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Binke, le documentaire qui déterre l’histoire oubliée de celles et ceux qui ont résisté à Sanandaj

IRAN / ROJHILAT – Le documentaire Binke, réalisé par Zanyar Omrani, revient sur un bref moment de l’histoire de l’Iran où, après la chute du régime monarchique, une partie de la société kurde tenta d’organiser le pouvoir politique et la gestion de ses propres affaires non pas à travers un État central, mais depuis la base, au moyen de conseils, de comités de quartier et d’institutions populaires. Le film inscrit cette expérience dans la continuité de la répression du Rojhilat (le Kurdistan de l’Est colonisé par l’Iran) au cours des années suivantes, avant de la mettre en perspective avec le soulèvement « jin, jiyan, azadî » (femme, vie, liberté) de 2022 provoqué suite au meurtre brutal de Jina Mahsa Amani par la police des mœurs iranienne à cause d’un voile « non conforme » à la charia islamique. Il articule ainsi plusieurs moments : la libération des prisonniers politiques pendant la révolution de 1979, l’émergence d’une forme d’autogouvernement au Kurdistan iranien (Rojhilat), la création des « Binke » et l’élection du conseil municipal, jusqu’à l’offensive de la République islamique contre le Kurdistan et au soulèvement de Jina.

 

L’importance du film se situe précisément là : Binke ne raconte pas les événements de 1979 simplement comme une composante de la « question kurde » ; il les considère comme l’une des grandes épreuves de l’après-révolution autour d’une question fondamentale : après la chute d’un ordre politique, qui doit administrer la vie politique et sociale, et selon quels mécanismes ?

Sanandaj, quelques semaines après la révolution

Pour comprendre ce que nous montre Binke, il faut revenir au contexte qui suit immédiatement la révolution de 1979. La révolution triomphe le 11 février 1979, mais, dans de nombreuses régions du pays, les nouvelles structures du pouvoir ne sont pas encore consolidées. Au Kurdistan, les partis et forces politiques qui, pendant des années, avaient mené leurs activités clandestinement ou sous la pression du régime des Pahlavi, peuvent soudain agir au grand jour. Le Komala et le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDK-I) figurent parmi les forces qui présentent leurs revendications politiques dès les premières semaines. Une part importante du courant politique dominant au Kurdistan formule alors ces revendications en termes d’autonomie locale à l’intérieur de l’Iran.

Environ un mois après la victoire de la révolution, le gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan envoie une délégation à Mahabad afin de négocier avec les représentants kurdes. Au cours des discussions de cette période, il est même question d’une forme d’autonomie régionale, avec des compétences dans les affaires locales et l’utilisation des forces peshmergas pour assurer la sécurité. Mais Téhéran reporte la décision finale à la mise en place d’une Assemblée constituante, et les divergences sur les limites de l’autonomie se renforcent progressivement.

C’est dans cette atmosphère tendue que Sanandaj (Sînê) devient le centre de la crise. Le 18 mars 1979, alors que des affrontements éclatent dans la ville à la veille du Newroz (nouvel-an kurde), les forces kurdes et les forces gouvernementales s’affrontent et l’armée utilise des hélicoptères armés. Les sources divergent sur le nombre de morts, mais des rapports publiés à l’époque font état d’au moins quelque 200 morts et d’un nombre encore plus important de blessés. L’événement sera plus tard connu sous le nom de « Newroz sanglant » et constituera un tournant dans l’éloignement d’une partie importante des forces politiques kurdes vis-à-vis du nouveau pouvoir.

Mais ce qui se joue à Sanandaj n’est pas simplement un affrontement militaire. La question est aussi de savoir quel type de relation la révolution politique nouvellement victorieuse va instaurer entre le centre et les régions périphériques.

22 mars 1979

Lorsque l’idée d’un conseil municipal est avancée

Après plusieurs jours d’affrontements, un cessez-le-feu est annoncé le 22 mars 1979. Une délégation du pouvoir central, comprenant notamment Abolhassan Bani Sadr et Mohammad Hosseini Beheshti, rencontre des représentants kurdes. Les discussions portent sur l’administration locale, la participation des Kurdes à l’élaboration de la Constitution, ainsi que sur les questions liées à la langue et à l’éducation. Dans ce même cadre, Ebrahim Younessi est nommé gouverneur de la province du Kurdistan.

