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Warisha Moradi : Les prisons ne nous brisent pas

IRAN / ROJHILAT – La Campagne de Liberté a diffusé une lettre de la prisonnière politique kurde Warisha Moradi à l’occasion du 16e anniversaire des exécutions des prisonniers politiques Shirin Alamhouli, Farzad Kamangar, Ali Heidarian, Farhad Vakili et Mehdi Eslamian.

Dans sa lettre, Warisha Moradi écrit : « Le 9 mai n’est pas une simple date. C’est un moment où la mémoire de ces terres s’interrompt et respire à nouveau. En cet instant, rassemblons les noms qui ont échappé à l’oubli et sont devenus mémoire. 

Şîrîn Elemhulî, Ferzad Kemanger, Ferhad Wekili, Eli Heyderyan, Mehdi Eslamian… Chaque nom n’est pas une fin, mais une blessure vivante dans le corps du temps.

Dans ces contrées, la mort n’est parfois plus une fin, mais un instrument de politique qui continue sous un autre visage. La vie elle-même est suspendue, non pour être vécue, mais pour être mise à l’épreuve par la peur. Les histoires sont lourdes, mais plus lourde encore est leur répétition. Dans cette répétition, les êtres humains sont peu à peu réduits à des numéros, à des dossiers, à des verdicts et à de brefs entrefilets.

En surface, tout devient habitude. Les nouvelles raccourcissent, les réactions s’affaiblissent, les exécutions se transforment en simples sous-titres. Pourtant, au plus profond, quelque chose refuse d’oublier. Cette mémoire oppose une résistance silencieuse mais obstinée à l’érosion.

C’est dans cette répétition que les mythes reviennent à la vie : le visage de Dehak réapparaît, exigeant chaque jour sa part de vies pour apaiser sa peur. La destruction n’est plus l’exception, elle devient la règle.

Dans un tel monde, respirer, se tenir debout, penser, tout peut être perçu comme une menace. La mort nous ronge non seulement lorsqu’elle frappe, mais par sa répétition incessante, jusqu’à ce que la mort d’un jeune ne soit plus qu’un bref instant noyé dans le bruit.

Pourtant, aucune mort ne devrait devenir routine, et aucun nom ne devrait se vider de son sens à force d’être répété. Chaque vie est un monde unique. Chaque fin ignorée creuse une fissure de plus dans l’âme collective.

Ces noms ne sont pas seulement le passé : ce sont des questions vivantes. Comment une société peut-elle vivre et faire son deuil en même temps ? La mémoire historique ne peut être enterrée. Elle circule dans les profondeurs de la société, survit dans les récits et resurgit soudainement.

La résistance ne consiste pas seulement à défier le pouvoir. Elle est avant tout une mémoire qui refuse l’oubli. Elle affirme que ce qui a été vécu ne sera ni effacé, ni normalisé, ni privé de sens.

Une société qui préserve sa mémoire reste vivante à l’intérieur, même sous l’oppression et le silence. Car en elle demeure quelque chose d’indestructible : la conscience sociale.

Tant que cette conscience vivra, aucune potence n’aura le dernier mot.

La potence ne nous brise pas ; elle enfonce seulement nos racines plus profondément dans la terre. »

Warisha Moradi Mai 2026