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Endosser le crime du maître: les Kurdes et le génocide arménien, par Sedat Ulugana

« L’esclave, qui ne peut rien dire à son maître, finit par croire à sa propre culpabilité pour le crime dont il a endossé la responsabilité. »

C’est par cette citation que l’historien kurde Sedat Ulugana ouvre son article sur le rôle des Kurdes dans le génocide arménien. Un article écrit après avoir longuement dépouillé les archives russes, britanniques et françaises relatives au génocide des Arméniens, et après avoir mené des recherches approfondies dans les régions du Kurdistan du Nord (Bakûr). Une mise au point salutaire, qui vise à contrer les tentatives récurrentes de blanchir les crimes turco-ottomans et d’accabler davantage un peuple kurde déjà à terre depuis un siècle, et sur lequel beaucoup s’acharnent à enfoncer le couteau planté dans son cœur. Un peuple apatride que l’on rend trop facilement responsable de tous les maux de la terre.

Voici son article.

Endosser le crime du maître : les Kurdes et le génocide arménien

Certains cercles affirment détenir « suffisamment d’informations et de preuves montrant qu’une partie considérable des Kurdes a participé au génocide arménien ». Je suis curieux de connaître ces « informations et preuves » que nous n’aurions pas. Une fois de plus, je ne comprends ni sur quelle base ni par quel raisonnement ils aboutissent à la conclusion d’une « partie considérable qu’on ne saurait sous-estimer ».

Le terme « génocide » renvoie à la fois à l’extinction physique et à la destruction mentale d’un groupe. Le génocide arménien de 1915 porte fortement ces deux caractéristiques. Pourtant, malgré l’anéantissement des Arméniens, l’expression « génocide » est relativement récente. Les événements ont d’abord été qualifiés de « terrorisme » au milieu du XIXe siècle, puis de « massacres » à la fin du siècle, avant de devenir, après l’Holocauste, un projet politique visant explicitement à mettre fin à une « race ».

Des milliers de textes ont été écrits sur cette vérité historique. On peut toutefois affirmer que la plupart d’entre eux ne parviennent pas à en saisir pleinement la substance. Car on contourne d’abord la mémoire collective orale, puis on s’efforce d’accuser ou d’absoudre l’une ou l’autre des parties. Ce qui est plus troublant encore, c’est la tendance à faire porter aux Kurdes – ou à certains Kurdes qui endossent la responsabilité au nom de leurs maîtres – la culpabilité de ce génocide. C’est précisément sur ce phénomène que je souhaite me pencher, à l’occasion de l’article de Fırat Aydınkaya intitulé « Le génocide arménien et les Kurdes en huit questions ».

Chaque fois que l’on évoque le génocide arménien, les milieux historiens turcs et les institutions officielles réclament immédiatement l’ouverture des archives. Or, un génocide étant un projet planifié et intentionnel, il repose sur la destruction la plus complète possible de toute trace, y compris des corps eux-mêmes. On en voit les traces dans les camps nazis, à Dersim, Zilan, au Rwanda ou en Bosnie. Ce que le génocide ne parvient jamais à détruire entièrement, c’est la « parole » qui porte la mémoire collective. Qu’il y ait ou non des preuves matérielles, l’immense mémoire collective d’Anatolie et du Kurdistan atteste que des génocides ont bien eu lieu sur ces terres.

Personnellement, je ne crois pas que l’Empire ottoman n’ait eu aucun agenda secret à l’égard des Arméniens, et je rejette la thèse selon laquelle « le massacre se serait déclenché spontanément pendant la guerre ». Conceptuellement, le génocide suppose un programme uniforme et un cadre discipliné. Pourtant, lorsqu’on examine les massacres perpétrés contre les Arméniens, on constate de nombreuses « déficiences du plan ». La principale raison en est que la volonté locale l’emportait souvent sur celle du centre – une caractéristique ancienne de l’administration ottomane, souvent indisciplinée. C’est précisément à partir de ce décalage, là où s’exprime la volonté locale, que naît la tentative de faire porter aux Kurdes la responsabilité du génocide.

Certains cercles affirment donc disposer de « suffisamment d’informations et de preuves » d’une participation massive des Kurdes. Je répète ma curiosité : quelles sont ces preuves que nous ignorerions ? Et sur quoi se fonde exactement l’expression « une partie considérable qu’on ne doit pas sous-estimer » ? La thèse selon laquelle « il existe de nombreux endroits où les tensions entre Arméniens et Kurdes étaient meurtrières » est tout aussi problématique. Si l’on vise les provinces de Bitlis et de Van, il convient d’examiner la question dans son contexte historique et social.

