SYRIE / ROJAVA – Une étude de terrain menée en 2026 par le Centre de recherche du Rojava pour la protection des droits des femmes et des enfants révèle que les femmes de Qamishlo et de ses environs perçoivent la crise économique, les récents bouleversements politiques et juridiques, la guerre, les migrations et la pauvreté comme des facteurs interdépendants qui fragilisent leur quotidien et alimentent leurs craintes pour l’avenir de leurs droits et des mécanismes de protection.
Publiée samedi sur le site officiel du Mouvement des femmes kurdes Kongra Star, l’étude s’appuie sur des entretiens en face à face avec environ 600 femmes réparties dans les quartiers de Jodi, Hililiye, Qadour Bek, Antarieh, Corniche et Arbouiye (une centaine par quartier). Le centre a également conduit des enquêtes de terrain auprès de plus de 1 000 femmes afin de documenter leurs difficultés quotidiennes, leurs préoccupations et les obstacles auxquels elles sont confrontées. Kongra Star et les maisons de femmes des quartiers ont facilité l’accès aux participantes et la réalisation des entretiens.
Inquiétudes face aux changements politiques et juridiques
Selon les conclusions de l’étude, la majorité des femmes interrogées constatent que la société a connu des transformations majeures ces dernières années, dans un contexte de hausse du coût de la vie, d’aggravation des difficultés économiques et d’incertitude quant à l’avenir des droits des femmes dans le nouveau cadre politique et juridique syrien.
Une proportion significative des participantes estime que les changements politiques de l’année écoulée — notamment la chute du régime baasiste et l’arrivée d’une nouvelle autorité — ont suscité un sentiment de soulagement chez certains hommes, tout en renforçant la peur et le sentiment d’insécurité chez les femmes. Ces craintes sont directement liées à l’avenir des institutions et organisations féminines, ainsi qu’aux mécanismes d’intervention mis en place ces dernières années. Les femmes soulignent que la présence de ces structures a joué un rôle déterminant pour dissuader les violences et renforcer leur sentiment de protection.
Après 2014 : un tournant pour le statut des femmes
L’étude identifie 2014 comme une année charnière dans le nord et l’est de la Syrie. L’adoption d’une législation relative aux droits des femmes, la création d’institutions dédiées, de maisons des femmes et de mécanismes d’intervention en cas de violence ou de conflits familiaux, ainsi que le déploiement de programmes de sensibilisation destinés aux femmes et aux hommes, ont marqué un changement notable.
Ces mesures ont contribué à renforcer la confiance en soi des femmes et le sentiment de ne plus être isolées face à la violence. Elles ont également fait prendre conscience aux hommes que les actes de violence pouvaient entraîner des conséquences juridiques. L’étude met en avant le rôle joué par la Maison des femmes, les Forces de sécurité intérieure féminines (Asayish), l’Organisation Sara et Kongra Star dans l’intervention et la prévention, permettant d’éviter que les situations de violence restent confinées au cercle familial.
240 demandes en six mois dans les maisons des femmes de Qamishlo
Les données des Maisons des femmes de Qamishlo illustrent les difficultés rencontrées en 2026. Entre début janvier et mi-juillet, ces structures ont reçu 240 dossiers et demandes. Parmi elles, 109 ont été résolues et 30 ont été transmises aux tribunaux.
Sur l’ensemble, 153 requêtes concernaient des conflits entre femmes et hommes, incluant des cas de violence à l’égard des femmes et des problèmes familiaux. D’autres demandes étaient liées aux difficultés économiques et de subsistance, ainsi qu’aux tensions qu’elles génèrent au sein des foyers. Cinq requêtes relatives à la polygamie ont également été enregistrées sur la même période.
L’étude précise que ces chiffres ne correspondent pas forcément à des catégories distinctes : un même dossier peut cumuler plusieurs facteurs (problèmes financiers, conflits conjugaux et violences). Le faible nombre de demandes liées à la polygamie apparaît notable par rapport à la période antérieure à 2014, où les maisons des femmes recevaient davantage de plaintes sur ce sujet. Le centre souligne toutefois que ces cinq demandes ne reflètent pas le nombre réel de cas de polygamie dans la société, mais uniquement le volume de sollicitations reçues pendant ces six mois.
