PARIS – Alors que des rumeurs circulent sur une éventuelle cession des locaux de l’ambassade d’Afghanistan à Paris à une délégation talibane, la sociologue Carol Mann lance un cri d’alarme. Dans une tribune virulente, elle appelle la France à ne pas devenir « le fossoyeur des droits humains universels ».
Spécialiste du genre et des conflits armés, chercheuse associée au LEGS (Paris 8) et directrice des associations FemAid et Women in War, Carol Mann s’inquiète d’informations selon lesquelles le gouvernement français envisagerait sérieusement de mettre à disposition le bâtiment diplomatique afghan, situé avenue Raphaël aux abords du Bois de Boulogne, pour des « échanges techniques ». Ces échanges viseraient notamment à faciliter l’expulsion d’Afghans en situation irrégulière.
Une contradiction politique « mortifère »
Pour l’auteure, cette éventualité constitue une contradiction majeure. La France accueille depuis cinq ans des réfugiés politiques afghans fuyant précisément le régime taliban, tout en ne reconnaissant pas le gouvernement de Kaboul. Les services consulaires sont déjà assurés par la mission en place. « À quoi peut donc servir une présence permanente des talibans dans des locaux diplomatiques officiels ? » interroge-t-elle.
Carol Mann, qui soutient également la lutte du peuple kurde, rappelle que le gouvernement français dénonce régulièrement le massacre systématique des droits humains en Afghanistan, en particulier la discrimination extrême imposée aux femmes. En novembre dernier, le Sénat a d’ailleurs déposé une proposition de résolution visant à qualifier de crime contre l’humanité la persécution sexiste menée par les talibans.
Menaces pour les dissidents et risque de « Cheval de Troie »
Carol Mann alerte sur les dangers concrets d’une telle présence. Une ambassade talibane équivaudrait, selon elle, à une reconnaissance de facto du régime. Elle constituerait une menace directe pour les journalistes, artistes, intellectuels et scientifiques afghans – notamment les femmes – réfugiés en France. Elle évoque le précédent de Jamal Khashoggi, assassiné en 2018 dans le consulat saoudien d’Istanbul, estimant qu’un scénario similaire est tout à fait envisageable.
Loin d’être une vitrine culturelle, cette ambassade servirait de base à la propagation de l’idéologie islamiste. Contrairement à la génération précédente, les talibans d’aujourd’hui maîtrisent les technologies modernes et pourraient y organiser surveillance, intimidation et ingérence. L’auteure souligne par ailleurs que, malgré les accords de Doha de 2020, le régime accueille de nombreux groupes djihadistes (Al-Qaïda, État islamique, TTP, ETIM, etc.), régulièrement condamnés par le Conseil de sécurité de l’ONU. Une présence officielle dans le 16e arrondissement de Paris offrirait, selon elle, une base sécurisée pour leurs activités.
La France, « patrie des droits de l’homme », en danger
Carol Mann appelle le gouvernement à privilégier d’autres solutions pour gérer les retours : accélérer l’octroi de documents afin de distinguer clairement les réfugiés menacés des personnes en situation irrégulière. Elle s’inquiète également pour les associations françaises de défense des droits humains et pour les militants engagés auprès des femmes afghanes.
Depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, rappelle-t-elle, la France s’est construite comme « la patrie des droits de l’homme ». Autoriser une présence officielle des talibans reviendrait, selon elle, à vider de son sens la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité ».
« Si jamais notre gouvernement autorise une présence officielle des talibans en France, c’est bien le mépris des droits de l’homme qui s’intégrera dans les principes revus et corrigés de la République », conclut-elle.
Cette tribune intervient alors que la France réaffirme officiellement son refus de toute normalisation avec les talibans tant que les droits humains, notamment ceux des femmes, et les engagements antiterroristes ne sont pas respectés.