Pourquoi la question de l’identité yézidie dépasse le simple débat sémantique.
Encore et encore, de jeunes Yézidies et Yézidis viennent me voir, au Kurdistan, dans la diaspora, après des conférences, parfois aussi en thérapie, et me posent la même question : Sommes-nous Kurdes et Yézidis [Êzdî], ou seulement Yézidis ? Ils posent souvent cette question à voix basse, presque en s’excusant, comme si une mauvaise réponse pouvait briser quelque chose. Ils subissent des pressions de leur propre communauté et de l’extérieur, et cette pression engendre une incertitude qui va bien au-delà d’une simple question de terminologie académique. Il s’agit d’appartenance, de sécurité, et en fin de compte de la question de savoir à qui l’on peut encore faire confiance après un génocide.
Depuis le 3 août 2014, lorsque le soi-disant État islamique s’est abattu sur la région yézidie de Sindjar (Şengal) dans le nord de l’Irak, a fusillé les hommes, a enlevé femmes et enfants et a réduit des milliers de personnes en esclavage, cette question est devenue l’une des débats les plus émotionnels et en même temps les plus fortement instrumentalisés politiquement au Proche-Orient : Les Yézidis sont-ils des Kurdes ou une ethnie à part entière ? La discussion est, il faut malheureusement le dire clairement, souvent menée avec une agressivité et un manque de considération qui ne rendent pas justice au sujet et blessent davantage les personnes concernées.
Une partie de la plaie est concrète, et elle n’a toujours pas été vraiment élucidée à ce jour : Lorsque les milices terroristes ont avancé dans la nuit du 3 août 2014, les unités kurdes des Peshmerga, chargées de la protection de Sinjar, se sont largement retirées, sans avertir la population à temps. Pour de nombreux Yézidis, ce moment est devenu le symbole d’une perte de confiance qui continue de se faire sentir aujourd’hui. Ce qui a réellement provoqué ce retrait est expliqué de manière différente par des experts militaires, des historiens et des victimes : l’équipement insuffisant des unités présentes par rapport à l’EI, qui avait peu auparavant capturé de lourdes armes de l’armée irakienne, le statut de Sindjar en tant que zone disputée entre Bagdad et Erbil avec des structures de commandement peu claires, ainsi que la rapidité d’une attaque multilatérale qui a apparemment dépassé les lignes de défense existantes. Ce qui manque encore aujourd’hui, c’est une enquête indépendante et transparente sur cette nuit : qui a pris quelle décision, quand et pourquoi. C’est précisément cette clarification manquante, et non seulement le retrait lui-même, qui continue de peser sur la confiance. Pour de nombreux survivants, il est établi qu’on les a abandonnés, et certains vont encore plus loin : ils sont convaincus qu’on les a abandonnés précisément parce qu’ils sont Yézidis. Une enquête honnête et menée en commun sur les événements de 2014 pourrait, indépendamment de la question de l’appartenance ethnique, reconstruire la confiance entre les Yézidies, les Yézidis et leurs voisins kurdes.
La recherche s’accorde largement sur un point : les Yézidis sont une communauté ethno-religieuse dans laquelle la religion, l’ascendance et l’ordre social – c’est-à-dire le système de castes, l’endogamie et le sanctuaire de Lalish – sont indissociablement liés. La science est en revanche divisée précisément sur la question qui est aujourd’hui si âprement débattue. Linguistiquement, culturellement et historiquement, les Yézidis sont indéniablement proches des Kurdes : la grande majorité parle le kurmandji, des chroniqueurs kurdes comme ottomans ont pendant des siècles parlé sans détour de « Kurdes yézidis », et des études génétiques montrent une plus grande proximité avec les Kurdes qu’avec les populations voisines. Certains vont encore plus loin et soutiennent la thèse selon laquelle les Yézidis seraient les véritables Kurdes originels, qui auraient préservé leur culture et leur identité préislamiques, tandis que les Kurdes musulmans auraient, par une islamisation en partie volontaire, en partie forcée, adopté de larges pans de la culture islamique ; pour cette thèse non plus, il n’existe aucune preuve scientifiquement solide. Dans le même temps, les historiens documentent que les Yézidis ont, pendant des siècles, également été persécutés, convertis de force et massacrés par certains dirigeants kurdes musulmans. On peut citer par exemple Mir Bedirhan de Botan et Mir Muhammad de Rawanduz, sous le règne desquels des massacres ciblés de Yézidis ont été commis. Des tribus kurdes ont également participé à des persécutions dans diverses configurations historiques. Même dans le Sharafname de Sharaf Khan Bidlisi, une chronique centrale des principautés kurdes du XVIe siècle, les tribus yézidies sont à peine mentionnées, et lorsqu’elles le sont, c’est généralement de manière négative. En 2014, des musulmans kurdes se sont en outre joints au soi-disant État islamique et ont participé au génocide des Yézidis. Ces responsabilités concrètes ne fondent aucune culpabilité collective des Kurdes ; elles font cependant partie de l’expérience historique de nombreux Yézidis et ne doivent pas être passées sous silence. Cette histoire de persécution n’est historiquement pas sérieusement contestable, et c’est la raison pour laquelle tant de Yézidis, surtout les jeunes après 2014, remettent fondamentalement en question leur appartenance kurde.
