AccueilKurdistanSherko Bekas, le patriarcat et la politique du jugement du passé

Sherko Bekas, le patriarcat et la politique du jugement du passé

Dans une récente interview télévisée, Nasrin Ahmed Mirza, l’épouse du regretté poète kurde Sherko Bekas (1940-2013), a déclaré qu’elle était en dernière année d’études à l’Institut des Beaux-Arts lorsqu’elle a épousé Bekas. Elle a expliqué que ce dernier lui avait demandé d’abandonner ses études car il souhaitait une épouse qui resterait à la maison pour élever les enfants et s’occuper du foyer.

Sa déclaration a déclenché une vague de critiques sur les réseaux sociaux, d’autant plus que Bekas avait consacré une grande partie de sa vie littéraire et politique à la défense des droits, de la liberté et de l’égalité des femmes. Ces critiques provenaient principalement de militantes féministes, mais aussi d’hommes qui accusaient le poète d’appliquer un double standard : soutenir la liberté des femmes dans sa poésie et sa vie publique tout en restreignant l’éducation et la vie professionnelle de sa propre épouse.

Dans un échange de commentaires sur la page Facebook de Texti Edebi (Texte Littéraire), un homme a écrit : « Rares sont les poètes qui parviennent à faire concorder leurs actes quotidiens avec leurs écrits. La plupart écrivent sous le slogan « Femme, Vie, Liberté », mais ce slogan ne semble s’appliquer qu’en dehors de leur foyer et de leur famille. Ils emprisonnent leurs propres femmes et filles, tout en demandant aux femmes et aux filles des autres d’abattre les murs de leurs prisons. »

Certains, comme Hema Niazi de Kurdipedia.org, affirment que Bekas n’était pas un intellectuel. Il était sans aucun doute un grand poète, soutiennent-ils, mais pas un homme des Lumières.

Midya Begard, une actrice kurde de renom, a proposé une perspective différente : « Il ne faut pas juger le passé à l’aune du présent. Nombre de critiques ne tiennent pas compte du contexte et des conditions sociales de l’époque, notamment en ce qui concerne les Kurdes. »

D’autres commentaires allaient plus loin, généralisant sur la relation entre les intellectuels masculins et l’émancipation des femmes. Ils présentaient la défense de l’égalité par les hommes comme intrinsèquement compromise par la pensée patriarcale, arguant que les femmes devaient s’instruire et s’émanciper elles-mêmes plutôt que de faire confiance aux hommes ou de laisser l’amour et les relations dicter leurs choix.

Alors que le débat se polarisait et prenait une tournure sensationnaliste, le musée Sherko Bekas est intervenu pour dénoncer ce qu’il a qualifié d’attaque organisée sur les réseaux sociaux contre le poète. Le musée a soutenu que la position de Bekas ne devait pas être interprétée comme signifiant que son épouse était incapable d’étudier ou de travailler, ou qu’elle n’en avait pas le droit. Il a plutôt affirmé qu’à ce stade de leur vie, la responsabilité de la gestion du foyer et des décisions familiales lui incombait, et qu’elle avait assumé cette responsabilité.

Le musée a également rejeté toute comparaison entre la position de Bekas et certaines interprétations religieuses qui enferment les femmes dans des cadres restrictive. Selon lui, une telle comparaison est trompeuse : la première est présentée comme une question de partenariat et de responsabilité familiale, tandis que la seconde repose sur une limitation de la liberté des femmes.

Cette controverse est révélatrice car elle soulève une question bien plus vaste sur la manière dont la société kurde contemporaine interprète son passé. Elle met également en lumière un conflit culturel émergent entre deux tendances de plus en plus polarisées. D’un côté, une insistance croissante sur la justice sociale, l’égalité, les droits des femmes et la réévaluation des traditions patriarcales. De l’autre, une réaction de plus en plus marquée par l’islam politique, les valeurs sociales traditionnelles et l’opposition à ce qui est perçu comme un agenda culturel occidental.

Ce débat kurde émergent peut-il être appréhendé à travers le prisme du « wokisme » ? Peut-être, mais avec prudence. Le terme lui-même est deeply controversé. Ses détracteurs l’emploient pour décrire une tendance idéologique à appliquer rétrospectivement des catégories morales contemporaines, à ignorer le contexte historique et à réduire des individus et des sociétés complexes à la dichotomie oppresseur/opprimé. Ses défenseurs, au contraire, y voient une vigilance nécessaire face aux formes d’oppression que les États et les sociétés ont historiquement normalisées ou ignorées, et qui persistent en raison des traumatismes et des injustices intergénérationnels.

