépare le terrain à une confrontation mondiale majeure et reflète la guerre en cours, l’universitaire Mithat İshakoğlu a déclaré : « Pour le mouvement politique kurde, cette projection représente à la fois une opportunité historique et une menace existentielle. »
Alors que la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février se poursuit deux mois plus tard, marquée par de fragiles négociations sur un projet de traité, la récente visite du président américain Donald Trump en Chine — la première en près de dix ans — suscite de vifs débats. L’idée selon laquelle l’Iran et son peuple seraient devenus une monnaie d’échange dans les négociations sino-américaines gagne du terrain. Dans ce contexte de guerre d’hégémonie au Moyen-Orient, la stratégie de la « troisième voie » défendue par les Kurdes prend une importance croissante.

Mithat İshakoğlu, universitaire et homme politique impliqué dans la fondation du Centre pour les affaires kurdes (Centre for Kurdish Affairs) au Royaume-Uni, a analysé la réunion États-Unis-Chine des 13 au 15 mai pour l’Agence de Mésopotamie (MA).
Quel est l’ordre du jour des puissances mondiales ?
Ishakoğlu souligne que cette visite doit être interprétée comme le reflet direct de la lutte pour l’hégémonie mondiale et de l’aggravation du conflit au Moyen-Orient. Selon lui, les États-Unis, ayant pris du retard sur leur calendrier stratégique initial contre l’Iran et atteint leurs limites logistiques et politiques, cherchent à minimiser les risques internationaux en renouant le dialogue avec la Chine.
« Bien qu’aucun consensus global n’ait été atteint, un accord tacite semble avoir émergé pour éviter toute ingérence directe dans les sphères d’influence respectives », a-t-il déclaré. Il ajoute que l’agenda de la diplomatie mondiale ne repose pas sur les droits démocratiques ni sur le bien-être des peuples, mais exclusivement sur les intérêts impériaux et la consolidation du statu quo par les puissances dominantes.
Les Kurdes considérés d’un point de vue tactique et conjoncturel
Ishakoğlu estime que l’Iran et les micro-équilibres régionaux sont utilisés comme monnaie d’échange. « Les acteurs mondiaux exploitent les crises locales pour obtenir des avantages stratégiques dans leur grande confrontation qui va du Pacifique à l’Europe de l’Est. »
Il rappelle que les Kurdes ont payé un lourd tribut aux partages de pouvoir fragiles et intéressés tout au long de leur histoire. Pour Washington, les Kurdes ne sont pas des alliés stratégiques permanents, mais des partenaires tactiques et instrumentaux. Quant à la Chine, sa politique de « non-ingérence » vise surtout à protéger les régimes autoritaires et ignore la lutte kurde pour les droits et les libertés.
Les véritables causes de la crise sont internes
Ishakoğlu insiste sur le fait que la crise iranienne ne s’explique pas uniquement par les pressions extérieures : « Les véritables facteurs déterminants sont internes. Ils résultent de l’opposition légitime des groupes opprimés, notamment les femmes et les Kurdes, face à l’autocratie théocratique et à l’exploitation socio-économique. »
Il met en garde : si la Chine apporte un soutien financier et logistique à Téhéran pour préserver la stabilité du régime, cela ouvrira la voie à une répression encore plus violente des soulèvements populaires et du mouvement kurde.
Une légitimité pour les opérations contre les Kurdes
Les deux puissances, malgré leur rivalité, partagent un interest commun : la sécurité des routes maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz. Tout accord économique entre elles risquerait d’apporter une « stabilité autoritaire » fondée sur la répression, plutôt qu’une paix durable, et fournirait une légitimité internationale aux régimes régionaux pour mener de nouvelles opérations contre les acquis kurdes.
À la fois opportunité et risque pour les Kurdes
« Dans une perspective impérialiste rationnelle, le Moyen-Orient devient un terrain d’épuration et de contrôle avant le grand affrontement mondial », analyse İshakoğlu. Il avertit que, comme en Irak, en Libye ou en Syrie, les interventions extérieures risquent d’exacerber les divisions et de créer des guerres par procuration chroniques.
Pour le mouvement politique kurde, cette période représente à la fois une opportunité historique et une menace existentielle.
La nécessité d’une stratégie de la « troisième voie »
Ishakoğlu conclut que l’adoption d’une stratégie de « troisième voie » est une nécessité existentielle : « Elle exige pragmatisme, rationalité et souplesse dans les relations internationales, tout en plaçant au centre les intérêts nationaux et démocratiques du peuple kurde. »
« La seule façon d’être un acteur à part entière est de combiner une autonomie légitime sur le terrain avec une diplomatie flexible et réaliste. Les problèmes du Moyen-Orient, occultés depuis l’accord Sykes-Picot, ne peuvent plus être gérés par les anciennes méthodes. » (Interview accordée à l’agence Mezopotamya)