Celui qui veut comprendre le débat ne doit cependant pas le réduire à l’Irak. En Turquie et en Syrie, les Yézidis ont historiquement souvent été persécutés précisément parce qu’ils étaient considérés comme Kurdes. Là-bas, l’expérience de la persécution est donc étroitement liée à l’identité kurde, et non seulement yézidie, et de nombreux Yézidis de ces régions se comprennent jusqu’à aujourd’hui tout naturellement comme Kurdes et Yézidis à la fois. Dans le nord de l’Irak en revanche, surtout après 2014, la distanciation par rapport à l’identité kurde est aujourd’hui particulièrement marquée. Il n’existe donc pas de « position yézidie » unique : la réponse dépend très fortement de l’expérience de persécution concrète qui a marqué une famille ou une région. Des autodésignations différentes ne sont pas nécessairement le résultat d’une ignorance historique. Elles peuvent être des réponses raisonnables à des expériences différentes de protection, de persécution et d’appartenance politique. Un débat comparable est d’ailleurs mené par les Kurdes-alévis et les Zaza en Turquie, qui, depuis le génocide de 1937/38 à Dersim, renégocient sans cesse leur appartenance ; certains d’entre eux contestent même que les Zaza soient des Kurdes.
Dans cette situation déjà compliquée s’inscrit depuis des décennies une troisième narration, scientifiquement particulièrement douteuse : en Arménie, dès le début du XXe siècle, s’est de plus en plus imposée l’idée que les Yézidis constituaient une ethnie clairement séparée des Kurdes. Cette conception a notamment été soutenue par des théories situant les racines yézidies directement chez les Hittites ou les Sumériens et postulant une langue « yézidie » propre appelée Ezdîkî. Ces thèses ne sont majoritairement pas reconnues comme solides par la kurdologie et l’iranologie internationales. Cette politique peut également s’interpréter à la lumière des expériences conflictuelles entre Arméniens et Kurdes ainsi que de la participation de formations kurdes aux massacres et déportations de 1915. L’évolution en Arménie montre de manière exemplaire comment une recherche d’identité propre, en soi compréhensible et même légitime, peut être instrumentalisée de l’extérieur à des fins politiques. Au sein de la communauté yézidie d’Arménie, il existe aujourd’hui en conséquence des conceptions de soi différentes : certains se considèrent comme membres d’une nation indépendante, d’autres continuent de se voir comme des Kurdes yézidis ; d’autres développements religieux et sociaux se sont produits, certains sont par exemple devenus chrétiens.
Une recherche similaire d’un âge aussi élevé que possible du yézidisme se trouve désormais aussi au sein de la communauté yézidie elle-même, et elle mérite également une mise en perspective honnête. Les sources pour la période antérieure au XIIe siècle, lorsque la religion yézidie s’est consolidée autour du sanctuaire de Lalish et de l’enseignement de Sheikh Adi ibn Musafir, sont extrêmement lacunaires. Dans ce vide, certains renvoient à une origine dans le culte de Mithra ou dans les cultures sumériennes et hittites. Des influences préislamiques possibles peuvent être discutées scientifiquement. Elles ne permettent cependant ni de prouver une continuité religieuse inchangée, ni d’affirmer qu’une ethnie actuelle serait « plus ancienne » que d’autres peuples. Les religions se transforment si fondamentalement par les évolutions sociales et historiques que, de leurs formes originelles, il ne reste souvent que peu de chose. Cela vaut pour les zoroastriens actuels comme pour les Yaresan, qui ne sont plus depuis longtemps identiques à leurs prédécesseurs antiques respectifs. Et le mithraïsme historique était, on l’oublie volontiers, une religion et non une ethnie définie ; il ne peut donc a priori pas servir de preuve d’un âge ethnique plus élevé. De telles narrations d’origine insuffisamment documentées, qu’elles viennent de l’extérieur ou de l’intérieur, peuvent répondre au besoin compréhensible de redonner dignité et continuité à sa propre communauté après un génocide. Elles ne sont pour autant pas encore scientifiquement solides, et elles n’aident pas le véritable débat sur l’appartenance et la protection.
Ce qui manque presque toujours dans le débat public, c’est la dimension psychologique. Je travaille depuis de nombreuses années avec des survivants yézidis du génocide, j’ai co-construit le contingent spécial du Land de Bade-Wurtemberg en Allemagne pour les femmes et enfants yézidis survivants, et j’accompagne encore aujourd’hui des personnes concernées au Kurdistan et dans la diaspora. Dans mon travail, je rencontre des survivants et des familles chez qui le génocide a laissé une profonde méfiance, de la peur et un sentiment d’impuissance. Ces expériences agissent aussi sur les générations plus jeunes et influencent la question de savoir à quelle communauté politique elles peuvent encore faire confiance. Plus de 200 000 Yézidis vivent désormais uniquement en Allemagne ; beaucoup d’autres vivent comme déplacés dans le nord de l’Irak, une partie d’entre eux encore dans des camps. Plus de 2 600 personnes sont toujours portées disparues. Sindjar est en grande partie détruit et reste marqué par de nombreux conflits, crises sécuritaires et tensions politiques. Cette dispersion forcée à l’échelle mondiale est elle-même une forme de blessure : elle déchire les familles, affaiblit les autorités religieuses qui dépendent de la transmission orale, et peut faire perdurer peurs, méfiance et sentiments d’impuissance sur plusieurs générations. La question identitaire est donc aussi l’expression d’une profonde perte de confiance : de nombreuses victimes se demandent non seulement qui elles sont, mais aussi à quelle communauté politique elles peuvent encore appartenir sans être à nouveau livrées.
