TURQUIE / KURDISTAN – Mehdi Zana, personnalité emblématique de la lutte pour les droits des Kurdes en Turquie, est décédé le 29 août 2026 à Diyarbakır (Amed) à l’âge de 85 ans. Atteint de bronchopneumopathie chronique obstructive, il était hospitalisé en soins intensifs depuis quelque temps. Sa dépouille a été inhumée le lendemain au cimetière de Yeniköy à Diyarbakır, après une cérémonie d’hommage organisée devant la municipalité métropolitaine d’Amed.
Né Mehdi Bilici le 20 décembre 1940 à Silvan (Farqîn), dans la province de Diyarbakır, il changea plus tard son nom de famille pour « Zana », signifiant « sage » ou « savant ». Issu d’un milieu modeste, il fréquenta l’école primaire locale sans poursuivre d’études secondaires et commença à travailler comme tailleur dans l’atelier d’un intellectuel kurde influent, Niyazi Tatlıcı. C’est dans cet environnement, au contact des discussions politiques, que se forgea sa conscience politique.
Engagement politique précoce
En 1963, Mehdi Zana adhéra au Parti des travailleurs de Turquie (TİP). Deux ans plus tard, il devint président de la section de Silvan. Il participa également aux activités des Foyers culturels révolutionnaires de l’Est (DDKO), mouvement important dans l’éveil de la conscience kurde dans les années 1960-1970. Ses engagements le conduisirent très tôt à connaître la prison.
En décembre 1977, il fut élu maire indépendant de Diyarbakır, premier maire socialiste indépendant de la ville et figure symbolique d’une affirmation kurde démocratique. Il l’emporta largement contre des candidats plus « établis », notamment grâce à son affirmation de l’identité kurde et à l’usage du kurde. Durant son mandat (jusqu’au coup d’État du 12 septembre 1980), il encouragea l’usage de la langue kurde dans les instances municipales, tissa des liens avec d’autres collectivités kurdes et européennes (voyages en Suède, France, Allemagne) et reçut notamment des dons de bus de villes socialistes françaises.
La répression et les années de prison
Le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 mit fin brutalement à son mandat. Arrêté le 24 septembre 1980 à Istanbul, il fut accusé de « propagande séparatiste » et d’atteinte aux sentiments nationaux. Il passa plus de onze ans en détention, principalement dans la tristement célèbre prison militaire de Diyarbakır (n°5), mais aussi à Aydın, Afyon et Eskişehir. Les conditions y étaient extrêmes : tortures, pression psychologique, grèves de la faim (auxquelles il participa). La prison de Diyarbakır des années 1980 reste un symbole de la répression massive contre les militants kurdes et de gauche. Au total, Mehdi Zana passa environ 16 ans de sa vie derrière les barreaux, de manière intermittente.
Libéré en avril-mai 1991, il se rendit en France pour des soins médicaux. Réincarcéré brièvement en 1994-1995 (notamment après un témoignage devant le Parlement européen), il fut à nouveau libéré. Après 1994-1995, il vécut en exil en Europe, principalement en Suède (environ huit à dix ans) et en Allemagne. En 1996, il reçut le prix Sakharov au nom de son épouse Leyla Zana, alors emprisonnée. Il rentra en Turquie le 15 octobre 2004 ; brièvement détenu pour des affaires en suspens, il fut rapidement libéré.
Vie personnelle et héritage
Mehdi Zana épousa en 1975 Leyla Zana, devenue l’une des figures les plus connues de la politique kurde en Turquie, première femme kurde élue au Parlement turc et lauréate du prix Sakharov. Le couple eut deux enfants. Sa sœur Şükran Zana fut également députée du Parti de la démocratie (DEP).
Auteur, Mehdi Zana a publié des ouvrages de mémoires, dont Bekle Diyarbakır (Attends Diyarbakır), dans lequel il raconte son parcours, l’importance de l’atelier de tailleur dans sa politisation et les dures années de prison. Il a également écrit sur les conditions de détention extrêmes et ses positions politiques. Après sa libération, il refusa longtemps de parler turc et s’exprima uniquement en kurde.
Une figure de la résistance démocratique
Mehdi Zana incarne une génération de militants kurdes qui ont choisi la voie politique et démocratique face à la répression. Élu localement sur un programme d’affirmation identitaire et de service public dans un contexte de discrimination linguistique et culturelle, il a payé un lourd tribut personnel : prison, exil, privation durable de droits politiques. Sa trajectoire croise celle de Leyla Zana et symbolise le couple militant au cœur de la lutte pour les droits kurdes.
À l’annonce de son décès, de nombreux hommages ont été rendus. Le parti DEM a salué « l’une des figures précieuses de la lutte du peuple kurde pour la liberté et la démocratie ». Le président de la Région du Kurdistan d’Irak, Nechirvan Barzani, a également exprimé ses condoléances, soulignant les décennies de combat et les sacrifices de Mehdi Zana pour les droits de son peuple.
Mehdi Zana laisse derrière lui le souvenir d’un homme simple, tailleur devenu maire, qui a incarné la résistance non violente et démocratique kurde face aux coups d’État et à la répression systématique. Son parcours reste un chapitre important de l’histoire politique contemporaine de la Turquie et du mouvement kurde.