« J’ai la première place »

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Comment faisaient les demandeurs d’asile en France dans les années 1990/2000 pour obtenir un titre de séjours provisoire ? Voici le témoignage d’une femme kurde.

Quand je suis arrivée en France, je n’avais pas de titre de séjour car j’y étais entrée illégalement, sans visa. Par conséquent, j’étais dans la clandestinité et je devais, dans les meilleurs délais, aller à la préfecture de police de la banlieue où j’étais hébergée demander un titre de séjour afin de faire une demande d’asile politique, auprès de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA).
 
Le titre de séjour en question était un récépissé, valable un mois, renouvelable uniquement si l’OFPRA jugeait mon dossier recevable pour un examen. Il me permettait de rester en France dans la légalité, et pour l’acquérir, il fallait avoir un ticket qui nous permettait d’entrer dans les locaux de la préfecture. Les tickets étant limités à quelques dizaines alors que les gens qui faisaient la queue étaient à peu près une centaine, on faisait la queue, pendant plusieurs heures, pour être sûr d’en avoir un.
 
Je m’y rendais seule, vers cinq-six heures du matin pour faire la queue jusqu’à neuf heures, l’heure d’ouverture de la préfecture de police, qu’il pleuve ou qu’il neige. Il m’arrivait d’être la première ou d’être avec un ou deux hommes que je ne connaissais pas mais qui faisaient la queue comme moi alors qu’il faisait nuit et qu’il n’y avait personne d’autre dans les alentours. D’autant que le lieu était entouré d’un immense parking, désert jusqu’à l’ouverture des bureaux. Seulement de temps en temps, il y avait une voiture de police en patrouille qui passait dans les rues alentours. Autant dire que, pendant ces heures d’attente, je ne me sentais pas en sécurité.
 
Une fois, je suis arrivée, il était cinq heures et demie, il faisait nuit et froid, j’étais la première, en tout cas il n’y avait personne. J’avais peur, j’avais froid et mal aux jambes et j’attendais impatiemment que le jour et les gens arrivent. A un moment donné, j’ai vu qu’il y avait un tee-shirt, par terre, à côté de moi, quand je me suis penchée, pour voir de plus près, j’ai vu qu’il y avait aussi un mot écrit sur une feuille blanche à côté du tee-shirt : « J’ai la première place. » Apparemment, quelqu’un tenait à la première place, sans être là, mais moi qui attendait dans le froid et la nuit, avec la peur au ventre, j’ai fait une grimace en me disant que l’auteur du mot se croyait plus malin que les autres en laissant juste un mot pour avoir non seulement une place, mais de surcroît la première, toute en restant au chaud, quelque part, alors que moi, j’avais peur et froid et si c’était aussi simple de réserver une place, je pouvais faire de même : laisser un mot, la veille au soir (l’avait-il laissé la veille au soir ?) et revenir le lendemain vers neuf heures, dire que j’étais la première, et avoir un ticket pour entrer. Je me disais que je n’allais pas laisser le type prendre la première place. Comme les gens étaient beaucoup plus nombreux à vouloir entrer que les tickets distribués, il leur arrivait de revenir plusieurs jours de suite et il y avait souvent des tensions entre eux, pour une place… J’ai même entendu mon frère dire que quand lui s’y rendait, il y a plus de dix ans, la situation était pire, les gens venaient le soir, dormir sur place pour être sûr d’avoir leur sésame et les plus malins en auraient fait un marché noir, en vendant leur ticket aux gens désespérés qui n’arrivaient pas à en avoir.
 
Petit à petit, les gens sont arrivés, comme les autres fois, on était plusieurs dizaines et juste avant l’ouverture des locaux, on a vu un homme arriver, prendre le vêtement et la feuille qui se trouvaient par terre et se mettre devant moi, sans dire un mot. J’étais sidérée de le voir devant moi et je lui ai dit, tant bien que mal (à l’époque je parlais très mal le français et j’avais un vocabulaire de quelques dizaines de mot seulement), qu’il fallait qu’il fasse la queue comme tout le monde. Il m’a dit, en me montrant le mot : « j’étais là avant vous mais comme j’avais oublié un document à la maison, j’y suis retourné le chercher et d’ailleurs, j’ai laissé ce mot pour dire que j’avais la première place. » J’ai dit que je ne le croyais pas, que c’était trop facile, que j’aurais pu faire de même… Les autres personnes ne disaient rien et quand l’agent qui distribuait les tickets est arrivé, je lui ai dit ce qui s’était passé, mais il a donné un ticket à l’homme, sans même me répondre, faisant mine de ne pas m’entendre ! Je me suis dit que la prochaine fois j’allais faire pareil : laisser la veille au soir un vêtement et un mot : « J’ai la première place » et revenir le lendemain un peu avant neuf heure, prendre la tête de la queue, exactement comme cet homme ! Vous y pensez, j’étais une fille beaucoup trop peureuse pour faire une chose pareille, j’étais juste en colère !
 
Et donc, par la suite, pendant deux ans et demi (le temps qu’il m’a fallu pour avoir un titre de séjour temporaire, valable pendant un an), plutôt que de laisser un mot, j’ai toujours fait la queue, même pendant l’hiver. J’ai fait la queue pendant des heures, en attendant que le jour et les gens arrivent, que j’aie mon sésame, que je ne tombe pas malade à cause du froid, que mes doigts ne se gèlent pas, pour que je puisse signer correctement mon récépissé…
 
Ma seule consolation, pendant ces deux ans et demi-là, a été que je n’ai plus jamais vu de mot disant « J’ai la première place » !
 
Keça Bênav / La fille sans nom (en kurde, Keç signifie « fille » et Bênav « sans nom »)
 
Paris, septembre 2007

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