Contrairement à ce qu’affirment certains universitaires, les Kurdes sunnites formaient la majorité de la population dans ces deux provinces. L’ancienne géographie de Bitlis abritait de nombreuses seigneuries kurdes dirigées par des Mîrs (Bitlis, Hîzan, Şîrvan, Xerzan/Garzan, Hezo, Çapakçur, Karni, Zirki) d’origine marwanide. Hors de la forteresse de Van et de ses environs immédiats, on trouvait plusieurs principautés kurdes (Hekari, Westan, Miks, Bargirî, Mehmûdî et, en partie, Bazîd). Les Arméniens constituaient la « reaya », c’est-à-dire les « fileh » (fellahs, paysans) selon l’expression kurde, tandis que les Kurdes étaient organisés en tribus et servaient principalement de force opérationnelle dans l’« économie du pillage » des seigneurs féodaux kurdes (les Mîrs). Ce pillage ne visait pas une action interne : il s’agissait d’une action extérieure contre les ennemis du Mîr, et non d’un pillage des paysans arméniens par les tribus de la même seigneurie, comme l’ont parfois déformé certains historiens ottomans.

Cette relation historique entre Kurdes et Arméniens a perduré jusqu’aux années 1850. Après la liquidation des Mîrs kurdes, la structure tribale s’est transformée : une « re-tribalisation » s’est produite. Le « maître au fez rouge » envoyé d’Istanbul s’est révélé inefficace, et ce sont les cheikhs de la confrérie halidî, disciples de Mevlana Halit, qui ont tenté de combler le vide politique et social. Tout en œuvrant, ces cheikhs « souffraient » des codes religieux encore faibles au sein de la communauté kurdo-arménienne, particulièrement imbriquée. Si l’on ajoute qu’une partie importante des tribus kurdes des années 1860 était yézidie, on mesure la difficulté de leur tâche. Ils ont alors entrepris de ressusciter les tribus kurdes en s’appuyant sur un discours anti-chrétien.

L’anecdote du cheikh Halîdî de Norşin, Şeyh Diyaddin (Cheikh Hazret), est éloquente : traversant la plaine de Muş peuplée d’Arméniens, il se bouchait le nez en disant « ils sentent mauvais », puis, arrivé chez la tribu des Badikan, il retirait sa main en déclarant « ça sent comme une rose du paradis ».

En résumé, la sunnisation s’est poursuivie sans interruption jusqu’au début des années 1900, y compris à l’époque des régiments Hamidiye. Ce processus était d’abord un projet visant les Kurdes eux-mêmes, avant de toucher les Arméniens. Safi Pacha, en visite dans la région, ne cachait pas son étonnement en constatant que la majorité des Arméniens de Garzan ne parlaient plus arménien et que les Kurdes, musulmans de nom seulement, vivaient encore à la manière des Arméniens.

À l’exception de quelques familles d’élite issues des régiments Hamidiye au début des années 1900, l’esprit dominant entre Kurdes et Arméniens était celui de la solidarité et de la vie commune plutôt que de l’hostilité. Cela n’empêche pas de reconnaître les expéditions de pillage et les massacres commis par les régiments Hamidiye. Ceux-ci, nostalgiques des anciennes seigneuries des Mîrs, ne s’en prenaient pas seulement aux Arméniens : ils attaquaient aussi les tribus exclues du système hamidiyé, pillaient leurs territoires et s’affrontaient parfois entre eux. Les conflits Hesenan-Heyderan ou Sîpkan en sont des exemples emblématiques.

La violence hamidiyé a aussi nourri les bases d’un renouveau arménien. Lorsque la Taşnaksutyun (Fédération révolutionnaire arménienne) est apparue, elle a su fédérer les Arméniens contre l’ensemble des Kurdes en exploitant la haine accumulée envers les clans hamidiens.

La monarchie constitutionnelle de 1908, instaurée par les Jeunes-Turcs, marque une rupture majeure dans les relations kurdo-arméniennes comme dans l’ensemble de l’espace ottoman.

