IRAN. Arrestation d’une doctoresse kurde à Ourmia
SYRIE. Des gangs de Damas ont commis des crimes de guerre au Rojava
SYRIE / ROJAVA – L’Association pour la démocratie et le droit international (MAF-DAD) a publié un rapport intitulé « Crimes internationaux commis par et pour le compte du gouvernement de la République arabe syrienne ». Ce document examine les attaques menées en janvier et février 2026 contre les zones sous contrôle kurde dans le nord et l’est de la Syrie (Rojava).
La mission indépendante d’établissement des faits du MAF-DAD (qui signifie « Loi et Justice » en kurde) a enquêté sur les violations commises après les assauts contre les quartiers kurdes de Sheikh Maqsoud (Şêxmeqsûd) et d’Ashrafiah (Eşrefiyê) à Alep début janvier 2026. Les enquêteurs ont mené des investigations de terrain entre le 21 février et le 17 mars 2026.
Méthodologie
Le rapport s’appuie sur 32 entretiens qualitatifs approfondis menés sur place auprès de 62 personnes, dont 25 victimes directes, un proche de victime et six représentants d’institutions ou d’organisations de documentation et d’aide. Les enquêteurs ont croisé les témoignages avec des observations directes, des dossiers médicaux, des rapports d’organisations de la société civile, des preuves du Centre d’information du Rojava (RIC) et des sources ouvertes. Le critère retenu est celui des « motifs raisonnables de croire » qu’une violation a été commise.
Attaques contre des civils kurdes
Les attaques se sont concentrées sur les quartiers de Sheikh Maqsoud et d’Ashrafiah à Alep, ainsi que sur les routes de sortie de Tabqa et de Raqqa.
L’enquête a documenté des frappes de drones, des tirs d’artillerie, des attaques de tireurs embusqués, des tirs contre des véhicules, des violences aux points de contrôle, des assauts contre des zones de refuge et des attaques directes contre des habitations.
Des civils tentant de fuir Tabqa et Raqqa ont été pris sous le feu, arrêtés, fouillés, volés, détenus, et dans certains cas tués.
Le MAF-DAD conclut qu’il existe des motifs raisonnables de croire que des civils ont été délibérément et indistinctement ciblés, constituant de graves violations du droit international humanitaire et des crimes de guerre.
Ciblage des hôpitaux et du personnel médical
Les hôpitaux Xalid Fecir et Osman à Sheikh Maqsoud et Ashrafiah ont été touchés par des tirs d’artillerie. Des éléments de preuve font état de blessés, de détenus, de disparus et de tués parmi le personnel soignant.
Ces attaques ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans un schéma où les installations et le personnel médicaux protégés sont systématiquement mis en danger ou directement visés. Le MAF-DAD estime qu’il s’agit de crimes de guerre.
Détention, torture et disparitions forcées
Après la prise de Sheikh Maqsoud et d’Ashrafiah, ainsi qu’aux points de contrôle sur les routes de fuite, des cas de détention et de disparition ont été recensés. Les hommes étaient séparés des femmes et des enfants. Les détenus étaient entassés dans des centres surpeuplés sans information donnée aux familles.
Les personnes interrogées ont décrit coups, chocs électriques, yeux bandés, menottes, aveux forcés, privation de nourriture et d’eau, hygiène déplorable et absence de soins.
Le rapport estime qu’il existe des motifs raisonnables de croire que ces pratiques constituent des crimes de guerre (détention arbitraire, traitements cruels, torture, disparitions forcées, prises d’otages) et, si les conditions juridiques sont réunies, des crimes contre l’humanité.
Mutilation et humiliation des morts
Des preuves photographiques et vidéo montrent la mutilation de corps, leur exposition publique, la coupe de cheveux ou de tresses de femmes, l’effacement de tatouages et l’amputation de parties du corps. Des familles ont été empêchées d’enterrer dignement leurs morts et ont subi des traitements dégradants.
Ces actes s’accompagnaient d’insultes racistes, sectaires et sexistes. Le MAF-DAD conclut qu’ils visaient à humilier et intimider les victimes, leurs familles et leurs communautés, constituant une atteinte à la dignité humaine, crime de guerre.