Dans le récit historique sur lequel s’appuie Binke, une décision particulièrement importante est prise à cette époque : l’administration de Sanandaj doit être confiée à un conseil élu au suffrage direct. Le 22 mars 1979, lors d’une réunion en présence du ministre de l’Intérieur et du Conseil provisoire de la révolution, la création d’un tel conseil est acceptée ; pour la période de transition, un comité provisoire regroupant des représentants de différents courants est également constitué. La dissolution de certaines structures de maintien de l’ordre et l’interdiction faite aux forces armées de traverser la ville sont également évoquées.

À première vue, cette décision pourrait sembler relever d’une simple question de gestion municipale. En réalité, sa portée politique est bien plus importante. Le conseil municipal de Sanandaj n’est pas appelé seulement à gérer les rues, les marchés et les affaires urbaines : il prend en charge une partie de la question du pouvoir.

Le lendemain, le 23 mars 1979, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place Eghbal de Sanandaj. La délégation gouvernementale promet la libération des prisonniers, la sanction des responsables du massacre de Sanandaj, la fin de la censure de la radio et de la télévision, ainsi que la garantie de la sécurité. Lorsque Bani Sadr qualifie l’autonomie de « début du séparatisme » dans son discours, la foule l’interrompt en scandant des slogans. Cet épisode montre à quel point, dès le départ, le désaccord autour du terme « autonomie » est profondément politique.

En réalité, le désaccord ne porte pas simplement sur la question de savoir si « Sanandaj est iranienne ou non ». Il porte sur la manière de concilier l’appartenance à l’Iran avec le droit à l’administration locale, à la participation politique et à l’autonomie régionale.

Le référendum sur la République islamique et l’approfondissement de la fracture

Les 30 et 31 mars 1979, un référendum sur la forme du régime est organisé, et la République islamique est officiellement proclamée le 1er avril. Dans une grande partie du Kurdistan, ce référendum est boycotté par les principales forces politiques de la région. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien appelle ses partisans à ne pas y participer, et une grande partie de la population du Kurdistan ne prend pas part au scrutin.

Ce boycott ne peut être considéré comme une simple opposition électorale. Au Kurdistan, la question est alors de savoir si la nouvelle structure politique accepte ou non de reconnaître la forme d’autonomie et les droits locaux revendiqués par la population. Le pouvoir central parle de la « sécurité du Kurdistan », tandis que les dirigeants kurdes insistent sur « l’autonomie » et la représentation locale.

C’est à ce moment-là que le récit historique de Binke prend tout son sens : pourquoi l’expérience d’autogouvernement à Sanandaj débouche-t-elle sur une confrontation militaire avant même d’avoir eu le temps de se consolider ?

 

Le conseil municipal : lorsque la politique passe de la rue à l’institution

Le 14 avril 1979, les élections du conseil municipal de Sanandaj ont lieu. Le scrutin se déroule dans 68 circonscriptions et 11 membres titulaires ainsi que 6 membres suppléants sont élus. Par la suite, des conseils de quartier se constituent les uns après les autres, faisant émerger une expérience de participation directe de la population à la gestion des affaires publiques.

Les sources historiques divergent toutefois sur le nombre exact de membres du conseil. Une étude universitaire, s’appuyant sur des sources de l’époque, fait état d’environ 23 000 électeurs et de l’élection de 22 membres, dont une femme. D’autres sources parlent d’un conseil de 11 membres, ou de 11 titulaires et 6 suppléants. Pour établir avec certitude le nombre exact de membres, il faudrait revenir aux documents électoraux originaux. Une chose, cependant, est commune aux différentes sources : le conseil municipal de Sanandaj a bien été constitué et, parallèlement, des conseils de quartier ont eux aussi vu le jour.

C’est précisément à ce point que le mot « Binke » prend tout son sens.

Dans le récit du film, « binke » ne désigne pas seulement une « base » ; il renvoie à des noyaux locaux d’organisation et de prise de décision, des lieux où les habitants examinent les problèmes de leur quartier et de leur ville et s’organisent pour y répondre. Un réseau allant de la base vers le sommet est alors en train de se constituer : quartier, binke, conseil, participation populaire.

Pourquoi cette expérience est-elle perçue comme une menace par le pouvoir central ?

Si l’on réduit ce processus à un simple conflit ethnique, une dimension essentielle de la réalité disparaît. La question porte aussi, et en même temps, sur la centralité du pouvoir politique.

À Sanandaj, en 1979, plusieurs projets politiques sont simultanément en concurrence : l’autonomie régionale, un État islamique centralisé, l’islam politique sunnite local, l’organisation de la gauche et les conseils populaires.

Binke raconte l’histoire précisément à l’endroit où ces différents projets se confrontent.