Avant 1908, les Kurdes hamidiens, fidèles serviteurs du califat et de l’Empire, furent ensuite désignés comme « collaborateurs criminels du régime cruel d’Abdülhamid » et « réactionnaires anticonstitutionnels ». Les Arméniens, considérés jusqu’alors comme nuisibles à l’État, devinrent progressivement des « victimes du régime hamidien ». L’architecte principal de cette transformation fut la Taşnaksutyun.

Ainsi, Rupen Pacha, cadre de la Dashnaksutyun qui combattait les troupes ottomanes dans la plaine de Muş, descendit en ville quelques jours après la proclamation de la Constitution de 1908. Acclamé par la population de Muş, he rejoignit Ömer Naci (futur haut cadre de la Teşkilat-ı Mahsusa, impliquée dans le génocide) et participa à son défilé. Il embrassa même le Hodja İlyas Sami, futur « organisateur provincial » du génocide.

De même, le Hodja İlyas Sami (qui ne revendiqua jamais son identité kurde) et Keğam Garabetyan furent élus conjointement députés de Muş sous l’alliance Comité Union et Progrès (CUP) – Dashnaksutyun entre 1908 et 1914.

Dans ce processus, les Kurdes, en particulier les régiments Hamidiye, devinrent les nouveaux « boucs émissaires ». On tenta d’éliminer l’élite kurde : Kör Hüseyin Pacha s’enfuit en Iran, ses frères Fetullah et Seyyid Ali furent arrêtés (et empoisonnés en 1909 à la prison de Muş), et les bureaux de la Société kurde İttihat ve Terakki furent fermés les uns après les autres.

Le père Vartan, régent de Muş, envoya même une lettre de délation au siège central du CUP, affirmant que « les Kurdes en réunion se préparaient à se dresser contre le régime constitutionnel et à massacrer les Arméniens ». Après enquête des agents secrets du CUP, il s’avéra qu’aucune réunion de ce type n’avait eu lieu.

Fırat Aydınkaya s’appuie sur un article de Salih Bedirhan publié en 1912 dans le magazine Rojî Kurd pour affirmer que l’intelligentsia kurde naissante utilisait déjà le terme « ennemi interne » à l’égard des Arméniens. Sorties de leur contexte global, ces phrases servent de « preuve » pour condamner l’intelligentsia kurde. Elles ignorent pourtant qu’il s’agissait d’une réaction impulsive face aux articles racistes anti-kurdes publiés quotidiennement par des dizaines de journaux et hebdomadaires arméniens à Istanbul, Paris, Londres et ailleurs.

Ceux qui condamnent les Bedirhan pour le « génocide » ignorent souvent qu’Abdurahman Bedirhan, du même lignage intellectuel, publiait dans Pro-Armenia et Kurdistan des articles louant la lutte arménienne – articles retrouvés sur un fedayi arménien capturé à Geliyê Guzan. Ils ignorent aussi que Salih Bedirhan envoya une lettre intitulée « Ne persécutez jamais les Arméniens » aux pachas Timur, Emin et Hüseyin à Erciş.

Le journaliste russe M. Berezowsky (officier de renseignement selon le prêtre français Bonte) rencontra Yusuf Kamil Bedirhan à Siirt au printemps 1913. Il lui promit que la Russie accorderait l’indépendance aux Kurdes et leur fournirait des armes, à condition qu’ils massacrent d’abord les Arméniens. Bedirhan refusa catégoriquement et informa immédiatement les Français de ce projet russe.

Un an plus tard, lors de la rébellion kurde de Bitlis, malgré les appels à la collaboration ou à la neutralité adressés par le calife Selim aux Arméniens, ces derniers, regroupés autour de la Dashnaksutyun, s’armèrent aux côtés de l’İTC pour réprimer la révolte kurde.

Selon les mots du vice-consul français : « Les Kurdes, qui ont vu les corps de Sheikh Shahabeddin et de Seyyid Ali pendus, tiendront pour responsables non seulement l’İTC mais aussi son allié Dashnaksutyun. » L’alliance İTC-Taşnaksutyun alla plus loin encore en faisant assassiner Hertoşili Şekir, l’un des cadres les plus importants du mouvement kurde de l’époque (celui-là même qui inspira la chanson encore chantée aujourd’hui « Şekir Ağa »).

