TURQUIE / KURDISTAN – Après avoir survécu à la destruction de leurs villages par l’armée coloniale turque dans les années 1990 et à des années d’exil forcé, les Kurdes de la vallée de Zorava se battent aujourd’hui pour empêcher une nouvelle centrale hydroélectrique de leur voler leur terre et leur avenir.
Serpentant entre vergers et pâturages dans la région de Botan, le ruisseau Zorava est bien plus qu’un simple cours d’eau. Depuis des générations, il irrigue les cultures, abreuve le bétail et fait vivre un écosystème d’une grande richesse. Pour les familles revenues après l’exil, il est devenu le symbole de leur résilience et de leur droit à rester.
Mais ce symbole est menacé. Depuis plus de dix ans, un projet de centrale hydroélectrique pèse sur la vallée. Malgré des années de mobilisation, de manifestations et de victoires judiciaires, les promoteurs du projet ne désarment pas et multiplient les procédures pour le faire aboutir.
Retour sur une terre meurtrie
Dans les années 1990, l’armée turque a détruit de nombreux villages kurdes de la région. Des familles entières ont été déplacées de force, souvent vers la province de Siirt ou d’autres régions du pays. Ce n’est qu’après 2006 que beaucoup ont pu revenir, reconstruire leurs maisons, replanter leurs vergers et tenter de reprendre une vie normale.
À peine installés, un nouveau danger est apparu : les grands projets énergétiques. Après la mise en eau du barrage d’Ilisu, qui a déjà modifié le régime naturel des cours d’eau, la vallée de Zorava est devenue une cible de choix pour les entreprises hydroélectriques.
Première centrale, premiers dégâts
En 2015, une première centrale a été construite en amont. Les villageois dénoncent un manque total d’information et de consultation réelle. Les conséquences n’ont pas tardé.
« Le barrage a provoqué l’assèchement quasi complet d’un affluent de la Zorava », explique l’avocate Fatma Elçiçek, qui défend les habitants depuis 2019. « Si une seconde centrale voit le jour, les dommages deviendront irréversibles pour les populations, la faune et la flore. »
Un joyau de biodiversité
La vallée de Zorava figure parmi les zones les plus riches de la région sur le plan écologique. Elle abrite des espèces végétales endémiques et une faune remarquable : salamandre tachetée d’Anatolie, chèvres sauvages, loups, ours bruns, renards et hyènes rayées.
Pour les habitants, l’enjeu est vital. Ils y cultivent vergers et potagers, élèvent du bétail et récoltent traditionnellement les fruits des térébinthes. Toute baisse significative du débit du ruisseau menacerait directement leurs moyens de subsistance.
Une résistance judiciaire exemplaire
Depuis 2015, les villageois mènent une bataille sur deux fronts : dans la rue et devant les tribunaux. Ils ont déjà obtenu plusieurs victoires importantes :
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Annulation de l’autorisation initiale par le Conseil d’État.
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Rejet de l’étude d’impact environnemental (EIE) par le tribunal administratif de Siirt.
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Annulation du nouveau plan d’aménagement du territoire par le tribunal administratif régional de Gaziantep.
Malgré ces décisions, l’entreprise persiste et multiplie les recours. L’affaire est actuellement pendante devant la 6e chambre du Conseil d’État. En février 2025, les habitants ont également saisi la Cour constitutionnelle turque.
Fatma Elçiçek dénonce une justice sous pression :
« Plusieurs tribunaux et experts ont conclu à l’illégalité du projet. Pourtant, les décisions favorables aux villageois sont systématiquement contestées. Nous espérons que le Conseil d’État mettra un terme définitif à cette mascarade. »
« Nous voulons vivre sur notre terre »
Şükrü Esen, 68 ans, incarne cette lutte. Habitant du village de Şêwira (Koçdalı), il a connu l’expulsion des années 1990, l’exil, puis le retour et la reconstruction.
« Après la destruction de notre village, je suis revenu, j’ai construit cette maison et j’ai refait ma vie. Aujourd’hui, ils veulent nous chasser à nouveau avec une centrale. Nous ne l’accepterons pas. »
Selon lui, 18 villages pourraient être privés d’eau si le projet aboutit. « Ce ne sont pas seulement nos vergers et nos animaux qui disparaîtront, c’est toute notre existence sur cette terre. »
Un combat qui dépasse la vallée
Pour les habitants, il ne s’agit pas seulement d’un barrage, mais d’un modèle de développement imposé qui ignore l’impact cumulatif des projets et sacrifie les territoires kurdes. Ils défendent leur droit à rester, à vivre dignement sur une terre qu’ils ont déjà payée très cher.
« Je veux vivre sur ma terre et y mourir », conclut Şükrü Esen. « Si Zorava disparaît, ce n’est pas seulement notre vallée qui mourra. Les conséquences se feront sentir bien au-delà. » (ANF)