La crise économique, facteur d’aggravation de la vulnérabilité
Les entretiens montrent que la crise économique constitue une préoccupation partagée. La hausse des prix du carburant, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, combinée au chômage et à la perte de revenus, pèse lourdement sur les foyers.
Si les difficultés financières ne sont pas la cause unique des violences, elles accentuent les tensions et les conflits familiaux, en particulier pour les femmes économiquement dépendantes. L’absence de revenus propres rend plus difficile le départ d’un foyer violent ou le début d’une vie indépendante avec des enfants. Du point de vue des participantes, la crise économique est donc étroitement liée à la sécurité et à la liberté personnelle.
Guerre, migrations et pressions cumulées
L’étude relie également la situation des femmes aux conditions plus larges que traverse la société : guerre prolongée, déplacements de population, migrations, pertes économiques et incertitude quant à l’avenir. L’accumulation de ces facteurs, associée aux problèmes familiaux et aux pressions du quotidien, peut accroître le stress psychologique et social. Dans certaines circonstances, les femmes et les enfants se trouvent exposés à des risques plus élevés.
La déclaration constitutionnelle et l’avenir des droits
Les changements politiques et juridiques en Syrie apparaissent comme l’une des principales sources d’inquiétude. La Déclaration constitutionnelle adoptée le 13 mars 2025 garantit l’égalité entre les citoyens et les droits des femmes, tout en reconnaissant la jurisprudence islamique comme l’une des sources principales de la législation.
Cette disposition soulève des interrogations quant à l’avenir des règles relatives au statut personnel, au mariage, au divorce, à la protection de l’enfance et aux affaires familiales. Le nouveau système juridique n’étant pas encore pleinement établi, les femmes s’interrogent sur la préservation des acquis obtenus depuis 2014. Elles ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle comme un retour au système précédent, mais craignent la réapparition de certaines formes d’inégalité antérieures à 2014, notamment la polygamie, le mariage des enfants et un statut juridique plus faible des femmes au sein de la famille.
Rumeurs et climat d’incertitude
L’étude relève également la circulation, au sein de la société, d’inquiétudes et de rumeurs concernant l’avenir de la participation des femmes à la vie publique, leurs déplacements, leurs vêtements et la nature des relations entre hommes et femmes dans l’espace public. Même si ces craintes ne se sont pas traduites en mesures concrètes, leur diffusion reflète un état d’anxiété face à l’incertitude sur les droits qui seront effectivement protégés.
Une représentation encore limitée dans les instances de décision
Les préoccupations ne se limitent pas aux questions sociales et juridiques. Elles concernent aussi la participation politique. Selon l’étude, le parlement syrien compte 210 sièges en 2026, dont seulement 21 occupés par des femmes. Ce chiffre est considéré comme un indicateur de la représentation limitée des femmes dans les processus de décision qui façonneront l’avenir du pays.
Les questions relatives aux droits des femmes dépassent désormais le cadre de Qamishlo et de ses environs. Elles s’inscrivent dans le débat public à l’échelle nationale : en décembre 2024, Damas a connu des manifestations rassemblant des centaines de personnes réclamant une gouvernance laïque et l’égalité des droits entre les sexes.
Au-delà de la violence, la peur de la perte des acquis
L’étude conclut que la violence à l’égard des femmes ne peut être dissociée des conditions économiques, sociales et politiques qui l’entourent : pauvreté, chômage, guerre, migrations, structures patriarcales et statut juridique. Les institutions et les lois mises en place depuis 2014 ont permis de sensibiliser les femmes à leurs droits et de développer des mécanismes d’intervention et de protection.
Cependant, les préoccupations exprimées par les participantes portent sur une question plus large : les acquis juridiques, sociaux et organisationnels obtenus ces dernières années seront-ils préservés ? Les institutions et mécanismes de protection existants conserveront-ils leur capacité d’action ?
La principale inquiétude des femmes n’est donc pas seulement le risque de subir des violences, mais aussi celui de perdre des droits ou de voir s’affaiblir les dispositifs institutionnels sur lesquels elles comptaient.