Bien que le « wokisme » n’ait pas fait l’objet de nombreuses théorisations dans le discours intellectuel et politique kurde, notamment au Kurdistan du Sud (Kurdistan irakien), sa manifestation locale présente des caractéristiques distinctives. Il a été abordé superficiellement, comme une pathologie. Il est parfois lié à l’opposition à la religion, en particulier à l’islam, et aux tentatives de réinterpréter l’histoire kurde à travers l’idée d’une identité kurde préexistante à l’islam, ensuite réprimée ou transformée par la domination islamique. L’expérience historique des Kurdes sous les empires arabe et islamique est fréquemment invoquée dans ce récit. Pour certains commentateurs kurdes, l’attaque de Daech contre Sinjar et la persécution et l’esclavage des Yézidis ont renforcé la perception d’un islam intrinsèquement oppressif, destructeur et hostile aux femmes.

Le genre occupe une place prépondérante dans ce discours. Les discussions sur les droits des femmes sont de plus en plus inextricablement liées aux débats sur l’homosexualité, les identités queer et les droits des personnes LGBT. Le concept de « genre » est par conséquent devenu un enjeu politique majeur. Dans certains espaces publics et politiques, il est même devenu difficile d’employer ouvertement cette terminologie, car le discours sur le genre est parfois perçu comme un projet culturel étranger visant à saper les valeurs familiales et sociales kurdes. Les militantes pour les droits des femmes peuvent ainsi se retrouver prises entre deux feux, exposées à des attaques sur les réseaux sociaux, à la stigmatisation publique et à des formes symboliques de censure.

Cette polarisation est particulièrement problématique lorsqu’on l’applique à l’histoire du Kurdistan irakien. On ne peut analyser la région à travers le prisme des catégories conceptuelles occidentales contemporaines sans tenir compte des conditions historiques exceptionnelles qui ont façonné la société kurde.

Le Kurdistan irakien a connu quatre décennies de dictature, de résistance armée, de guerres, de déplacements forcés, de campagnes génocidaires, de soulèvements populaires et, finalement, de violents conflits internes. Ces expériences ont profondément marqué les structures familiales, les relations entre les sexes, les identités politiques et les conceptions de l’égalité et de l’ordre social.

C’est dans ce contexte plus large qu’il convient de comprendre la controverse entourant Sherko Bekas.

Bekas n’était pas qu’un simple poète. Il fut l’un des intellectuels kurdes les plus éminents de sa génération, ancien député et ministre de la Culture (1992-1993). Il prit progressivement ses distances avec les mouvements politiques nationalistes, critiquant leurs conflits internes, les restrictions à la liberté d’expression, les attitudes patriarcales et les violences faites aux femmes. Dans son recueil Maintenant une fille est ma patrie (2011), il associait explicitement les femmes à sa patrie, remettant en question les conventions sociales, le nationalisme masculin et le patriarcat kurde. Durant les dernières décennies de sa vie, il soutint les groupes de défense des droits des femmes, participa à leurs manifestations et utilisa sa poésie pour dénoncer les violences et les discriminations faites aux femmes.

La vie de Bekas comportait également une contradiction essentielle à la compréhension de son développement intellectuel. Fait important, il l’a lui-même reconnue lors de mes derniers entretiens avec lui et, finalement, lors de notre dernière rencontre à Souleimaniye.

La dernière fois que je l’ai rencontré, en compagnie de la professeure émérite Gill Hague, nous étions en train de finaliser la création du tout premier Centre d’études de genre à l’Université de Souleimaniye. C’était fin 2011, après la publication de son ouvrage Now a Girl is My Homeland.

Nous nous sommes rencontrés dans un restaurant, et lors de notre discussion sur l’égalité des sexes et les droits des femmes, il a reconnu être, selon ses propres termes, « un homme de son temps ». Il a admis que lorsqu’il a épousé Nasrin en 1969, il avait été façonné par les normes patriarcales de la société dans laquelle il vivait. Il a ouvertement reconnu avoir empêché sa femme de terminer ses études et de faire carrière, et s’attendre à ce qu’elle devienne femme au foyer. Il a lui-même reconnu cette contradiction lors de mes derniers entretiens avec lui.

Cet aveu est crucial. Son absence dans le débat actuel sur les réseaux sociaux a réduit la discussion à deux positions opposées : soit Bekas était un hypocrite, dont le comportement envers sa femme invalide son discours et son plaidoyer pour la liberté des femmes, soit il était simplement un produit de son contexte historique et ne devrait donc pas être jugé selon les normes contemporaines.