Aydınkaya affirme que de nombreux officiers d’origine kurde participèrent activement au génocide. Pourtant, l’armée ottomane comptait aussi des officiers arméniens (comme Torosian), arabes, turcs, albanais, bosniaques ou circassiens. Cibranlı Halit Bey, souvent accusé d’avoir dirigé le génocide, se trouvait sur le front palestinien, loin des zones kurdo-arméniennes. Il n’arriva dans la région qu’à la fin de 1916 et sauva des centaines de civils arméniens des mains de Deli Halit Pacha près de Kars, les confiant aux tribus Aras. Kadri Cemil Pacha et Ihsan Nuri sauvèrent également des centaines d’Arméniens autour d’Iğdır et de Kars. Hesen Hişyar Serdî résista aux gendarmes au péril de sa vie pour protéger des enfants.

Aydınkaya cite également un vers d’Hecî Qadirê Koyî (« Xakî Cizîr û Botan, ye’ni willatî Kurdan / Sed heyf û mixabin deyken be Ermenistan ») pour y voir une inspiration du génocide. Comment un couplet écrit à Istanbul, environ 25 ans plus tôt, pourrait-il inspirer des massacres ultérieurs ? Il s’agit simplement d’un exemple du discours nationaliste qui se répandait alors dans l’Empire. On peut y lire un débat interne au nationalisme kurde sur la question « Kurdistan du Nord – Arménie occidentale », plutôt qu’une incitation anachronique au génocide. Rappelons que ce poète au tempérament vif, qui n’hésitait pas à traiter de « bâtards » les Kurdes qui ne parlaient pas kurde, n’avait jamais mis les pieds dans le nord de la « Wilayeti Kurdan » ni dans la géographie « arméno-kurde » décrite par les orientalistes.

Parmi les acteurs locaux ayant participé aux massacres à partir d’avril 1915, on peut citer Feyzi Bey, Hoca İlyas Sami, Hacı Musa Bey, mais aussi Gıdıkzade Süleyman et İdris, Vanlı Şevket Efendi à Van, ou Seidê Nado à Muş. Presque tous étaient membres de la Teşkilat-ı Mahsusa jusqu’à l’automne 1914. Pirinçizade Feyzi Bey s’appropria à lui seul la grande majorité des biens arméniens de Diyarbekir après les déportations, ce qui permit à son neveu Ziya Gökalp de s’installer à Istanbul comme idéologue turc. Le même Pirinçizade fut l’artisan de la répression de la rébellion de Sheikh Said en 1925 et des massacres kurdes dans le triangle Palu-Genç-Lice.

Hoca İlyas Sami (surnommé Topalzade – « Si Topalzade était un pont, on ne pourrait pas le traverser », disaient les habitants de Muş) devint un cadre kémaliste : il livra Cibranlı Halit Bey à l’État et « nettoya » la plaine de Muş des Kurdes après les Arméniens.

Gıdıkzade İdris et Süleyman confisquèrent tous les biens arméniens à Erciş et participèrent personnellement au massacre de 15 000 Kurdes dans le ruisseau de Zilan lors de la rébellion d’Ağrı. Vanlı Şevket Efendi (grand-père du journaliste Fatih Altaylı) s’empara des églises arméniennes de Van, participa au massacre de Zilan en 1930 et intégra les villages kurdes de la vallée à son domaine.

Seidê Nado fut tué lors d’un affrontement à Bulanik en hiver 1916 « avant d’avoir pu obtenir son butin ».

Hacı Musa Bey, important agent de la Teşkilat-ı Mahsusa (grand-père de Salih Mirzabeyoğlu, fondateur de l’IBDA-C), infiltra le mouvement Azadî. Il se plaignit à Ankara de ne pas vouloir partager les terres arméniennes avec Hoca İlyas Sami. Exilé à Sinop puis à Kayseri, il écrivit à Mustafa Kemal : « Souvenez-vous de mes services pendant les atrocités arméniennes et l’époque de Sheikh Said, Excellence. J’ai entendu que vous avez une ferme à Ankara ; emmenez-moi, je suis prêt à être votre berger. »

N’ayant reçu aucune grâce, il se réfugia auprès de Kör Hüseyin Pacha puis s’enfuit vers le Binxet (Rojava actuel). Il rejoignit le mouvement Xoybun, dont une partie des cadres étaient d’anciens dashnaks soutenant l’alliance kurdo-arménienne, et y mourut quelques mois plus tard. Son fils Medeni, qui avait tué Kör Hüseyin Pacha, retourna en Turquie, fut amnistié et intégré dans les milices. Il pourchassa pendant des années les « restes d’épée » (survivants) des rébellions de Seyîdxan, Elîcan et d’Ağrı dans la plaine de Muş.

