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Choquée par le racisme anti-kurde, elle fait un doctorat sur le vécu des journalistes kurdes

RACISME. La journaliste et chercheuse iranienne Zahra Kamali a publié sa thèse de doctorat sous forme de livre. Intitulé « Possibilités de résistance à l’idéologie hégémonique dans les médias kurdes », l’ouvrage est une étude ethnographique approfondie sur la vie quotidienne et les expériences professionnelles des journalistes kurdes, menée sur plus de deux ans. Il couvre les quatre régions du Kurdistan (Iran, Turquie, Irak, Syrie) ainsi que la diaspora en Europe.

Dans un entretien accordé à l’Agence Mésopotamie (MA), Zahra Kamali explique ce qui l’a poussée à entreprendre cette recherche :

« Mon intérêt pour les journalistes kurdes est né d’une expérience personnelle et d’une rencontre progressive avec la notion d’altérité. J’ai grandi à Téhéran, où les Kurdes étaient réduits à une image stéréotypée : on les voyait danser à la télévision pendant la “Semaine de l’Unité”, présentés comme une minorité sunnite, sans aucune compréhension réelle de leur vie et de leurs expériences. »

Un voyage dans la région du Zagros lui a fait découvrir la vie des Kurdes pratiquant la transhumance et la relative liberté des femmes, contrastant fortement avec les restrictions imposées à Téhéran. Mais le véritable déclic s’est produit en Turquie :

« J’ai récité une phrase en kurde à mon voisin kurde. Il m’a immédiatement mis la main sur la bouche et m’a dit : “Ici, dehors, on ne parle pas des Kurdes, du Kurdistan ni de la langue kurde.” Cette réaction m’a profondément marquée. »

Cet incident l’a amenée à questionner ses amis kurdes et à réaliser que la situation n’était guère différente en Iran. Un appel à un ami kurde yarsan (une religion non reconnue en Iran) a duré des heures et lui a révélé la souffrance d’être considéré comme « l’autre ». Bouleversée, elle a pleuré toute la nuit et décidé de consacrer ses recherches aux minorités ethniques et à l’expérience de l’altérité.

S’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau, Michel Foucault et Giorgio Agamben, Zahra Kamali analyse comment les journalistes kurdes préservent leur identité face aux rapports de force inégaux, à la censure, aux pressions politiques et aux limitations institutionnelles.

Elle souligne le rôle crucial de la presse kurde :

« La presse kurde a joué un rôle important dans la protection de la langue, de la culture et de l’identité. Elle préserve son indépendance dans les décisions importantes. »

L’étude met également en lumière les différences d’expériences entre le Kurdistan et la diaspora, ainsi que les multiples formes d’altérité vécues selon les contextes historiques et politiques. Une place importante est accordée aux femmes journalistes, confrontées à une double oppression : ethnique et patriarcale. Zahra Kamali, qui a elle-même travaillé sur les violences sexuelles, insiste sur les luttes spécifiques des femmes : précarité, responsabilités familiales, salaires inférieurs, harcèlement et violences au travail.

Dans le dernier chapitre, elle développe deux concepts novateurs :

  • la subjectivité journalistique à l’aube d’une existence précaire : comment les journalistes kurdes maintiennent leur capacité d’agir dans un contexte instable et marginal ;

  • l’existence par la non-existence : une forme radicale de résistance lorsque toutes les voies d’existence conventionnelles sont fermées (illustrée notamment par les immolations publiques de femmes à Ilam).

Zahra Kamali conclut sur une note personnelle : elle a commencé à apprendre le kurde, une expérience qui l’a profondément touchée, tout en regrettant que certains Kurdes ne puissent ni lire ni écrire leur langue maternelle. Elle exprime enfin son souhait de voir les Kurdes vivre un jour une vie « normale » (…).