KURDISTAN. Peu de figures politiques du Moyen-Orient moderne suscitent autant d’admiration, de colère, de loyauté et de confusion qu’Abdullah Öcalan. Pendant des décennies, il a été perçu par des millions de Kurdes comme le symbole de la résistance kurde face au déni de leurs droits, à l’assimilation et aux violences d’État. Parallèlement, l’État turc et bien d’autres le considèrent comme le fondateur d’une insurrection armée qui a plongé la région dans des décennies de guerre. Aujourd’hui, après plus de 27 ans d’emprisonnement, une nouvelle accusation émerge au sein de certains milieux ethno-nationalistes kurdes, accusation que même certains de ses partisans semblent prendre au sérieux.
La question qui se pose est la suivante : Öcalan a-t-il abandonné la lutte nationale kurde ? S’est-il tourné vers les intérêts de l’État turc, comme certains le prétendent ? Ou bien tente-t-il quelque chose de bien plus complexe que beaucoup, partisans comme opposants, ne comprennent pas encore pleinement ?
De nombreux Kurdes s’interrogent : comment un dirigeant qui a inspiré des décennies de résistance peut-il aujourd’hui appeler à la coexistence démocratique, à des négociations et à une transformation de la politique kurde sans trahir la mémoire de ceux qui sont morts ?
Cette question est douloureuse parce que la lutte kurde s’est construite sur d’immenses sacrifices. Des dizaines de milliers de personnes ont péri dans le conflit entre l’État turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Des villages entiers ont été vidés et détruits, des millions de Kurdes déplacés vers les villes de l’ouest de la Turquie. La langue et l’identité kurdes ont été réprimées pendant des décennies par des politiques d’assimilation forcée. Des générations ont grandi sous l’état d’urgence, marquées par l’emprisonnement, la torture, l’exil et l’exclusion politique. Pour de nombreuses familles kurdes, cette lutte est profondément personnelle.
Dans ces conditions, toute suggestion de compromis avec l’État turc suscite inévitablement la méfiance. Pourtant, pour comprendre la position actuelle d’Öcalan, il faut d’abord mesurer l’ampleur de son évolution idéologique.
L’Öcalan des années 1980 et 1990 abordait la question kurde essentiellement sous l’angle de la libération nationale et de la lutte armée, avec pour objectif l’autodétermination face à un État qui niait jusqu’à l’existence des Kurdes. Après son arrestation en 1999, il a connu une profonde transformation. Influencé par la théorie politique, l’analyse historique et les critiques du modèle de l’État-nation, il s’est éloigné de l’idée d’un État kurde séparé pour promouvoir ce qu’il nomme le « confédéralisme démocratique » : un modèle fondé sur la démocratie locale, le pluralisme, l’émancipation des femmes, l’écologie et la coexistence par-delà les frontières ethniques.
Pour ses partisans, il ne s’agit pas d’une capitulation, mais d’une évolution stratégique. Öcalan aurait reconnu l’échec du modèle classique de l’État-nation au Moyen-Orient et compris que la poursuite d’une guerre sans fin ne ferait qu’aggraver les souffrances kurdes. Il aurait cherché à redéfinir la libération kurde au-delà des frontières et du conflit armé, en l’orientant vers une transformation démocratique plus large de la région.
Pourtant, certains critiques, y compris parmi les Kurdes, portent un regard différent. Ils estiment que son long isolement carcéral a altéré sa perception des réalités du terrain. D’autres considèrent que ses appels répétés à la paix et au compromis ont surtout profité à l’État turc, lequel a maintenu la pression militaire et les emprisonnements tandis que la partie kurde multipliait les concessions sans obtenir de garanties constitutionnelles solides.
Cette frustration s’est accentuée à chaque échec des processus de paix, notamment après la rupture des négociations de 2013-2015 et les violents affrontements urbains qui ont suivi. Pour beaucoup, ces événements ont confirmé que l’État turc recherchait avant tout le contrôle plutôt qu’une réconciliation sincère. Dès lors, tout nouvel appel à la modération peut sembler naïf, dangereux ou manipulateur.
Les attentes des Kurdes sont devenues beaucoup plus élevées. Après des décennies de lutte, nombreux sont ceux qui espéraient des avancées politiques concrètes et un processus de paix stable. Face à l’absence de résultats à la hauteur de ces sacrifices, la déception se tourne naturellement vers les dirigeants.
Les critiques actuelles envers Öcalan sont également nourries par des changements générationnels au sein de la société kurde. Les jeunes, qui n’ont pas connu l’apogée du conflit armé, vivent souvent leur identité différemment : plus nationalistes pour certains, plus ouverts sur le monde, laïques ou religieux pour d’autres, et fortement influencés par les dynamiques en Syrie, en Irak et dans la diaspora. Tous ne partagent plus le même attachement idéologique aux figures historiques.