Cette perte de confiance est encore exploitée par divers acteurs politiques. L’attribution politique et administrative des Yézidis à la population kurde complique à Bagdad les revendications d’un statut de minorité autonome.
Qu’en découle-t-il ? D’abord ceci : le lien linguistique et historique étroit des Yézidis avec les communautés kurdes est bien documenté. Il n’en découle cependant pas que chaque Yézidi doive aujourd’hui se comprendre comme Kurde. Tout aussi indiscutable est la souffrance séculaire que les Yézidis ont également subie sous certains dirigeants kurdes musulmans et de la part d’acteurs kurdes individuels, et qui a reçu, avec les événements de 2014 encore non entièrement élucidés, une nouvelle plaie ouverte. Ces deux vérités existent simultanément, et aucune recherche sérieuse ne peut les résoudre l’une contre l’autre. Le droit individuel inconditionnel à l’autodésignation doit être distingué des droits collectifs de minorité et de protection. Les droits yézidis ne doivent pas dépendre du fait que toute la communauté se mette d’abord d’accord sur une seule définition ethnique.
C’est pourquoi la question décisive, au bout du compte, n’est pas purement scientifique, mais éthique et politique : Qui a le droit de décider de l’identité d’une personne, et comment garantir des droits collectifs dans une communauté qui se désigne elle-même de manière différente ? Sur l’identité personnelle, personne d’autre que la personne concernée elle-même ne peut décider. Aucun politicien kurde, aucun fonctionnaire irakien, aucun militant arménien et aucun scientifique non plus n’a le droit de prescrire à un Yézidi s’il doit se comprendre comme Kurde, comme les deux, ou seulement comme Yézidi, ou de lui interdire l’une de ces possibilités. Qui le souhaite peut se comprendre comme Kurde yézidi, comme le font tout naturellement de nombreux Yézidis en Turquie et en Syrie. Qui ne le souhaite pas a tout autant le droit de se comprendre comme membre d’une nation yézidie indépendante. Cette liberté d’autodétermination n’est pas une remarque marginale, elle est le cœur de tout le débat. En même temps, la communauté doit, indépendamment de ses différences internes, avoir droit à une protection efficace, à une participation politique et à la préservation de ses droits religieux et culturels.
Ce qu’il faut maintenant, c’est moins d’idéologie et plus de responsabilité. D’abord, la nuit du 3 août 2014 devrait être enquêtée de manière indépendante et transparente. Cela inclut la divulgation des structures de commandement de l’époque, la participation des survivants et des proches, ainsi que la désignation claire des responsabilités politiques et militaires. Au-delà, Sindjar et Sheikhan ont besoin d’une protection constitutionnelle et administrative garantie, qui assure des garanties de sécurité fiables, la reconstruction, la restitution et la sécurisation des biens, le retour des déplacés, la protection des lieux religieux ainsi qu’une participation yézidie égale aux structures administratives et sécuritaires. Bagdad doit veiller à ce que les droits de minorité et de protection des Yézidis ne dépendent pas de leur attribution formelle à un autre groupe ethnique. Erbil, de son côté, devrait soutenir l’enquête indépendante sur 2014 et reconnaître la responsabilité là où les institutions kurdes ont échoué. Et ceux qui, de l’extérieur, que ce soit depuis Erevan, Ankara ou ailleurs, apportent dans la communauté yézidie des théories soi-disant scientifiques pour les utiliser à leurs propres intérêts géopolitiques, devraient savoir qu’ils n’aident pas ainsi, mais ne font qu’approfondir la plaie ouverte.
Tant que cela n’aura pas lieu, de plus en plus de Yézidies et de Yézidis feront ce que j’observe déjà depuis longtemps : ils quitteront le Kurdistan, dans la certitude de ne presque jamais y revenir, et développeront dans la diaspora une nouvelle identité hybride qui ne se laisse plus entièrement décrire dans les catégories transmises par leurs parents et grands-parents. Le génocide de 2014 a détruit plus que des vies humaines et des villages. Il a brisé une foi séculaire en l’appartenance, qui ne pourra, si tant est que ce soit possible, être rétablie que par la reconnaissance honnête de la souffrance, une véritable volonté politique et le respect inconditionnel du droit de chaque être humain à sa propre identité.
Par Jan Ilhan Kizilhan
Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations.
Article d’origine (en allemand) à lire sur le blog de Kizilhan : « Kurdisch, ezidisch oder beides?«