Kör Hüseyin Pacha, quant à lui, fut envoyé près de Sarıkamış-Erzurum à l’automne 1914. Il combattit jusqu’en 1916, puis s’enfuit avec sa famille à Urfa. Il ne put revenir dans la région qu’en 1920. Après des recherches dans le journal de guerre de Mela Muhemedê Zîlanî, j’ai pu établir qu’il n’avait jamais visité sa propre zone d’activité entre 1914 et 1920. Exilé à Istanbul en 1926, tous ses biens furent confisqués. Tous ses enfants qui avaient rejoint la rébellion d’Ağrı furent tués, sauf Mehmet et Nadir Suphandag.

J’aimerais enfin évoquer Maruf Ağa de Bekiran, mon arrière-grand-père paternel. Il refusa de livrer les Arméniens du village de Cergeşîn (Erciş) au gouverneur de district. Il les remit aux troupes russes qui approchaient, puis rentra chez lui. Trois jours plus tard, les mêmes troupes russes attaquèrent son village. Maruf Ağa prit les armes avec dix-huit proches. Ils furent fauchés en quelques heures par des mitrailleuses. Un fedayi arménien reconnut son corps : « N’est-ce pas Krivê Mero (parrain Maruf), qui protégeait nos enfants du gouverneur d’Erciş ? » Il demanda sa tabatière en argent, sa pipe et son chapelet d’ambre, et les rapporta à mon arrière-grand-mère Meyro.

Comme je l’ai souligné en ouverture, le génocidaire ne peut détruire la « parole ». Selon ce que nous dit la parole, la nation arménienne et son habitat ont bien été détruits en 1915. Mais contrairement à ceux qui accusent globalement les Kurdes, nous ne disposons d’aucune preuve écrite ou orale attestant d’une participation concertée et collective des Kurdes au génocide. L’histoire orale kurde actuelle ne conserve presque aucun souvenir de régiments tribaux impliqués dans les massacres de 1915, seulement celle d’individus ou de petits groupes isolés.

Certaines tribus ont eu une implication limitée, surtout en zone montagneuse, car la plupart des cavaliers kurdes avaient été envoyés sur le front russe dès l’hiver 1914 et peinaient à contenir l’avancée ennemie. En 1915, la quasi-totalité des hommes kurdes âgés de 15 à 60 ans étaient mobilisés et envoyés sur divers fronts. Au printemps 1916, il était impossible de voir des groupes tribaux à Bitlis, Van ou ailleurs.

Selon l’observateur Nogales, dans de nombreuses localités (Bitlis, Adilcevaz, Muş…), les massacres furent perpétrés par des gendarmes sur ordre des gouverneurs. Le fait que certains gendarmes ou membres de la Teşkilat-ı Mahsusa étaient kurdes ne signifie pas une « participation populaire ». Faut-il dire, par analogie, que « les Kurdes ont saisi Afrin et l’ont livrée aux terroristes djihadistes » parce que des gardes villageois kurdes y ont été envoyés ?

Concernant les « biens arméniens » : les terres cultivées représentaient à l’époque environ 10 % de la superficie totale. L’agriculture était très limitée. Après 1925, les titres de propriété montrent que les cadres kémalistes se sont emparés de vastes domaines. En 1947, 19 millions d’acres furent distribués à ces mêmes cadres. Personne ne s’interroge sur l’origine des immenses propriétés des Ünal, Sazak ou Menderes. Ismet Pacha avait d’ailleurs donné un ordre clair : « Ne laissez pas les Kurdes s’installer dans les villages vidés des Arméniens ; on y placera des immigrants turcs. »

Une grande partie de ces biens fut répartie entre d’anciens unionistes devenus les nouveaux notables kémalistes. Ce capital servit notamment à financer la politique de turquification au Kurdistan et l’installation de populations venues de l’extérieur.

Certains auteurs présentent les massacres de Kurdes par des partisans arméniens comme des actes spontanés et isolés. Pourtant, lors de l’invasion russe, des combattants arméniens intégrés à l’armée russe massacrèrent des tribus kurdes entières. Ereb Şemo, romancier kurde bolchevique, en fut un témoin direct. À Muş, d’innombrables civils sunnites et alévis furent tués ; des hommes furent même violés. À Van, la population musulmane fut massacrée par Aram Pacha (futur ministre de l’Intérieur de la République d’Arménie).