Au cours des mois suivants, la distance entre les différentes parties se creuse. À la fin du mois de juin 1979, des affrontements ont lieu dans plusieurs villes du Kurdistan entre des forces kurdes et les Pasdaran. En juillet, le gouvernement envoie des délégations à Sanandaj afin de négocier avec les religieux sunnites, notamment avec le courant de Moftizadeh. Mais les négociations ne permettent pas de résoudre la crise.

En août 1979, la situation entre clairement dans une nouvelle phase. Le 19 août 1979, Khomeini ordonne une offensive de grande ampleur contre le Kurdistan, et les forces de l’armée et des Pasdaran lancent des opérations pour reprendre les zones contrôlées par les forces kurdes. Dans les semaines qui suivent, les tribunaux révolutionnaires entrent eux aussi en action parallèlement aux opérations militaires. Un rapport du Iran Human Rights Documentation Center montre que Sadegh Khalkhali prononce, dans plusieurs villes du Kurdistan, dont Sanandaj, des condamnations à mort sans procédure judiciaire équitable.

À Sanandaj, Khalkhali se rend le 27 août 1979 et prononce le même jour des condamnations à mort contre un groupe d’accusés. Le lendemain, le quotidien Ettela’at annonce l’exécution de 11 personnes à Sanandaj.

C’est un moment décisif dans l’histoire de Sanandaj : le conseil qui, quelques mois auparavant, avait été créé au terme de négociations et d’élections, se retrouve désormais dans une ville où les tribunaux révolutionnaires prononcent des condamnations à mort.

Ainsi, ce qui avait commencé, au début de la révolution, comme un conflit autour de la manière d’administrer la ville et la région, se transforme en confrontation militaire et judiciaire.

Que récupère Binke de l’histoire officielle ?

La valeur principale du documentaire d’Omrani ne réside pas seulement dans le fait qu’il remet en lumière quelques événements peu connus. L’enjeu fondamental est plutôt le changement de point de vue.

Les récits les plus courants de la révolution iranienne commencent généralement à Téhéran : la chute du Shah, le retour de Khomeini, le référendum, la fondation de la République islamique, puis la guerre Iran-Irak. Dans ce récit linéaire, le Kurdistan est souvent relégué à la périphérie, et les événements qui s’y déroulent sont généralement résumés sous les termes de « conflit du Kurdistan » ou de « soulèvement kurde ». Binke inverse cette perspective.

Dans le film, la ville elle-même devient le sujet historique : les prisonniers politiques sont libérés ; les habitants créent un conseil pour administrer la ville ; les quartiers s’organisent ; un hôpital et des comités médicaux se mettent en place ; les habitants tentent de décider eux-mêmes de leur vie quotidienne ; puis les forces militaires entrent en scène.

C’est précisément ce qui donne son sens au titre Binke : le film raconte un lieu où, pendant une brève période, les habitants ont tenté de décider eux-mêmes de leur propre vie.

Pour comprendre comment cette expérience s’achève, il faut avancer d’une année. Le 24 avril 1980, l’armée et les Pasdaran lancent une offensive de grande ampleur contre Sanandaj. Les récits associés à Binke évoquent les bombardements autour de la ville, l’utilisation de l’artillerie et des mortiers, ainsi que de violents combats dans les quartiers ; une résistance qui se prolonge pendant environ 24 jours.

Durant cette période, Shahin Bavafa, responsable de l’unique hôpital de la ville, met en place avec les habitants un réseau de comités médicaux de quartier afin de soigner les blessés sur place, alors qu’il devient de plus en plus difficile de les transporter jusqu’à l’hôpital. Après le bombardement de l’hôpital, une salle d’opération est installée dans le sous-sol d’un bâtiment du centre-ville.

C’est ici que le film suit une ligne essentielle : les conseils et les binke ne sont pas uniquement des mécanismes politiques ; au moment de la crise, ils deviennent aussi des structures sociales de survie.

 

Pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée ?

C’est l’une des questions centrales posées par Binke. Comment une ville peut-elle, en l’espace de quelques mois, connaître une expérience d’élections, de conseils de quartier, d’organisation collective et de participation politique, avant que cette expérience ne disparaisse presque entièrement de la mémoire publique en Iran ?

Une réponse peut être recherchée dans la répression militaire, puis dans le contrôle du récit historique. Après les affrontements de 1980, l’accès des médias étrangers à Sanandaj est restreint et le récit officiel du pouvoir se substitue aux multiples récits locaux. Au fil des années, de nombreux souvenirs, les noms des personnes tuées ou exécutées, ainsi que les expériences de la vie quotidienne restent alors confinés à la mémoire des familles.

