IRAN / ROJHILAT – Dans un message bouleversant adressé aux étudiants de la bibliothèque qu’il avait fondée, Mojtaba Veysi, activiste kurde yarsan récemment abattu par les forces de sécurité iraniennes, a laissé un ultime témoignage de courage :
« Survivre et se soumettre à l’oppression par peur de la mort n’est rien d’autre que honte et humiliation. »
Un nouveau crime contre les militants kurdes
Le 28 mai 2026, Mojtaba Veysi et son frère Meysam Veysi, tous deux militants culturels de la communauté kurde Yarsani, ont été brutalement tués par les forces du Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) dans le village de Ghaleh-Kouhesh (Dalahu, province de Kermanshah).
Recherchés pour avoir courageusement participé aux manifestations de décembre 2025 et janvier 2026, les deux frères vivaient dans la clandestinité depuis plusieurs mois pour échapper aux arrestations arbitraires du régime.
Aujourd’hui est rendue publique la lettre testament de Mojtaba Veysi. Écrit en kurde sorani, ce texte de deux pages était dédié aux enfants qui fréquentaient la bibliothèque kurde du quartier, véritable havre de culture et d’identité face à l’oppression. En voici la traduction.
Traduction de la lettre de Mojtaba Veysi
« Parfois, mes pensées s’envolent vers cette bibliothèque où mon âme a jadis déployé ses ailes à travers les livres. Tous les enfants de la bibliothèque me manquent cruellement : Mehiya, Mahbub, Sena, Aylin, Servinaz, Hena, Mübin, Diana, Atusa, Hesti, Alov, Negar, Ayda, Terane, Haniye, Aydın, Berhem.
Pourrai-je un jour vous voir grandir et être témoin de votre avenir ? Pourrai-je assister à votre passage à l’âge adulte et découvrir ce que le destin vous réserve ? Je l’ignore. Mais du plus profond de mon cœur, je souhaite à chacun d’entre vous la santé, la sagesse et une vie honorable. Je vous aime.
Je vous souhaite d’acquérir la connaissance nécessaire pour vous prémunir contre la tromperie et la manipulation des hommes. Soyez emplis d’humanité et sachez la refléter autour de vous. Chérissez la liberté, recherchez sans cesse la justice, servez votre prochain et tenez-vous fermes, face à l’adversité, comme des chênes majestueux et profondément enracinés. Avec l’immense espoir de vous revoir un jour dans un monde libre et éclairé… La prospérité de la patrie et votre dignité sont mes vœux les plus chers. Que la vérité vous accompagne, qu’elle soit votre soutien et votre refuge.
Pourtant, il est des moments où je suis rongé par une profonde agitation intérieure face à un avenir si incertain. Une angoisse née de l’ignorance du cours des événements, de l’incapacité à prévoir les jours prochains. Combien de temps cela va-t-il encore durer ? Le règne de ce tyran prendra-t-il enfin fin ? Cette ère de terreur s’achèvera-t-elle, ou un autre oppresseur prendra-t-il sa place pour répéter ce cercle vicieux ? Comment le pouvoir du dictateur sera-t-il définitivement renversé et anéanti ?
Les braves continueront-ils de payer le prix de la liberté au sacrifice de leur vie et de leurs biens, pendant que les lâches et les opportunistes hériteront du pouvoir, de l’arrogance, et s’assiéront sur le trône ? Ces visages intègres qui ont lutté et perdu la vie ne laisseront-ils derrière eux que des photos suspendues aux murs des prisons ? Tous les efforts et les sacrifices de mes camarades seront-ils réduits à néant, laissant la force future de notre patrie tomber entre les mains de ceux qui ne la convoitent que par pur intérêt personnel ?
Le pouvoir doit être mis au service du peuple et de l’humanité, sinon, bientôt, les chaînes de l’esclavage seront de nouveau forgées…
Mais la douleur de se soulever pour lutter contre la tyrannie n’est pas la source de mon désespoir. Au contraire, elle est l’essence même du flux de la vie et le sens profond de notre existence. Dans ce monde absurde auquel j’ai choisi de donner ma propre signification, survivre et se soumettre à l’oppression par peur de la mort n’est que honte et humiliation.
Bien à vous,
Votre soutien et votre défenseur.
Berxwedan bi xwe jiyan e. [La résistance est en soit la vie.]
Serhildan bi xwe jiyan e. [La révolte est en soit la vie.] »