Des milliers de Kurdes fuirent vers les montagnes de Hakkâri et moururent de froid et de faim. Plus d’un million d’autres se réfugièrent à Konya et en Çukurova ; la moitié y périt de faim et de maladies. Deveciyan télégraphia à Nubar Pacha depuis la Cilicie : « Les Kurdes ne doivent plus être autorisés à revenir dans ces régions ! »

Aydınkaya affirme que l’intelligentsia kurde menait des activités politiques dans les « zones dés-arménisées » conformément aux principes de Wilson (oubliant au passage que ces régions avaient aussi été vidées de leurs populations kurdes). Il accuse notamment le journal Jîn de vouloir « alléger le poids du génocide » et de le minimiser. Or, hormis quelques numéros manquants, Jîn est entièrement consultable (en alphabet latin). Quelles sont ces affirmations minimisantes qu’Aydınkaya aurait vues et que nous n’aurions pas remarquées ?

À la conférence de paix de Sèvres, Jîn mena une propagande active en tant qu’organe semi-officiel de la Kürdistan Teali Cemiyeti. Son principal financeur était le délégué kurde Muhammed Şerif Pacha, qui travaillait à Paris avec Nubar Pacha.

Dans les archives diplomatiques françaises existe une carte des territoires revendiqués : trait rouge pour Nubar Pacha (Arménie), trait bleu pour Şerif Pacha (Kurdistan autonome selon les principes de Wilson). Les deux traits se disputent férocement les frontières. Pendant ce temps, les tribus kurdes alévis d’Erzincan et de Koçgiri écrivaient à Şerif Pacha : « Les frontières nord du Kurdistan sont fixées par le nord du massif d’Erzincan et la région de Sivas. Nous n’accepterons pas d’autres frontières. » De leur côté, une délégation arménienne de Cilicie envoyait un mémorandum à Nubar Pacha dans lequel, usant d’une « kurdologie » proche de celle de l’Arménie actuelle, elle affirmait que seuls quelques clans pouvaient être considérés comme kurdes, les Kızılbaş, Yézidis et Zazas ne l’étant pas. Elle insistait pour que, dans les régions de Van, Erzurum et Bitlis, les Kurdes soient déclarés minoritaires par rapport aux Arméniens.

Réduire la distinction entre deux sociétés si profondément imbriquées au seul nationalisme ou à la religiosité est réducteur. Traiter la question uniquement à travers les thèses arméniennes, ou endosser le crime du « maître » au nom d’un combat imaginaire entre un trait rouge et un trait bleu sur une carte, relève d’une amère ironie.

L’esclave, qui ne peut rien contre son maître, finit par se convaincre lui-même de sa responsabilité dans les crimes de ce dernier. Réessayer aujourd’hui de reporter cette responsabilité sur d’autres, comme l’a fait Orhan Miroğlu à une époque où il cherchait à se rapprocher de la gauche et des libéraux turcs, en s’appuyant sur quelques éléments fragiles de la littérature orale et écrite kurde, est une erreur. Cela contredit à la fois la science historique et la réalité des faits.

J’avais souligné l’importance des mots en ouverture de cet article. Je m’y réfugie à nouveau en conclusion. Mon histoire personnelle est celle de l’immense majorité des Kurdes. Mon enfance s’est déroulée dans un village arménien au bord du lac de Van, où l’État turc avait installé ma famille après le massacre de Zilan (1930). J’ai grandi parmi les haçkars. Mon arrière-grand-mère Nûrê nous racontait, chaque fois qu’elle cuisait le pain dans le fournil, l’histoire tragique des femmes et des enfants jetés dans un four par la milice de « Siyahmed Çavuş ». Nous, Kurdes de Serhat, avons tous un grand-père ou une grand-mère dont la tombe se trouve aux alentours de Revan (Erevan).

Le barde et poète Reşo, dans un poème écrit à l’âge de huit ans (1911), disait :

« La grue vole d’Erevan vers les villages de la vallée d’Iğdır et apporte accrochée à ses ailes la terre d’Erevan. À la frontière, il n’y a aucune trace d’encre, ni bleue ni rouge. »

Article de Sedat Ulugana, traduit par Kurdistan au féminin avec l’aide précieuse de camarades kurdes. La version originale en turc est disponible ici