Pillage et saisie de biens
De nombreuses preuves concernent le pillage de maisons et de propriétés privées : perquisitions, occupation, marquage des logements, confiscation de téléphones, d’argent, de papiers d’identité et d’effets personnels. À leur retour, certains déplacés ont trouvé les serrures changées et leurs biens sous le contrôle de groupes armés.
Des institutions (organisations de femmes, bibliothèques, centres éducatifs et culturels) ont également été attaquées, pillées ou détruites. Le pillage semble être devenu une pratique généralisée et délibérée.
Déplacements forcés massifs
Des milliers de personnes ont été chassées de Sheikh Maqsoud, Ashrafiah, Raqqa et Tabqa. Une part importante étaient des civils kurdes déjà déplacés d’Afrin, chassés une seconde fois.
Le MAF-DAD considère ce déplacement forcé comme un crime de guerre et, le cas échéant, comme un crime contre l’humanité (déportation ou transfert forcé de population).
Violations contre les femmes et leurs institutions
Le rapport documente des menaces contre des femmes engagées dans des institutions publiques, la publication de leurs données personnelles, des attaques contre des centres et bibliothèques pour femmes, et la destruction d’institutions liées à la participation politique et culturelle des femmes.
Dix femmes kurdes et arabes ont été interrogées. Des centres Zenobiya, des institutions Jineoloji et des bibliothèques à Alep, Tabqa et Raqqa ont été pillés ou détruits. Des femmes ont subi des insultes et menaces sexistes en détention. Des militantes ont reçu des menaces de mort et vu leurs domiciles et bureaux saisis.
Le MAF-DAD estime que la mutilation des corps de femmes, la coupe de leurs cheveux, la diffusion d’images de mauvais traitements et les menaces sexistes constituent une atteinte à la dignité humaine (crime de guerre) et, le cas échéant, une persécution des femmes (crime contre l’humanité).
Le rôle de la Turquie
Plusieurs sources font état de la présence d’éléments non syriens parmi les forces affiliées au Gouvernement de transition syrien (GTS). Des témoins ont vu des combattants en uniforme arborant le drapeau turc et des individus effectuant le geste des Loups Gris. Des preuves indiquent également le déploiement de personnel militaire turc, de matériel et d’interrogateurs turcs en soutien au GTS.
Le MAF-DAD estime toutefois que ce soutien ne suffit pas à qualifier les hostilités de conflit armé international et les analyse principalement comme un conflit armé non international.
Appels à l’enquête et à la responsabilité
Le MAF-DAD demande une enquête indépendante, efficace et impartiale sur l’implication alleguée de personnel, d’équipements et d’interrogateurs turcs. Il appelle la Turquie à conserver les preuves et à coopérer avec les mécanismes nationaux et internationaux.
Les pays apportant un soutien militaire, financier ou logistique au GTS (Turquie, États-Unis, France, Allemagne, autres États de l’UE et Royaume-Uni) sont invités à veiller à ce que cette assistance ne soit pas utilisée en violation du droit international humanitaire. L’association estime que les mécanismes judiciaires syriens existants ne permettent pas une responsabilité effective. Elle appelle à enquêter non seulement sur les auteurs directs, mais aussi sur les responsables de commandement, et à mobiliser les juridictions internationales ainsi que la compétence universelle. Le MAF-DAD demande au Mécanisme international impartial et indépendant des Nations Unies pour la Syrie, au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à d’autres mécanismes de suivre les événements de janvier-février 2026. Parmi ses principales revendications figurent la clarification du sort des disparus et détenus, le retour sûr et volontaire des déplacés, la restitution des biens pillés et l’accès des victimes à des recours et indemnisations effectifs. (Info via ANF)
IRAN. Pronostic vital engagé pour un otage kurde atteint d’un cancer
ROJAVA. Des gangs tendent un guet-apens contre deux civils kurdes à Hassakê
La dangerosité pour les régions kurdes va s’accroître dans les semaines à venir. Des plans coordonnés entre la Turquie, l’Irak et la Syrie visant à attaquer les forces kurdes et à briser la volonté du peuple kurde dans l’ouest et le sud du Kurdistan ont été révélés.
Selon ces informations, Damas a transmis des instructions à ses cellules en Irak et au Kurdistan pour préparer la déstabilisation de la région kurde et de l’ouest du Kurdistan.
