Cinéma: « Toutes les vies de Kojin », le tabou kurde autour de l’homosexualité

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PARIS – Le cinéaste kurde Diako Yazdani vient de sortir son documentaire « Toutes les vies de Kojin » ayant pour sujet l’impossibilité d’exister en tant qu’homosexuel au Kurdistan du Sud. Un film salvateur et coup de poing pour la société kurde ultra-conservatrice. 
 
« Tourner là où il y a de la merde »
 
Quand le réfugié kurde Diako Yazdani – originaire du Rojhilat (Kurdistan d’Iran) – arrive à Nice en 2011, après un dangereux périple, il est aussitôt arrêté et envoyé en prison. Les deux policiers qui l’emmènent dans sa cellule lui demandent ce qu’il fait dans la vie. Quand ils apprennent qu’il est cinéaste, ils lui disent « Tiens, fais ton cinéma ici ! », au moment où ils le jettent dans la cellule dont les excréments débordent des toilettes. Yazdani a déclaré que depuis cette scène, il avait décidé qu’il ne tournerait que là où il y a de la « merde ».
 
On ne sait pas si c’était pour rester fidèle à sa parole, mais en matière de « merde », Diako Yazdani a réussi à bien servir le spectateur avec « Toutes les vies de Kojin ». En effet, dans ce documentaire puissant et teinté d’humour, on voit une société hypocrite, farouchement anti-homosexuelle, alors même que beaucoup trop d’hommes sont violés par d’autres hommes frustrés dans un monde asexualisé et sans femmes. Oui, au Kurdistan du Sud, les femmes – considérées comme des proies sexuelles – sont condamnées à restées entre les quatre murs de la maison. Alors, les hommes se retournent vers d’autres hommes ou garçons qu’ils agressent impunément…
 
Le courage de Kojin
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Kojin est un jeune homme d’une vingtaine d’années et dont l’orientation sexuelle pourrait lui coûter la vie. Malgré ce risque réelle, Kojin, dont le nom signifie « toutes les vies réunies », choisi la franchise et décide de parler de son homosexualité face à la caméra et devant un imam intégriste pour qui l’homosexualité est passible de la mort, si tous les « traitements » prescrits selon les percepts de l’Islam échouent à la « soigner ».
 
Le courage d’Yazdani
 
Le réalisateur Yazdani est encore plus courageux que son personnage car il n’était pas obligé de parler de l’homosexualité au Kurdistan du Sud puisqu’il n’était pas concerné directement. En effet, dans la société kurde martyrisée de toutes parts, on a l’embarras du choix entre les génocides, guerres, exodes, catastrophes naturelles et la résistance héroïque du peuple kurde, au Rojava notamment. Trop peu pour Yazdani qui a décidé de montrer une autre facette de la société kurde au Kurdistan du Sud, la plus conservatrice des 4 Kurdistan. Pourtant, Yazdani est un Kurde attaché à sa patrie et son peuple. D’ailleurs, c’est peut-être pour cela qu’il a porté à l’écran ce sujet pour exorciser la société kurde de ce mal qu’est l’homophobie… 
 
Sans la libération sexuelle, pas de libération nationale
 
En s’attaquant à l’homosexualité au sein de la société kurde, Yazdani secoue les fondements même du mythe de l’homme kurde dont le courage est loué aux quatre coins du monde. Et pourtant, on peut être un homme fort et courageux, sans sacralisé sa virilité qui est la cause des violences masculines et des féminicides. D’ailleurs, même le leader kurde Abdullah Ocalan appelle les hommes à « tuer le mâle qui est en eux ».
 
L’icone féminine kurde, Sakine Cansiz aussi condamnait le mariage classique dans lequel les femmes sont enfermées. C’est dommage que le mouvement kurde de libération ne développe pas plus la question de la sexualité – dont celle des LGBT+ – se contenant seulement de condamner les inégalités homme/femme au sein du couple traditionnel.
 
Le cinéma kurde entre résistance et exil
 
Quand on évoque le cinéma kurde en exil avec Yazdani, il cite aussitôt Yilmaz Guney, le cinéaste légendaire kurde qui a vécu en exil à Paris dans les années 1980 et qui a obtenu la Palme d’or au festival de Cannes pour son film « Yol » (« La permission ») . L’élève d’Abbas Kiarostami, Yazdani ne cache pas son admiration pour Guney. Il déclare qu’où qu’ils se trouvent, les artistes kurdes se doivent de continuer à produire des œuvres plein d’espoir et ajoute qu’il n’y a pas lieu de tomber dans la nostalgie. En ce sens, Yazdani rejoint le sociologue kurde, Engin Sustam qui avait déclaré que l’exil avait été transformé en « un lieu de contestation » par la diaspora kurde.
 
Assurément, les artistes kurdes continuent à avancer et à produire des chefs-d’œuvre et se relèvent plus déterminés que jamais chaque fois qu’ils se retrouvent à terre. Diako Yazdani est de ces Kurdes-là et il a plusieurs projets très intéressants en cours – dont la vie d’une lesbienne kurde exilée en Allemagne et le viol masculin au Kurdistan du Sud – pour lesquels des financements sont les bienvenus. 
 
 

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