Cette dimension de la mémoire collective est également très présente dans les récits autour de Binke. De ce point de vue, le documentaire n’est pas seulement un « film sur le passé » : le fait même de réaliser le film devient une forme de travail de récupération de la mémoire.

Le lien entre 1979 et 2022

À la fin, Binke rejoint le soulèvement de Jina en 2022. Ce rapprochement historique constitue l’un des choix narratifs majeurs du film. Le documentaire ne dit pas que les événements de 1979 et ceux de 2022 sont identiques ; il les inscrit plutôt dans une même interrogation historique : le rapport entre la population et le pouvoir public, ainsi que le droit de participer à la détermination de son destin politique et social.

Dans le récit porté par le film, le soulèvement de Jina est lui aussi relié à l’idée de « reprendre en main la volonté collective ». De ce point de vue, le Sanandaj de 1979 s’inscrit dans la généalogie d’un débat qui, des décennies plus tard, réapparaît dans les rues du Kurdistan et de l’Iran.

Il ne faut cependant pas, historiquement, confondre ces deux périodes. La société iranienne, les organisations politiques, les générations, le contexte social et même le langage politique de 2022 sont profondément différents de ceux de 1979. Le lien que Binke établit entre les deux relève davantage d’une continuité conceptuelle autour de la souveraineté populaire, de la participation et de la possibilité d’une organisation venue de la base, que d’une assimilation des deux événements.

Affiche de The Base, documentaire de Zanyar Omrani

Binke : récupérer de l’histoire non pas un événement, mais son effacement

On peut aussi regarder Binke sous un autre angle : ce film ne parle pas seulement d’« un événement historique » ; il parle de la manière dont un événement est effacé de la mémoire collective. Cette différence est essentielle.

Si le film se contentait de raconter l’histoire de la guerre de Sanandaj en 1979 et 1980, nous aurions affaire à un documentaire historique classique. Mais le choix du titre Binke, l’attention portée aux conseils, aux quartiers, à l’hôpital, au prisonnier politique et à la mémoire familiale montrent que la préoccupation du film dépasse largement la guerre.

La question posée par le film est la suivante : dans l’intervalle entre l’effondrement d’un ordre politique et l’installation d’un nouvel ordre, quelles possibilités se sont ouvertes à la société, et lesquelles ont été détruites ?

C’est aussi pour cette raison que Binke est important pour comprendre la révolution de 1979. Une révolution ne peut pas être comprise uniquement à travers ses dirigeants et ses institutions centrales. La révolution a également eu lieu dans les villes et les quartiers, dans les hôpitaux, les usines, les conseils, les associations et les rues. L’expérience de Sanandaj constitue l’un des exemples les plus clairs de cette dimension « par le bas » de la révolution.

Cette expérience a été vaincue, mais elle n’a pas disparu. Une partie en est restée dans la mémoire des familles, une autre dans les photographies prises par des photographes, une autre encore dans les archives de la presse et des organisations de défense des droits humains, et une autre enfin dans la mémoire politique des générations suivantes.

Binke tente de remettre ensemble ces fragments dispersés.

« On peut aimer une ville, on peut retrouver ses maisons et ses rues dans les souvenirs les plus lointains ou les plus chers ; mais ce n’est qu’au moment d’une révolte que l’on sent qu’on vit réellement dans sa propre ville — sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville appartient simultanément au “moi” et aux “autres” ; sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville devient un champ de bataille qu’il a lui-même choisi, et que la foule a choisi elle aussi ; sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville devient un espace délimité où le temps historique est suspendu, où chaque acte acquiert une valeur intrinsèque, et où les conséquences immédiates de chaque acte deviennent précieuses. Au cœur de la révolte, dans la chaleur des poursuites et des fuites, lorsque l’on se précipite vers un endroit ou qu’on en est chassé, on s’approprie la ville bien davantage que lorsque, enfant, on joue dans ses rues ou qu’on la parcourt aux côtés d’une jeune fille. À l’heure de la révolte, on n’est plus seul dans la ville. »

— Furio Jesi, Spartakus : la symbolique de la révolte, p. 54-55

 

Le documentaire Binke à voir sur YouTube (sous-titres en anglais)

Et sur Viméo

BINKE (La Base)
Un documentaire de Zanyar Omrani

Mixage musical et audio :
Roozbeh Mosleh

Conception graphique:
Runak Resulpur (Rounak Rasoulpour)