Hier encore, deux agressions attribuées à des tribus ont eu lieu à Hasaka contre des citoyens kurdes. Dans le premier cas, un chauffeur de taxi transportant des passagers de Raqqa à Hasaka a été dépouillé et frappé avec une extrême violence. Dans le second, des individus ont attiré un citoyen en prétendant que leur véhicule était en panne. Après s’être assurés qu’il était kurde, ils l’ont molesté et lui ont volé sa voiture.
Ces actes s’inscrivent dans un climat de tensions croissantes qui laisse craindre une montée des hostilités contre les populations et les forces kurdes. (Via Baz Ararat)
IRAK. L’armée irakienne abat deux adolescents kurdes à Kirkouk
IRAK / KURDISTAN – Le corps de Mohammed Hemin, un adolescent kurde, a été inhumé mardi après-midi au cimetière Rahimawa de Kirkouk, sous les yeux de sa famille, de ses proches et une foule indigné. Quelques jours plus tôt, les forces antiterroristes irakiennes l’avaient identifié à tort comme un membre de l’État islamique (EI). Un second adolescent kurde, Murad Zana, a également été tué lors du même incident.
Dimanche, le Service irakien de lutte contre le terrorisme (CTS) a annoncé avoir affronté trois « terroristes » de l’EI à Pirde (Altun Kupri), dans la banlieue de Kirkouk. Deux suspects ont été tués et un troisième arrêté près d’un entrepôt, dans le cadre d’une opération menée « conformément à des mandats judiciaires ».
Il est rapidement apparu que l’affrontement avait aussi coûté la vie à deux adolescents kurdes qui n’avaient aucun lien avec le groupe jihadiste. Murad Zana a été tué sur place. Mohammed Hemin, présent à proximité de l’entrepôt, a été blessé, appréhendé et soupçonné d’appartenir à l’EI. Il est mort de ses blessures en détention. Le communiqué initial du CTS ne précisait pas l’identité des victimes, rendant impossible de savoir si Murad figurait parmi les « terroristes » annoncés.
Deux jours après la disparition de Mohammed, sa famille a été appelée à récupérer son corps au service de médecine légale de la province kurde de Kirkouk. Selon les proches, contactés par le journal The New Region, le jeune homme avait été décapité. Ils l’ont reconnu grâce à un tatouage sur le bras.
Les forces de sécurité ont depuis reconnu l’« erreur ». Le député kurde Mazin Gharib a indiqué que les autorités s’étaient excusées, évoquant un « malentendu ». Hasan Majid, chef du bloc du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) au conseil provincial de Kirkouk, a demandé au Premier ministre irakien de former « dès que possible » un comité d’enquête et de désigner les responsables de cette « négligence ». Tout en soutenant la lutte antiterroriste, il a estimé que les opérations devaient être menées avec davantage de précision et de coordination.
Le gouverneur de Kirkouk, Mehmet Seman, a ordonné à la Fondation des martyrs de traiter les dossiers de Mohammed Hemin et de Murad Zana, de garantir leurs droits et de soutenir leurs familles. Le bureau du PDK à Kirkouk et Garmiyan-Khanaqin a quant à lui expressed sa « profonde préoccupation » et réclamé une enquête impartiale dont les résultats seront rendus publics.
Ces morts interviennent alors que l’Irak s’apprête à voir le retrait complet de la coalition internationale anti-EI, longtemps revendiqué par Bagdad au nom de la « vigilance » de ses propres forces de sécurité. Lundi, le Comité suprême de sécurité de Kirkouk a présenté ses condoléances tout en saluant les efforts des forces antiterroristes.
Des manifestations ont éclaté dans la nuit à Pirde. Sur place, la colère se mêle à l’incompréhension : deux adolescents kurdes sont morts, l’un d’eux a été présenté comme jihadiste, et les excuses officielles peinent à apaiser les familles.
IRAN. Les pasdarans abattent un éleveur kurde à Kirmaşan
Fusion des dossiers syrien et irakien : un plan régional en préparation pour Sinjar
KURDISTAN – Un vaste plan régional visant à unifier les dossiers syrien et irakien est en cours d’élaboration. Son objectif affiché : remodeler la situation sécuritaire et militaire à Sinjar (région yézidie de Shengal) et le long de la frontière irako-syrienne. Selon le centre de recherche kurde Lêkolîn, ce projet prévoit le transfert de groupes armés djihadistes depuis la Syrie vers la région, suivi d’une intervention militaire élargie de la Turquie et de la Syrie, soutenue par le Qatar, sous prétexte de lutte contre le terrorisme.
