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« La Turquie instrumentalise la question kurde à des fins politiques »

KURDISTAN – Un universitaire égyptien spécialiste des affaires kurdes et du Moyen-Orient critique l’instrumentalisation politique de la question kurde par Ankara.

Face aux difficultés politiques et économiques que traverse la Turquie, les doutes s’intensifient sur la sincérité du processus de paix avec les Kurdes et sur sa possible instrumentalisation à des fins électorales et tactiques.

Mahmoud Zayed, universitaire à l’Université du Caire et spécialiste reconnu des questions kurdes et moyen-orientales, estime que la Turquie traite la question kurde de manière pragmatique et opportuniste, plutôt que comme un enjeu de droits fondamentaux et de réforme structurelle de l’État. