Le 24 juillet 1923, la signature du Traité de Lausanne a gravé dans le marbre la division définitive du Kurdistan entre la Turquie, l’Irak (sous mandat britannique), la Syrie (sous mandat français) et l’Iran. En effaçant les promesses d’autonomie kurde du Traité de Sèvres (1920), cet accord diplomatique a marqué le début d’un siècle de négation identitaire et de répression systématique sous les États-nations modernes. Pourtant, pour saisir la profondeur de cette rupture, il faut remonter aux racines impériales de la fragmentation : un processus séculaire où les Kurdes, dotés d’une semi-autonomie locale substantielle, ont été progressivement dépossédés de leurs structures politiques traditionnelles, avant d’être relégués au statut de minorités sans reconnaissance collective.
1. Le Paradoxe Safavide : Des Racines Kurdes à la Division
L’un des aspects les plus tragiques et fascinants de cette histoire réside dans les origines kurdes de la dynastie safavide, qui deviendra le principal rival des Ottomans et l’artisan d’une frontière rigide traversant le Kurdistan.
La lignée remonte à Sheikh Safi al-Din Ardabili (1252-1334), fondateur de l’ordre soufi Safaviyya. Les manuscrits anciens de la Safvat as-Safa (biographie datant des XVe-XVIe siècles) confirment explicitement que son ascendance passe par Firuz Shah Zarin-Kolah (ou Pirooz al-Kurdi al-Sanjani), un notable kurde originaire de Sanjar (Sinjar) en Kurdistan. La famille migre au XIe siècle vers Ardabil (Azerbaïdjan iranien), adoptant progressivement le persan tout en conservant des liens avec les communautés kurdes sunnites.
Cette ascendance kurde s’efface au fil du temps : sous Shah Ismail Ier (r. 1501-1524), la dynastie se « turquifie » militairement en s’appuyant sur les tribus turkmènes Qizilbash, et impose le chiisme duodécimain comme religion d’État en 1501. Cette décision crée une fracture religieuse profonde avec la majorité kurde sunnite (rite shafi’ite), transformant les Kurdes en sujets potentiellement déloyaux. Pour consolider l’empire face aux Ottomans, les Safavides pratiquent la « terre brûlée » au Kurdistan et déportent massivement des tribus kurdes vers le Khorassan (jusqu’à 15 000 familles sous Shah Abbas Ier), en faisant un tampon contre les invasions ouzbèkes et turkmènes. Ces enclaves kurdes isolées persistent aujourd’hui dans le nord-est de l’Iran.
2. L’Ère des Émirats : Une Semi-Autonomie Héréditaire (XVIe-XIXe siècles)
En réponse à la menace safavide, un pacte stratégique décisif est conclu en 1514-1515 entre l’érudit kurde Idris Bitlisi et le sultan ottoman Selim Ier, après la victoire ottomane à Chaldiran. Idris Bitlisi unifie plus de 46 émirs kurdes et négocie un accord formel reconnaissant leur semi-autonomie héréditaire en échange de loyauté, de troupes et de surveillance de la frontière orientale.
Ce système, parfois désigné comme l’« Eyalet de Kurdistan » dans les registres ottomans (bien que l’eyalet administratif formel ne date que de 1846-1867), octroyait aux émirs des prérogatives quasi régaliennes :
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Souveraineté locale : gouvernance héréditaire, levée d’impôts (souvent réduits ou exemptés), maintien d’armées propres.
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Justice et tradition : application des lois coutumières tribales et islamiques.
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Rôle stratégique : rempart contre les Perses, sans unification kurde possible (frontières fixes, interdiction de fusion).
Principaux émirats : Botan (Cizre), Soran (Rawanduz), Baban (Sulaymaniyah), Hakkari, Bitlis, etc. Ce cadre permettait aux Kurdes de préserver une identité politique et culturelle locale pendant environ trois siècles, dans un arrangement pragmatique et mutuellement bénéfique avec les Ottomans.
3. Le Kurdistan : Champ de Bataille des Empires et Perte de l’Autonomie
Coincé entre Ottomans, Perses (puis Qajars) et Russes, le Kurdistan devient une zone tampon sacrifiée. Le traité de Zuhab (1639) stabilise temporairement la frontière, mais les guerres intermittentes persistent.
Au XIXe siècle, l’irruption russe et les réformes Tanzimat (centralisation dès 1839) accélèrent le démantèlement :
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Campagnes contre Soran (1834-1837), Botan (1847 : Bedir Khan Beg, qui avait consolidé un pouvoir quasi-indépendant, est vaincu après trahison interne ; siège d’Eruh, reddition le 4 juillet 1847, exil en Crète).
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Abolition des privilèges héréditaires, remplacement par gouverneurs ottomans directs.
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Création des régiments Hamidiye (1891) sous Abdul Hamid II : milices kurdes irrégulières (principalement sunnites) pour contrer Russes et Arméniens, mais outil de contrôle et de division interne (impliquées dans les massacres hamidiens de 1894-1896 contre Arméniens ; représailles contre Kurdes dissidents).
La chute de Botan en 1847 symbolise la fin de l’autonomie traditionnelle : les Kurdes passent d’alliés semi-indépendants à sujets directs d’un État centralisé.
4. De la Centralisation au Déni de Lausanne
La fin du XIXe siècle intensifie les tensions : les Hamidiye militarisent la société kurde tout en l’étouffant. La Première Guerre mondiale (1914-1918) voit les Kurdes alliés aux Ottomans (participation au génocide arménien 1915), mais subissant massacres et déplacements massifs.
La chute de l’Empire ouvre une brève fenêtre : le Traité de Sèvres (1920) promet autonomie (articles 62-64) et potentiellement un État via plébiscite. Mais la victoire de Mustafa Kemal Atatürk force une renégociation. Lausanne (1923) ignore les Kurdes :
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Fragmentation territoriale : découpage arbitraire d’une région homogène (~400 000 km²) entre quatre États hostiles.
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Négation identitaire : aucune protection comme minorité nationale (contrairement aux Arméniens/Grecs), légitimant turquification, arabisation, persification.
Cela déclenche révoltes immédiates (Sheikh Said 1925), écrasées brutalement.