D’après des sources décrites comme fiables par Lêkolîn, ce plan attire l’attention de plusieurs acteurs régionaux, notamment la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ses détails seraient actuellement examinés aux États-Unis, sans qu’une approbation définitive ait encore été donnée. Sinjar occupe une place stratégique croissante : situé entre le territoire irakien et la frontière syrienne, son relief montagneux permet de contrôler des axes et des corridors essentiels dans le nord et l’ouest de l’Irak.
Transfert de groupes armés djihadistes
Le scénario envisagé prévoit le déplacement de groupes armés à caractère djihadiste depuis le nord-est de la Syrie vers Sinjar. Ces mouvements partiraient des régions de Tel Hamis et d’al-Hawl, en passant par le poste frontière d’al-Walid.
L’objectif affiché serait de renforcer le contrôle des hauts plateaux et des zones montagneuses, afin de dominer la géographie environnante et de couper le désert irakien du nord. Toute modification de l’équilibre des forces à Sinjar aurait des répercussions immédiates sur la sécurité frontalière et sur les axes militaires et logistiques de la région.
Dans le contexte du redéploiement des forces après le retrait américain, la première phase du plan aurait été fixée au 30 décembre 2026. L’idée sous-jacente est de créer une nouvelle réalité sécuritaire par la présence de ces groupes, qui servirait ensuite de prétexte à une intervention militaire.
Selon le scénario, les forces peshmergas avanceraient ensuite depuis les axes d’Erbil et de Mossoul vers Sinjar, officiellement pour affronter ces groupes et empêcher leur implantation. Cette étape transformerait un simple redéploiement armé en une intervention militaire à plusieurs volets.
Scénario d’intervention turco-syrienne
La phase la plus délicate prévoit l’entrée des armées turque et syrienne sur le sol irakien, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et de combattre le terrorisme. Cette opération serait soutenue par le Qatar et présentée comme une mission antiterroriste de longue durée.
Deux axes principaux sont identifiés pour le déploiement turc :
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un premier axe allant de Mossoul à Til Afer et Til Koçer ;
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un second partant de la région de Baaj vers le village de Marzuqah.
Ces axes viseraient à établir une vaste zone de contrôle reliant les environs de Sinjar aux corridors vers Mossoul, Tel Afar et les zones frontalières, facilitant ainsi la supervision des mouvements armés dans la région.
Contacts politiques et position irakienne
Selon les informations rapportées, le président turc Recep Tayyip Erdoğan aurait évoqué avec le président du Parlement irakien, Heybat al-Halbousi, la possibilité d’une intervention militaire turque en Irak et lui aurait présenté un projet de plan. Ces discussions s’inscrivent dans un contexte de coordination renforcée entre Ankara et Bagdad sur les questions de sécurité. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a notamment rencontré al-Halbousi à Ankara le 8 septembre.
Du côté irakien, le plan intégrerait une proposition du gouvernement d’Ali al-Zaidi visant à placer toutes les armes et équipements des groupes armés sous le contrôle exclusif de l’État irakien. Cette mesure, destinée notamment à anticiper d’éventuels affrontements à Sinjar, prévoirait le stockage des armes dans des lieux clairement identifiés. L’objectif serait d’offrir une solution acceptable pour Washington lors de la première phase de la crise, en évitant l’ouverture de la région à une multitude d’acteurs armés.
Les États-Unis examineraient actuellement le plan sans avoir donné leur feu vert définitif. Leur position demeure déterminante : tout déploiement militaire majeur en Irak modifierait l’équilibre actuel entre le gouvernement fédéral, les peshmergas, le Hachd al-Chaabi, les forces de protection de Sinjar, la Turquie et les forces internationales.
L’Arabie saoudite exercerait quant à elle une forte pression en faveur de la mise en œuvre du plan, dont l’un des objectifs principaux serait de freiner l’influence du Hachd al-Chaabi et d’empêcher son expansion dans la région.
Pourquoi Sinjar ?
