« Un peu », ou les joies de l’apprentissage du français

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Apprendre le français pour une Kurde arrivée à l’âge adulte en France, c’est loin d’être évident. Au fil des années, j’ai accumulé de nombreuses anecdotes liées au français. Souvent, elles étaient drôles, parfois gênant, comme quand j’ai dit une fois « grande-merde » au lieu de « grand-mère », car, en toute logique, d’après moi, si au masculin, on dit « grand-père », au féminin, cela donnait « grande-mèrde » ! Mais l’anecdote que je vais vous raconter est plus drôle…
 
J’étais en France depuis quelques mois, j’y étais entrée clandestinement et j’avais fait une demande d’asile politique auprès de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), après avoir eu un titre de séjour temporaire à la préfecture de police de mon domicile où je me rendais, une fois par mois, pour le renouvellement du titre.
 
Le titre de séjour en question m’a permis d’avoir une couverture maladie, ce qui n’était pas le cas de la majorité des demandeurs dans la même situation que moi. J’ai pu, en tant que demandeuse d’asile politique, sur les conseils d’un proche qui m’hébergeait, m’inscrire à l’Agence Nationale Pour Emploi (l’ancêtre du Pole-Emploi). Chose que je n’ai jamais comprise puisque mon titre de séjour temporaire m’interdisait de travailler.
 
A l’époque, je ne parlais pas le français et une connaissance kurde est venue avec moi pour mon inscription à l’A.N.P.E et cette dernière m’a accordé une allocation, destinée aux demandeurs d’asile politique, d’à peu près mille sept cents francs, pendant un an.
 
L’A.N.P.E avait exigé que j’aie un compte bancaire car elle payait l’allocation par virement. J’ai donc ouvert un compte livret A à La Poste et j’ai donné le RIP à l’ANPE. Je devais présenter à La poste un document de l’A.N.P.E où figuraient, mon nom, mon prénom, ma date de naissance et mon adresse.
 
Entre temps, j’avais commencé à prendre des cours de français et j’allais seule à mes rendez-vous officiels où je m’exprimais avec un français plus que rudimentaire. Quelques mois après m’être inscrite à l’ANPE, munie du document, je suis allée à La Poste, pour retirer de l’argent, mais le guichetier m’a dit que cette argent était destiné à monsieur X et non pas à mademoiselle X : moi, et que je ne pouvais le retirer. Je lui ai dit que je ne comprenais pas pourquoi puisque j’étais mlle X et qu’il n’y avait pas de m. X. Il m’a dit que l’ANPE avait désigné monsieur X comme destinataire de l’argent et m’a dit de lire ce qui était marqué sur le document de l’ANPE comme nom et titre. J’ai regardé attentivement le document et j’ai effectivement vu qu’on avait mis le titre monsieur à la place de mademoiselle qui précédait mon nom ! Le guichetier m’a dit d’aller voir l’ANPE pour corriger cette erreur si je voulais toucher cette allocation. J’ai du aller à l’ANPE où on m’a remis un nouveau document sur lequel je suis redevenue mademoiselle X !
 
Je vivais chez un proche, avec sa femme et sa fille et je fréquentais son petit cercle de Kurdes venus de la même région que nous. La majorité de ces hommes travaillaient dans le bâtiment et les femmes dans des ateliers de couture, à moitié au noir, pour des salaires de misère. Il n’y avait personne qui parlait un français correct. On prononçait souvent mal certains mots : « fiche de paie » devenait « fichetépé », « carte orange » en « kartoronge », « ANPE » en « unpeu »
 
Ce proche et sa femme travaillaient et moi, je m’occupais de leur maison et de leur fille. Je l’emmenais à l’école, la cherchais à la sortie, etc. Les mercredis et pendant les vacances scolaires elle était avec moi à la maison.
 
Dans la semaine, sauf les mercredis, j’avais mon cours de français de deux heures par jour. Le cours était donné par un homme d’une soixantaine d’années. Les personnes qui suivaient les cours l’appelaient monsieur Henri.
 
Un jour, je ne sais pour qu’elle raison, pendant les cours, on parlait de mes démarches administratives et à un moment donné, j’ai dit : Je suis allée à « l’unpeu ». Il fallait voir la tête de monsieur Henri, celui qui donnait les cours ! Il disait, en secouant vigoureusement la tête, : « Non, non, non, ce n’est pas du tout ça ! Ce n’est pas « un peu », c’est A.N.P.E. Attention, « A.N.P.E. » et « un peu » ce n’est pas du tout la même chose ! » J’étais très étonnée de sa réaction, je ne comprenais pas pourquoi c’était si important de prononcer A.N.P.E, lettre par lettre, comme disait monsieur Henri, et non pas comme dans notre petit cercle, “unpeu”, en faisant seulement deux syllabes, où tout le monde comprenait ce qu’on voulait dire, comme « fichetepé », « kartoronge », etc.
 
Bien que j’avais compris la différence entre « A.N.P.E » et « un peu », pendant longtemps l’A.N.P.E. est resté pour moi « unpeu »… un peu… comme un peu d’argent qu’elle nous versait… un peu comme un peu d’inattention qu’elle avait fait quand je m’y suis inscrite, en m’étant transformée un peu en homme avec le titre de « monsieur » à la place de « mademoiselle »…
 
Keça Bênav / La fille sans nom (en kurde, Keç signifie « fille » et Bênav « sans nom »)
Paris, septembre 2007
Image via Campus France

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