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Hommage au rossignol arménien de la musique kurde

CULTURE. Le 8 août 2009, à Athènes, s’éteignait Aram Tigran (né Aram Melikyan), figure majeure de la musique kurde contemporaine. Dix-sept ans plus tard, sa voix continue de résonner dans les cœurs des Kurdes et bien au-delà. Bien qu’arménien d’origine, Tigran a consacré l’essentiel de son œuvre à la langue et à la culture kurdes, devenant un symbole de fraternité entre les peuples et un gardien de la mémoire collective.

Une vie marquée par l’exil

Aram Tigran voit le jour en 1934 à Qamishli, dans le Rojava (nord-est de la Syrie). Sa famille, originaire de la région de Diyarbakır (Amed) et de Sason, avait survécu au génocide arménien de 1915 grâce, notamment, à la protection de Kurdes. Ses parents s’étaient réfugiés en Syrie, emportant avec eux les traces d’un monde disparu.

Dès l’enfance, la musique l’habite. Son père, musicien, lui transmet l’amour du kaval et de la musique traditionnelle. À six ans, Aram reçoit son premier oud. Il abandonne rapidement les études pour se consacrer entièrement à la musique. En 1953, à seulement 19 ans, il donne son premier concert public lors des célébrations du Newroz. Très vite, sa voix et son talent de joueur d’oud et de cümbüş le font connaître dans toute la région.

En 1966, il s’installe à Erevan, en Arménie soviétique. Pendant dix-huit ans, il travaille à la radio d’Erevan, dans les émissions en langue kurde. Cette période est l’une des plus fertiles de sa carrière : il y perfectionne son art, compose et enregistre des centaines de chansons. Dans les années 1990, il quitte l’Arménie pour s’établir en Europe, principalement à Athènes.

Un répertoire immense au service de la culture kurde

Aram Tigran a enrichi considérablement le patrimoine musical kurde. On lui attribue environ 230 chansons en kurde (principalement en kurmancî), 150 en arabe, ainsi que des titres en syriaque, grec, arménien, turc et zazaki. Au total, son œuvre approche ou dépasse les 500 compositions et interprétations.

Ses chansons abordent tous les thèmes de la vie : la douleur de l’exil et des massacres, la résistance, l’amour, l’enfance, la joie, mais aussi la défense de la langue kurde. Des titres comme Ey Dilberê, Bilbilo, Zimanê Kurdî, Şev Çû, Diyarbekir ou Çîyayê Gebarê sont devenus des classiques indémodables. Ils ont été repris par de grands noms de la musique kurde tels que Ciwan Haco, Mem Ararat ou Berfîn.

Surnommé le « dengbêj du Moyen-Orient » ou le « rossignol de Mésopotamie », Tigran ne se contentait pas de chanter la souffrance. Il célébrait aussi l’espoir, la dignité et la beauté de la culture kurde. Sa musique a contribué à préserver et à populariser la langue kurde à une époque où elle était souvent réprimée.

Une dernière volonté non respectée

En 2009, après avoir participé à des festivals culturels à Diyarbakır, Aram Tigran tombe malade. Il est hospitalisé à Athènes, où il meurt le 8 août, à l’âge de 75 ans. Son dernier souhait était d’être enterré à Diyarbakır, la terre de ses ancêtres. Les autorités turques refusent, arguant qu’il n’était pas citoyen turc.

Sa dépouille est alors transportée à Bruxelles, où il est inhumé au cimetière de Jette. De la terre de Diyarbakır est versée dans sa tombe, geste symbolique et poignant. Depuis, chaque année, des hommages lui sont rendus, tant en Europe qu’au Kurdistan.

Un héritage vivant

Dix-sept ans après sa disparition, Aram Tigran demeure une référence incontournable. Ses chansons circulent toujours largement sur les réseaux sociaux et dans les festivals. Il incarne la possibilité d’un dialogue et d’une fraternité entre Arméniens et Kurdes, deux peuples marqués par l’histoire tragique de l’Anatolie.

Plus qu’un simple chanteur, Aram Tigran a été un pont entre les cultures, un défenseur des langues opprimées et un artiste engagé. Sa voix, à la fois douce et puissante, continue de porter le message d’une Mésopotamie plurielle, riche de ses diversités.

Aujourd’hui encore, lorsqu’on écoute Zimanê Kurdî ou Ey Dilberê, on entend non seulement la musique d’un grand artiste, mais aussi le souffle d’un homme qui a fait de la culture un acte de résistance et d’amour.