AccueilMoyen-OrientIranLe mythe américain de la démocratie dans la guerre contre l’Iran

Le mythe américain de la démocratie dans la guerre contre l’Iran

IRAN / ROJHILAT – « Continuez à manifester, l’aide arrive », a déclaré le président américain Donald Trump aux manifestants iraniens en janvier 2026. De prime abord, cette déclaration semblait témoigner d’une solidarité envers ceux qui risquaient leur vie face à la République islamique. Pourtant, après quarante jours de bombardements conjoints américano-israéliens intenses, suivis d’un cessez-le-feu fragile, la promesse d’« aide » soulève de nouvelles questions : de quelle aide s’agit-il ? À qui bénéficiera-t-elle ? Et dans quel but politique ?

Ces questions prennent une urgence particulière à la lumière des développements diplomatiques qui ont suivi le cessez-le-feu du 8 avril. Depuis lors, plusieurs séries de propositions ont été échangées entre Washington et Téhéran. Tout au long de cette période, Trump a systématiquement réduit son objectif à une exigence de sécurité : « l’Iran ne peut pas posséder l’arme nucléaire ». Cette formulation révèle que l’objectif central de la politique américaine n’est ni la transformation profonde de l’État iranien, ni la fin de ses structures patriarcales, autoritaires et répressives, mais uniquement la suspension ou la limitation de l’enrichissement d’uranium et des garanties sur la non-acquisition de l’arme nucléaire.

Dans ce contexte, le terme « aide » devient profondément ambigu. Pour les manifestants iraniens — femmes, Kurdes, Baloutches, Arabes, ouvriers, étudiants, dissidents et autres communautés opprimées —, les revendications ne se limitent pas à la question nucléaire. Elles visent à abolir les structures de surveillance, d’emprisonnement, de violences sexistes, de répression ethnique, de censure, de spoliation économique et d’exclusion politique qui régissent leur quotidien.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’« aide » va arriver, mais ce que signifie cette « aide » lorsqu’elle est promise par une puissance impériale dont les intérêts en Iran ont historiquement été guidés moins par la démocratie que par le pétrole, le contrôle militaire, l’hégémonie régionale et l’endiguement des rivaux.

La démocratie comme langage impérial

Après la Seconde Guerre mondiale, et plus encore après la fin de la Guerre froide, l’exportation d’une démocratie libérale limitée, désocialisée et dépolitisée est devenue l’un des principaux langages idéologiques de la puissance américaine. Cette démocratie était présentée comme indispensable au développement capitaliste, à la stabilité politique et à l’ordre international.

Elle permettait à l’empire de se parer d’un visage bienveillant : l’intervention devenait « assistance », la coercition « démocratisation », et la gestion violente des pays du Sud, « défense de la liberté ».

L’ordre mondial de l’après-1945 n’a pas signé la fin des empires, mais l’émergence d’une nouvelle forme d’empire : non territorial, impersonnel, organisé par les relations capitalistes sous hégémonie américaine. Cet impérialisme n’exigeait plus nécessairement une domination coloniale directe, mais un système d’États formellement souverains capables de maintenir l’ordre, la prévisibilité et l’ouverture aux capitaux, soutenus par une puissance militaire sans équivalent.

Dans ce cadre, la démocratie se réduisait souvent à un ensemble d’institutions permettant de stabiliser les marchés, garantir la propriété privée, réprimer la dissidence et intégrer les sociétés à l’ordre capitaliste dominé par Washington.

La promotion de la démocratie a toujours été conditionnelle et instrumentale : saluée quand elle sert les intérêts américains, abandonnée quand elle les contrarie. Sous l’administration Trump, même ce discours semble en partie délaissé. La visite du président en Arabie saoudite en mai 2025 l’a symbolisé : le message n’était plus que les États-Unis apportaient la démocratie, mais que l’Arabie saoudite réussissait économiquement dans son propre modèle autoritaire.

Il ne s’agit pas de la fin de l’impérialisme, mais de la chute d’un de ses masques. On n’exige plus un minimum de démocratie libérale, mais simplement que les dirigeants agissent conformément aux intérêts géopolitiques et économiques américains.

Le mythe de la démocratie imposée de l’extérieur

Pour Nastaran Saremy, chercheuse à l’Université Simon Fraser, et le Dr Amin Sharifi Isaloo, sociologue à l’University College Cork, la guerre contre l’Iran en 2026 s’inscrit dans une longue trajectoire impériale américaine dans la région (Irak, Afghanistan, etc.). Ni l’un ni l’autre ne considère cette intervention comme une « aide » ou une « intervention humanitaire ».

Ils soulignent que le soutien public américain aux manifestations peut même se révéler contre-productif, car les Iraniens n’ont pas oublié le coup d’État de 1953 ni les interventions anglo-américaines successives. Pour eux, les intérêts de Trump résident dans le pétrole, les ressources et l’influence géopolitique, et non dans la démocratie.

La guerre ne favorise pas la démocratie, elle l’entrave. Elle plonge les sociétés dans l’incertitude et la peur, renforce la pensée militariste, restreint l’espace critique et permet aux États autoritaires de consolider leur pouvoir en assimilant l’opposition à une trahison.

La démocratisation ne s’impose pas par le haut, via des négociations interétatiques, des bombardements ou des sanctions. Elle ne peut naître que de la lutte populaire, de l’organisation collective et de la construction progressive d’un pouvoir depuis la base.

Par Rojin Mukriyan, docteure en science politique à l’University College Cork (Irlande). Ses travaux portent sur la théorie politique, les études féministes et décoloniales, ainsi que sur la question kurde.

Article (en anglais) à lire sur le site The Amargi : America’s myth of democracy in the Iran war