L’importance de Sinjar dépasse sa seule position frontalière. Sa configuration géographique, située entre Mossoul et la frontière syrienne, en fait un point de jonction stratégique entre le nord de l’Irak et l’est de la Syrie. Toute force contrôlant ses routes et ses hauteurs peut influencer les mouvements de troupes et les approvisionnements sur une vaste zone.
Interconnexion des dossiers syrien et irakien
Ce plan met en évidence le lien étroit entre la situation sécuritaire dans le nord-est de la Syrie et la géographie irakienne. Le territoire syrien deviendrait le point de départ de groupes armés vers l’Irak, le conflit de Sinjar servant ensuite de prétexte à une opération militaire régionale.
Ce rapprochement s’inscrit dans le contexte du dialogue turco-syrien croissant. En septembre, Hakan Fidan a rencontré son homologue syrien Asad al-Shaibani ainsi que le président Ahmed al-Chara à Damas, et a participé à une réunion trilatérale avec les ministres syriens des Affaires étrangères et de l’Intérieur.
Les initiatives militaires turco-syriennes liées à la frontière irakienne s’inscrivent ainsi dans un jeu régional plus large, où se chevauchent les dossiers syrien et irakien, la présence américaine et la compétition d’influence dans les zones frontalières.
— Centre d’études stratégiques du Kurdistan (Lêkolîn)
Binke, le documentaire qui déterre l’histoire oubliée de celles et ceux qui ont résisté à Sanandaj
L’importance du film se situe précisément là : Binke ne raconte pas les événements de 1979 simplement comme une composante de la « question kurde » ; il les considère comme l’une des grandes épreuves de l’après-révolution autour d’une question fondamentale : après la chute d’un ordre politique, qui doit administrer la vie politique et sociale, et selon quels mécanismes ?
Sanandaj, quelques semaines après la révolution
Pour comprendre ce que nous montre Binke, il faut revenir au contexte qui suit immédiatement la révolution de 1979. La révolution triomphe le 11 février 1979, mais, dans de nombreuses régions du pays, les nouvelles structures du pouvoir ne sont pas encore consolidées. Au Kurdistan, les partis et forces politiques qui, pendant des années, avaient mené leurs activités clandestinement ou sous la pression du régime des Pahlavi, peuvent soudain agir au grand jour. Le Komala et le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDK-I) figurent parmi les forces qui présentent leurs revendications politiques dès les premières semaines. Une part importante du courant politique dominant au Kurdistan formule alors ces revendications en termes d’autonomie locale à l’intérieur de l’Iran.
Environ un mois après la victoire de la révolution, le gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan envoie une délégation à Mahabad afin de négocier avec les représentants kurdes. Au cours des discussions de cette période, il est même question d’une forme d’autonomie régionale, avec des compétences dans les affaires locales et l’utilisation des forces peshmergas pour assurer la sécurité. Mais Téhéran reporte la décision finale à la mise en place d’une Assemblée constituante, et les divergences sur les limites de l’autonomie se renforcent progressivement.
C’est dans cette atmosphère tendue que Sanandaj (Sînê) devient le centre de la crise. Le 18 mars 1979, alors que des affrontements éclatent dans la ville à la veille du Newroz (nouvel-an kurde), les forces kurdes et les forces gouvernementales s’affrontent et l’armée utilise des hélicoptères armés. Les sources divergent sur le nombre de morts, mais des rapports publiés à l’époque font état d’au moins quelque 200 morts et d’un nombre encore plus important de blessés. L’événement sera plus tard connu sous le nom de « Newroz sanglant » et constituera un tournant dans l’éloignement d’une partie importante des forces politiques kurdes vis-à-vis du nouveau pouvoir.
Mais ce qui se joue à Sanandaj n’est pas simplement un affrontement militaire. La question est aussi de savoir quel type de relation la révolution politique nouvellement victorieuse va instaurer entre le centre et les régions périphériques.
22 mars 1979
Lorsque l’idée d’un conseil municipal est avancée
Après plusieurs jours d’affrontements, un cessez-le-feu est annoncé le 22 mars 1979. Une délégation du pouvoir central, comprenant notamment Abolhassan Bani Sadr et Mohammad Hosseini Beheshti, rencontre des représentants kurdes. Les discussions portent sur l’administration locale, la participation des Kurdes à l’élaboration de la Constitution, ainsi que sur les questions liées à la langue et à l’éducation. Dans ce même cadre, Ebrahim Younessi est nommé gouverneur de la province du Kurdistan.