Aucune de ces positions, cependant, ne rend pleinement compte de la complexité de son parcours intellectuel.

Le contexte historique est important, mais il ne saurait justifier un tel comportement. Comprendre pourquoi un homme s’est comporté selon les normes patriarcales de sa société ne revient pas à dire que ces normes étaient pour autant acceptables. Par ailleurs, juger une figure historique exclusivement à l’aune des critères moraux contemporains peut occulter précisément le processus par lequel s’opère le changement social et intellectuel.

Le témoignage de Bekas lui-même révèle une réalité plus complexe. Il ne se présentait pas comme un visionnaire. Au contraire, il reconnaissait avoir participé, à une époque, aux structures patriarcales mêmes qu’il critiquait par la suite. Son plaidoyer ultérieur pour les droits des femmes dans sa poésie peut donc être interprété non comme une simple preuve d’hypocrisie, mais comme le signe d’une transformation intellectuelle.

Cela ne l’absout pas. Sa poésie, son militantisme politique et ses prises de position ultérieures ne sauraient effacer le vécu de sa femme. Mais son comportement passé ne saurait non plus invalider d’emblée tout ce qu’il a écrit et défendu par la suite. Une analyse pertinente doit prendre en compte ces deux aspects.

C’est précisément là que le débat actuel échoue. Les réseaux sociaux encouragent les dichotomies morales : héros ou hypocrite, progressiste ou rétrograde, victime ou oppresseur. Or, les réalités intellectuelles et sociales se conforment rarement à ces catégories rigides. Les individus peuvent reproduire les structures de leur époque tout en développant des idées qui les remettent en question. Ils peuvent être façonnés par le patriarcat et, plus tard, en devenir des critiques. Ils peuvent être incohérents, évoluer, regretter, apprendre et se contredire.

Comprendre ces complexités est essentiel pour faire progresser le débat kurde. C’est précisément cette conviction qui a guidé mon engagement dans les études de genre et la création de centres d’études de genre en 2009-2010. L’objectif n’était pas d’importer des théories occidentales abstraites dans la société kurde, ni de nier la réalité de l’oppression des femmes. Il s’agissait plutôt de créer un espace où les relations de genre et les expériences des femmes pourraient être examinées de manière critique dans le contexte historique, culturel et politique spécifique du Kurdistan.

Cependant, lorsque de telles questions sont abordées à travers un cadre radicalisé de plus en plus binaire et centré sur les médias sociaux, sans une attention suffisante à la complexité de la société kurde d’après-guerre, il peut en résulter une réaction violente plutôt qu’une véritable transformation sociale.

La question n’est donc pas de savoir si Sherko Bekas doit être jugé par le tribunal actuel. Il ne s’agit pas non plus de savoir si son contexte historique doit le soustraire à la critique. La question essentielle est de savoir ce que ses contradictions nous révèlent sur la transformation même de la société kurde.

La controverse autour de Sherko Bekas devrait donc inciter à un dialogue plus approfondi sur l’histoire kurde, le patriarcat et l’évolution sociale. Il ne s’agit ni de sanctifier le passé, ni de l’effacer. Il nous faut comprendre comment les individus ont été façonnés par leur époque, comment ils ont remis en question les normes qui les ont endoctrinés et comment le changement naît souvent de la prise de conscience de ses propres contradictions.

Ceci est particulièrement important au Kurdistan irakien, où la transformation sociale est indissociable d’une histoire marquée par la dictature, la guerre, les déplacements de population, le génocide, la lutte armée et les conflits internes. On ne peut attendre d’une société issue de telles expériences qu’elle aborde les questions de genre, de religion, d’identité et de liberté de la même manière que des sociétés aux trajectoires historiques très différentes.

La leçon la plus importante du débat autour de Sherko Bekas n’est pas de savoir s’il était un hypocrite ou un héros. Elle réside plutôt dans le fait que l’histoire de l’émancipation est rarement écrite par des personnes parfaitement émancipées dès le départ. Comprendre cette complexité n’excuse pas l’injustice ; cela nous permet de comprendre comment les individus et les sociétés évoluent et pourquoi les tentatives d’imposer ce changement par des dichotomies idéologiques peuvent engendrer le contrecoup même qu’elles cherchent à combattre.

Par Nazand Begikhani*

Article original ( en anglais) à lire sur le site The Amargi : « Sherko Bekas, patriarchy, and the politics of judging the past« 

*Nazand Begikhani (titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat de l’Université de la Sorbonne) est une poétesse kurde exilée, chercheuse spécialisée dans les violences sexuelles et sexistes, et militante des droits humains.