SYRIE / ROJAVA – Récemment, des centaines de familles arabes sont revenues dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer). L’activiste kurde, Baz Ararat dénonce le traitement médiatique de ces retours qui cache le fait que les milliers de familles kurdes chassées de ces régions par l’invasion turque de 2019 ne puissent pas revenir sur leurs terres.
Des centaines de familles arabes sont récemment revenues en relative sécurité dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer), dans le nord-est de la Syrie. Les médias pro-intégration présentent ces retours comme un accomplissement majeur du processus en cours entre le gouvernement de transition syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Pourtant, le problème n’a jamais été le retour des familles arabes dans leurs foyers. Le véritable enjeu demeure le retour digne, volontaire et réellement sécurisé des familles kurdes déplacées depuis 2019, qui, pour l’essentiel, n’ont pas été autorisées à rentrer ou ont refusé de le faire faute de garanties concrètes.
Contexte : sept ans de déplacement forcé
En octobre 2019, l’opération turque « Source de paix », menée avec les factions de l’Armée nationale syrienne (SNA), a entraîné le déplacement de plus de 200 000 personnes dans la zone de Serê Kaniyê et de Girê Spî (Tel Abyad). La population kurde, qui constituait auparavant une part importante de la ville et de ses environs, a été massivement contrainte de fuir. Des maisons et des terres ont été occupées par des familles installées par les factions, souvent originaires d’autres régions de Syrie. Des rapports documentent des changements démographiques importants, avec une présence kurde réduite à une poignée de familles dans certains secteurs.
Depuis l’accord du 29 janvier 2026 entre le gouvernement de transition et les FDS, le principe du retour de tous les déplacés est inscrit dans les textes. Des opérations de déminage ont commencé et des convois organisés ont démarré. Un premier convoi d’environ 400 familles est parti le 10 août 2026. Un deuxième, d’environ 700 familles (près de 7 000 personnes), a quitté le camp de Serê Kaniyê près de Hasakah le 8 septembre 2026 en direction d’une cinquantaine de villages des campagnes de Serê Kaniyê, de Zirkan et de Tel Temir.
Une composition révélatrice
Selon les déclarations du porte-parole du Comité des déplacés de Serê Kaniyê, Mahmoud Jamil (Cemil), la grande majorité des familles de ce deuxième convoi sont arabes, avec une minorité de familles kurdes. Ces retours arabes se sont déroulés sans incident majeur signalé, ce qui permet aux narratifs officiels et aux médias d’intégration de parler de « succès » et de « réconciliation ».
Or, le retour des familles arabes dans leurs villages d’origine n’a jamais constitué l’obstacle principal. Ces familles pouvaient, dans de nombreux cas, regagner des zones où les conditions de sécurité et de propriété leur étaient plus favorables. Le problème structurel réside ailleurs : l’absence de garanties réelles pour les Kurdes.
Pourquoi les familles kurdes restent en marge
Plusieurs facteurs expliquent que les familles kurdes n’aient pas pu ou n’aient pas voulu rentrer massivement :
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Insécurité persistante : lors du premier convoi d’août, certaines familles kurdes ont été agressées par des groupes installés dans leurs maisons. Des véhicules ont été endommagés et une partie des retournés a dû rebrousser chemin vers Hasakah.
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Occupation des propriétés : de nombreuses maisons et terres appartenant à des Kurdes restent occupées. Des cas d’extorsion (demandes de sommes importantes pour récupérer un bien) sont régulièrement rapportés.
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Présence de mines et contrôle fragmenté : le déminage avance, mais reste incomplet. Le contrôle effectif des forces de sécurité sur les factions locales et les conseils installés depuis 2019 est encore limité.
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Absence de garanties politiques et sécuritaires : les comités de déplacés kurdes demandent une participation à l’administration locale, une protection effective et des mécanismes clairs de restitution des biens. Sans cela, beaucoup refusent de risquer un nouveau déplacement.
Les chiffres le confirment : sur les quelque 14 000 familles enregistrées pour un retour (environ 80 000 personnes), seule une fraction a pu rentrer jusqu’à présent, et la composition des convois montre un déséquilibre net en faveur des familles arabes.
Un récit d’intégration qui élude l’essentiel
Présenter ces retours arabes comme la preuve d’un processus réussi relève d’une lecture partielle. Le droit au retour est universel et doit s’appliquer à tous les déplacés, quelle que soit leur appartenance. Or, tant que les familles kurdes n’auront pas la possibilité concrète de regagner leurs villages en sécurité, de récupérer leurs biens sans rançon et de vivre sans crainte de représailles, le processus restera incomplet et asymétrique.
Dans les villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê et Tel Temir, le retour sélectif risque de conforter, plutôt que de corriger, les transformations démographiques intervenues depuis 2019. Une véritable réconciliation exige que le retour des Arabes et celui des Kurdes avancent de pair, sous des garanties identiques et vérifiables.
À ce stade, les convois de septembre 2026 illustrent davantage une gestion différenciée du dossier des déplacés qu’une solution équitable. Le problème n’a jamais été le retour des familles arabes. Il reste celui du retour digne et sécurisé des familles kurdes, encore largement empêché ou dissuadé.