Dans le récit historique sur lequel s’appuie Binke, une décision particulièrement importante est prise à cette époque : l’administration de Sanandaj doit être confiée à un conseil élu au suffrage direct. Le 22 mars 1979, lors d’une réunion en présence du ministre de l’Intérieur et du Conseil provisoire de la révolution, la création d’un tel conseil est acceptée ; pour la période de transition, un comité provisoire regroupant des représentants de différents courants est également constitué. La dissolution de certaines structures de maintien de l’ordre et l’interdiction faite aux forces armées de traverser la ville sont également évoquées.
À première vue, cette décision pourrait sembler relever d’une simple question de gestion municipale. En réalité, sa portée politique est bien plus importante. Le conseil municipal de Sanandaj n’est pas appelé seulement à gérer les rues, les marchés et les affaires urbaines : il prend en charge une partie de la question du pouvoir.
Le lendemain, le 23 mars 1979, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place Eghbal de Sanandaj. La délégation gouvernementale promet la libération des prisonniers, la sanction des responsables du massacre de Sanandaj, la fin de la censure de la radio et de la télévision, ainsi que la garantie de la sécurité. Lorsque Bani Sadr qualifie l’autonomie de « début du séparatisme » dans son discours, la foule l’interrompt en scandant des slogans. Cet épisode montre à quel point, dès le départ, le désaccord autour du terme « autonomie » est profondément politique.
En réalité, le désaccord ne porte pas simplement sur la question de savoir si « Sanandaj est iranienne ou non ». Il porte sur la manière de concilier l’appartenance à l’Iran avec le droit à l’administration locale, à la participation politique et à l’autonomie régionale.
Le référendum sur la République islamique et l’approfondissement de la fracture
Les 30 et 31 mars 1979, un référendum sur la forme du régime est organisé, et la République islamique est officiellement proclamée le 1er avril. Dans une grande partie du Kurdistan, ce référendum est boycotté par les principales forces politiques de la région. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien appelle ses partisans à ne pas y participer, et une grande partie de la population du Kurdistan ne prend pas part au scrutin.
Ce boycott ne peut être considéré comme une simple opposition électorale. Au Kurdistan, la question est alors de savoir si la nouvelle structure politique accepte ou non de reconnaître la forme d’autonomie et les droits locaux revendiqués par la population. Le pouvoir central parle de la « sécurité du Kurdistan », tandis que les dirigeants kurdes insistent sur « l’autonomie » et la représentation locale.
C’est à ce moment-là que le récit historique de Binke prend tout son sens : pourquoi l’expérience d’autogouvernement à Sanandaj débouche-t-elle sur une confrontation militaire avant même d’avoir eu le temps de se consolider ?
Le conseil municipal : lorsque la politique passe de la rue à l’institution
Le 14 avril 1979, les élections du conseil municipal de Sanandaj ont lieu. Le scrutin se déroule dans 68 circonscriptions et 11 membres titulaires ainsi que 6 membres suppléants sont élus. Par la suite, des conseils de quartier se constituent les uns après les autres, faisant émerger une expérience de participation directe de la population à la gestion des affaires publiques.
Les sources historiques divergent toutefois sur le nombre exact de membres du conseil. Une étude universitaire, s’appuyant sur des sources de l’époque, fait état d’environ 23 000 électeurs et de l’élection de 22 membres, dont une femme. D’autres sources parlent d’un conseil de 11 membres, ou de 11 titulaires et 6 suppléants. Pour établir avec certitude le nombre exact de membres, il faudrait revenir aux documents électoraux originaux. Une chose, cependant, est commune aux différentes sources : le conseil municipal de Sanandaj a bien été constitué et, parallèlement, des conseils de quartier ont eux aussi vu le jour.
C’est précisément à ce point que le mot « Binke » prend tout son sens.
Dans le récit du film, « binke » ne désigne pas seulement une « base » ; il renvoie à des noyaux locaux d’organisation et de prise de décision, des lieux où les habitants examinent les problèmes de leur quartier et de leur ville et s’organisent pour y répondre. Un réseau allant de la base vers le sommet est alors en train de se constituer : quartier, binke, conseil, participation populaire.
Pourquoi cette expérience est-elle perçue comme une menace par le pouvoir central ?