Ces critiques sont par ailleurs amplifiées par une campagne de diffamation coordonnée sur les réseaux sociaux (Facebook, X, Instagram), souvent orchestrée par des rivaux kurdes ou des adversaires politiques.
Un autre malentendu provient de l’analyse des bouleversements régionaux après le 7 octobre. Certains milieux ethno-nationalistes kurdes ont cru percevoir une « opportunité historique » avec un éventuel remodelage du Moyen-Orient par Israël et les États-Unis. Cette lecture a été renforcée par la rhétorique de certains responsables israéliens. Lorsque Devlet Bahçeli a lancé la dernière initiative de paix, beaucoup de Kurdes ont été choqués, estimant qu’Öcalan ne devait pas répondre favorablement : « Si les Turcs craignent pour leur État, pourquoi les Kurdes devraient-ils le sauver ? »
C’est précisément là qu’Öcalan s’est montré plus stratégique que nombre de ses détracteurs. Plutôt que de miser sur des chimères régionalistes, il a cherché à saisir l’opportunité pour faire avancer son projet de libération par la voie démocratique et la négociation. Son intervention sur le Rojava s’inscrirait dans la même logique : il semblait craindre un scénario à la Gaza et privilégier la survie, la reconnaissance et les gains politiques concrets plutôt qu’une escalade émotionnelle.
Une autre source de malentendus tient à l’expérience kurde elle-même. Les processus de paix au Kurdistan ont souvent échoué, et beaucoup ignorent les exemples réussis ailleurs (Colombie, Afrique du Sud) ou les réconciliations historiques douloureuses (comme entre Juifs et Allemands après l’Holocauste). Le compromis est alors perçu comme une trahison plutôt que comme un chemin politique difficile vers la reconnaissance et la justice.
En fin de compte, la paix mérite une chance. La lutte kurde a toujours été, par essence, une lutte pour la reconnaissance. Les Kurdes ont déjà contraint la région et le monde à reconnaître leur existence, leur identité et leur poids politique. La prochaine étape consiste à transformer cette reconnaissance en justice sociale, économique, démocratique et en dignité concrète.
Mais ce débat révèle aussi un problème de communication. Les conditions de détention sévères d’Öcalan limitent ses échanges avec l’extérieur. Ses idées parviennent souvent de manière fragmentée, via des avocats, des délégations ou des représentants, favorisant les malentendus et les interprétations divergentes. Le mouvement kurde en Turquie n’explique pas toujours clairement au grand public les raisons des évolutions stratégiques. Or, des concepts comme le confédéralisme démocratique restent abstraits pour des populations qui ont vécu la guerre, le déplacement et la perte.
Pour de nombreux Kurdes, la vraie question n’est pas de savoir si Öcalan est un « collaborateur », mais si le mouvement parvient à relier les immenses sacrifices passés à son orientation politique actuelle. À quoi ont servi toutes ces souffrances ? Quel est le but final ? La coexistence est-elle possible sans justice ? La paix peut-elle exister sans reconnaissance ?
Qualifier Öcalan de collaborateur revient à nier son rôle historique central dans la résistance kurde. Considérer toute critique comme une trahison empêche, quant à elle, tout débat honnête et nécessaire.
La vérité est plus nuancée qu’une loyauté aveugle ou un rejet total. Öcalan reste une figure profondément influente car il incarne à la fois la souffrance et l’imaginaire politique kurde. Précisément parce que cette lutte a coûté si cher, les Kurdes exigent aujourd’hui clarté, résultats et une vision convaincante de l’avenir.
La colère exprimée aujourd’hui contre lui ne naît peut-être pas seulement d’un malentendu. Elle traduit souvent un deuil non apaisé, des espoirs déçus et une grande incertitude. Seul le temps dira si la stratégie d’Öcalan relève d’une sagesse historique ou d’une erreur d’appréciation.
Par Seevan Saeed
Seevan Saeed est maître de conférences en études régionales à l’Université normale du Shaanxi (Chine) et chargé de cours à l’Université de Rojava (Syrie). Il est titulaire d’une licence en sociologie et d’un master en politique sociale de l’Université de Wolverhampton (Royaume-Uni). Il a obtenu un doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter en 2015. Depuis 2015, il enseigne dans des universités chinoises et internationales. Il a publié des articles et des communications en six langues sur des questions sociales et politiques au Moyen-Orient et dans le monde.
Article en anglais à lire sur le site The Amargi « Ocalan – Collaborator, or leader redefining Kurdish struggle? »