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Kurdes livrés à Erdoğan : l’asymétrie de puissance face à un État surarmé et soutenu par l’OTAN

KURDISTAN. Dans un récent article*, l’universitaire Özgür Sevgi Göral analyse le processus de désarmement du PKK (via la récente loi-cadre) non comme une défaite du mouvement kurde, mais à travers trois temporalités :

  • Présent (« temps des monstres ») : un monde en crise (capitalisme, fascisme, guerres) où le mouvement kurde se distingue par sa capacité à créer des connexions égalitaires avec d’autres luttes.

  • Passé (« temps de la violence ») : il faut écouter les voix de la résistance kurde (serhildans, disparus, courage quotidien) pour un travail de mémoire émancipateur, au-delà de la justice transitionnelle libérale.

  • Avenir (« temps de la préfiguration ») : construire dès maintenant des alternatives (communes, politique de bas en haut) face aux grondements d’un futur incertain.

 

Özgür Sevgi Göral (et les réponses qui l’accompagnent) refuse de qualifier le processus actuel de « défaite ». Elle insiste sur les « connexions », les « voix » du passé et la « politique préfigurative » (construire des alternatives dès maintenant, par le bas). Selon elle, le mouvement kurde n’est pas vaincu parce qu’il continue d’exister et de projeter un avenir égalitaire.

Cette lecture se heurte à une réalité de pouvoir très concrète :

Asymétrie militaire et étatique écrasante

La Turquie dispose d’une armée parmi les plus importantes de l’OTAN, d’une industrie de défense en pleine expansion, de drones (Bayraktar), d’artillerie et de forces spéciales. Le PKK et les structures liées (YPG en Syrie, etc.) n’ont jamais eu les moyens de tenir tête durablement à cet appareil. Face à un État surarmé, les options armées sont structurellement limitées.

Soutien international de la Turquie

Membre de l’OTAN, la Turquie bénéficie d’une couverture diplomatique et militaire occidentale. Les États-Unis et l’Europe critiquent parfois les opérations turques, mais n’imposent pas de sanctions significatives ni n’empêchent les ventes d’armes. Cela laisse Ankara une grande marge de manœuvre. Les Kurdes, eux, n’ont pas d’équivalent : ni État protecteur fort, ni alliance militaire comparable.

Le rapport de force politique actuel

Le processus en cours (loi-cadre, désarmement, discussions) se déroule sous le contrôle quasi total d’Erdogan et de l’État turc. Les dirigeants kurdes sont souvent en prison ou sous pression judiciaire, les partis légaux (comme le DEM) subissent des interdictions et des arrestations, et les opérations militaires continuent dans le sud-est et en Syrie/Irak. Dans ces conditions, accepter un cadre de désarmement fixé par Ankara ressemble davantage à une concession forcée qu’à une victoire stratégique. Les Kurdes n’ont, dans l’immédiat, que peu de leviers pour imposer leurs conditions.

Limites de la « politique préfigurative » face à la répression

Construire des communes, des solidarités locales ou des alliances égalitaires est important sur le plan moral et organisationnel. Mais face à un État qui contrôle le monopole de la violence, qui peut fermer des partis, arrêter des élus et mener des opérations militaires, ces pratiques restent fragiles et ne compensent pas le déséquilibre de puissance. L’histoire récente (effondrement du processus de paix 2013-2015, reprises des combats, exil forcé de cadres) montre que l’État peut à tout moment refermer l’espace politique.

En résumé : Göral a raison de rappeler que les mouvements ne meurent pas du jour au lendemain et que la résistance civile et culturelle compte. Mais elle sous-estime le rapport de force matériel. Tant que les Kurdes restent confrontés à un État surarmé, membre de l’OTAN et déterminé à garder le contrôle, leur marge de manœuvre réelle reste étroite. Dans ce contexte, le processus actuel apparaît moins comme une étape choisie d’émancipation que comme une adaptation contrainte à une réalité de domination.

*Article (Sur l’idée de défaite et les temporalités conflictuelles du vivre ensemble) publié sur le site The Amargi « On the idea of defeat and the conflicting temporalities of living together«