Si l’on réduit ce processus à un simple conflit ethnique, une dimension essentielle de la réalité disparaît. La question porte aussi, et en même temps, sur la centralité du pouvoir politique.
À Sanandaj, en 1979, plusieurs projets politiques sont simultanément en concurrence : l’autonomie régionale, un État islamique centralisé, l’islam politique sunnite local, l’organisation de la gauche et les conseils populaires.
Binke raconte l’histoire précisément à l’endroit où ces différents projets se confrontent.
Au cours des mois suivants, la distance entre les différentes parties se creuse. À la fin du mois de juin 1979, des affrontements ont lieu dans plusieurs villes du Kurdistan entre des forces kurdes et les Pasdaran. En juillet, le gouvernement envoie des délégations à Sanandaj afin de négocier avec les religieux sunnites, notamment avec le courant de Moftizadeh. Mais les négociations ne permettent pas de résoudre la crise.
En août 1979, la situation entre clairement dans une nouvelle phase. Le 19 août 1979, Khomeini ordonne une offensive de grande ampleur contre le Kurdistan, et les forces de l’armée et des Pasdaran lancent des opérations pour reprendre les zones contrôlées par les forces kurdes. Dans les semaines qui suivent, les tribunaux révolutionnaires entrent eux aussi en action parallèlement aux opérations militaires. Un rapport du Iran Human Rights Documentation Center montre que Sadegh Khalkhali prononce, dans plusieurs villes du Kurdistan, dont Sanandaj, des condamnations à mort sans procédure judiciaire équitable.
À Sanandaj, Khalkhali se rend le 27 août 1979 et prononce le même jour des condamnations à mort contre un groupe d’accusés. Le lendemain, le quotidien Ettela’at annonce l’exécution de 11 personnes à Sanandaj.
C’est un moment décisif dans l’histoire de Sanandaj : le conseil qui, quelques mois auparavant, avait été créé au terme de négociations et d’élections, se retrouve désormais dans une ville où les tribunaux révolutionnaires prononcent des condamnations à mort.
Ainsi, ce qui avait commencé, au début de la révolution, comme un conflit autour de la manière d’administrer la ville et la région, se transforme en confrontation militaire et judiciaire.
Que récupère Binke de l’histoire officielle ?
La valeur principale du documentaire d’Omrani ne réside pas seulement dans le fait qu’il remet en lumière quelques événements peu connus. L’enjeu fondamental est plutôt le changement de point de vue.
Les récits les plus courants de la révolution iranienne commencent généralement à Téhéran : la chute du Shah, le retour de Khomeini, le référendum, la fondation de la République islamique, puis la guerre Iran-Irak. Dans ce récit linéaire, le Kurdistan est souvent relégué à la périphérie, et les événements qui s’y déroulent sont généralement résumés sous les termes de « conflit du Kurdistan » ou de « soulèvement kurde ». Binke inverse cette perspective.
Dans le film, la ville elle-même devient le sujet historique : les prisonniers politiques sont libérés ; les habitants créent un conseil pour administrer la ville ; les quartiers s’organisent ; un hôpital et des comités médicaux se mettent en place ; les habitants tentent de décider eux-mêmes de leur vie quotidienne ; puis les forces militaires entrent en scène.
C’est précisément ce qui donne son sens au titre Binke : le film raconte un lieu où, pendant une brève période, les habitants ont tenté de décider eux-mêmes de leur propre vie.
Pour comprendre comment cette expérience s’achève, il faut avancer d’une année. Le 24 avril 1980, l’armée et les Pasdaran lancent une offensive de grande ampleur contre Sanandaj. Les récits associés à Binke évoquent les bombardements autour de la ville, l’utilisation de l’artillerie et des mortiers, ainsi que de violents combats dans les quartiers ; une résistance qui se prolonge pendant environ 24 jours.
Durant cette période, Shahin Bavafa, responsable de l’unique hôpital de la ville, met en place avec les habitants un réseau de comités médicaux de quartier afin de soigner les blessés sur place, alors qu’il devient de plus en plus difficile de les transporter jusqu’à l’hôpital. Après le bombardement de l’hôpital, une salle d’opération est installée dans le sous-sol d’un bâtiment du centre-ville.
C’est ici que le film suit une ligne essentielle : les conseils et les binke ne sont pas uniquement des mécanismes politiques ; au moment de la crise, ils deviennent aussi des structures sociales de survie.
Pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée ?
C’est l’une des questions centrales posées par Binke. Comment une ville peut-elle, en l’espace de quelques mois, connaître une expérience d’élections, de conseils de quartier, d’organisation collective et de participation politique, avant que cette expérience ne disparaisse presque entièrement de la mémoire publique en Iran ?
Une réponse peut être recherchée dans la répression militaire, puis dans le contrôle du récit historique. Après les affrontements de 1980, l’accès des médias étrangers à Sanandaj est restreint et le récit officiel du pouvoir se substitue aux multiples récits locaux. Au fil des années, de nombreux souvenirs, les noms des personnes tuées ou exécutées, ainsi que les expériences de la vie quotidienne restent alors confinés à la mémoire des familles.
Cette dimension de la mémoire collective est également très présente dans les récits autour de Binke. De ce point de vue, le documentaire n’est pas seulement un « film sur le passé » : le fait même de réaliser le film devient une forme de travail de récupération de la mémoire.
Le lien entre 1979 et 2022
À la fin, Binke rejoint le soulèvement de Jina en 2022. Ce rapprochement historique constitue l’un des choix narratifs majeurs du film. Le documentaire ne dit pas que les événements de 1979 et ceux de 2022 sont identiques ; il les inscrit plutôt dans une même interrogation historique : le rapport entre la population et le pouvoir public, ainsi que le droit de participer à la détermination de son destin politique et social.
Dans le récit porté par le film, le soulèvement de Jina est lui aussi relié à l’idée de « reprendre en main la volonté collective ». De ce point de vue, le Sanandaj de 1979 s’inscrit dans la généalogie d’un débat qui, des décennies plus tard, réapparaît dans les rues du Kurdistan et de l’Iran.
Il ne faut cependant pas, historiquement, confondre ces deux périodes. La société iranienne, les organisations politiques, les générations, le contexte social et même le langage politique de 2022 sont profondément différents de ceux de 1979. Le lien que Binke établit entre les deux relève davantage d’une continuité conceptuelle autour de la souveraineté populaire, de la participation et de la possibilité d’une organisation venue de la base, que d’une assimilation des deux événements.

IRAN. Arrestation et torture d’un infirmier kurde
KURDISTAN. L’Iran frappe un camp kurde près de Koya
IRAK / KURDISTAN – Un camp du parti d’opposition kurde d’Iran PDK-I, situé dans le district de Koya (province d’Erbil, Kurdistan du Sud), a été la cible d’une attaque menée par trois drones. Les frappes, intervenues en deux temps distincts entre une heure et deux heures du matin, ont provoqué des dégâts matériels sur le site touché. Aucun blessé ni perte humaine n’a été signalé.
Selon Roj News, l’attaque a été attribuée au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien. Les dégâts se sont limités à la zone ciblée et aucune victime n’est à déplorer parmi les personnes présentes. L’identité des responsables n’a toutefois pas été confirmée de manière indépendante.
Le camp Azadi avait auparavant abrité des familles de combattants du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). Cette nouvelle frappe s’inscrit dans une série d’attaques répétées visant des sites liés à l’opposition kurde iranienne basés au Kurdistan du Sud.
Un historique de frappes ciblées
Le 3 mars 2026, le même camp avait déjà été visé par trois drones. Selon les informations de l’époque, l’attaque avait fait une victime légèrement blessée et causé des dégâts matériels.
Le 30 avril, cinq drones avaient frappé le site, entraînant uniquement des dégâts matériels sans faire de victimes. Des rapports indiquaient par ailleurs que le camp avait été ciblé par deux missiles quelques jours auparavant.
Le 8 juin, trois nouveaux drones avaient été lancés contre Azadi. Deux d’entre eux s’étaient écrasés à l’intérieur du camp, tandis que le troisième était tombé à proximité de l’hôpital du site. Aucun blessé n’avait été signalé, d’après des sources locales.
Plus récemment, le 24 septembre, un site appartenant au Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, situé près du sous-district de Soran, a été la cible de trois drones. Un membre des Peshmergas a été blessé, selon des sources sécuritaires.
Ces attaques successives illustrent la persistance des tensions et des frappes visant des positions associées à l’opposition kurde iranienne en territoire irakien.