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Bingöl : ville réduite au silence par la guerre spéciale

TURQUIE / KURDISTAN – Bingöl (Çewlig), l’une des villes les plus emblématiques du mouvement de libération kurde est aujourd’hui la cible d’une guerre spéciale systématique menée par l’État turc, alerte Rustem Sincer dans l’article suivant.

Ville réduite au silence par la guerre spéciale :

Bingöl À Bingöl, des réseaux de prostitution clandestins opèrent dans des cafés, des salons de massage et via les « services à domicile », dans une ville où les perspectives d’emploi pour les femmes restent très limitées.

Bingöl (Çewlig), l’une des villes les plus reculées et isolées du Kurdistan du Nord (Bakur), est entourée de hautes montagnes au nord et à l’est. Cet isolement géographique freine fortement son développement économique et ses échanges culturels. Dans une région où l’élevage ne dispose pas d’alternatives économiques viables et où les possibilités de production restent limitées, le chômage et l’exode rural s’alimentent mutuellement dans un cercle vicieux.

Bingöl se distingue par son riche passé de résistance. Longtemps terre d’accueil des patriotes du Kurdistan du Nord, elle porte une tradition militante profondément enracinée. Ville témoin de la fondation et des premières années du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), elle a donné naissance à de nombreuses figures importantes du mouvement de libération kurde, parmi lesquelles des cadres historiques tels que Mehmet Karasungur et Mehmet Hayri Durmuş.

C’est précisément en raison de cet héritage que Bingöl constitue une cible prioritaire des politiques de guerre spéciale menées par l’État turc.

Une stratégie de décomposition sociale

Comme dans d’autres villes du Kurdistan, ces politiques visent à corrompre les valeurs sociales à travers la drogue, la prostitution, le recrutement d’informateurs, les jeux d’argent et la criminalité organisée. À Bingöl, la réalité de ces fléaux — drogue, prostitution, formation de gangs et réseaux d’informateurs — est observable à travers des faits concrets et des témoignages locaux.

Anatomie d’un marais supervisé par l’État

La crise de la drogue à Bingöl est à la fois cause et conséquence de nombreux problèmes sociaux. Au cours de la dernière décennie, l’âge moyen des consommateurs n’a cessé de baisser, tandis que la toxicomanie s’est propagée dans presque toutes les couches de la société.

Au Kurdistan, rien ne se développe spontanément. L’augmentation massive de la consommation de drogue, le développement de réseaux de prostitution et le recrutement systématique d’informateurs s’inscrivent dans une politique d’État délibérée visant à corrompre et à dépolitiser la jeunesse kurde. À Bingöl, les trafiquants circulent librement près des commissariats et les points de vente de drogue ne font l’objet d’aucune opération sérieuse, signe évident d’une « négligence contrôlée » de la part des autorités.

Des familles patriotiques dans le viseur

L’objectif est clair : briser la jeunesse révolutionnaire pour la transformer en une génération passive et contre-révolutionnaire. Un jeune tombé dans la toxicomanie est neutralisé à la fois physiquement et politiquement. Les principales cibles de cette stratégie sont les familles qui ont payé un lourd tribut à la lutte kurde et qui restent engagées.

Suicide : un décès dans chaque lignée familiale

L’un des aspects les plus tragiques de Bingöl est l’ampleur exceptionnelle des suicides, un fléau qui perdure depuis près d’un demi-siècle et touche aujourd’hui presque toutes les familles.

À Bingöl, les enfants sont confrontés à la notion de suicide dès l’école primaire. Presque chaque famille élargie a perdu au moins un des siens de cette manière. Entre 2000 et 2023, le nombre de suicides enregistrés est passé de 22 à 58, soit une multiplication par 2,6 en 24 ans. Le taux le plus élevé a été atteint en 2014 avec 9,78 suicides pour 100 000 habitants, bien au-dessus de la moyenne nationale turque. Les 15-19 ans sont les plus touchés, avec des cas recensés même chez des enfants de 15 ans et moins.

Prostitution et gangs : invisibles mais omniprésents

Bien que moins visible dans les rues qu’à Amed ou Riha, la prostitution existe à Bingöl sous des formes plus clandestines : cafés, salons de massage et « services à domicile ». Dans une ville où les femmes ont très peu d’opportunités d’emploi, ces réseaux sont souvent liés au recrutement d’informateurs. Des femmes fragilisées par la précarité ou la toxicomanie sont poussées à la prostitution, puis utilisées comme outil de chantage.

Des structures de gangs existent également, même si elles opèrent de manière plus discrète en raison de la taille modeste de la ville et de la vigilance sociale.

Le recrutement d’informateurs : une politique prioritaire

À Bingöl, le recrutement d’informateurs commence tôt et vise des milieux politiquement sensibles, en lien direct avec l’histoire de la ville. Deux profils sont particulièrement ciblés : les jeunes en situation économique précaire à qui l’on promet des « opportunités de l’État », et les membres de familles proches du mouvement kurde, soumis à la drogue, au chantage sexuel ou à la pression économique.

Cette stratégie détruit la confiance sociale et installe un climat de paranoïa qui paralyse l’organisation et la solidarité.

Pourquoi Bingöl ?

Bingöl incarne une culture de résistance et de liberté profondément ancrée. Face à cet héritage, l’État turc déploie une stratégie multidimensionnelle combinant suicide, drogue, prostitution et délation pour briser la continuité historique du mouvement.

Malgré les alertes et les initiatives locales, l’État observe un silence délibéré. Il sait que toute enquête sérieuse révélerait l’ampleur de cette politique.

La voie vers une solution

La véritable solution passe par la reconstruction du lien politique, culturel et historique avec la jeunesse de Bingöl. L’expérience des années 2013-2015 l’a démontré : lorsque l’espoir renaît et que les jeunes s’engagent dans le mouvement, la consommation de drogue recule nettement.

La drogue ne doit pas être vue uniquement comme un problème de substance, mais comme un phénomène social, économique et politique qu’il faut combattre par une approche globale et une résistance organisée.

ANF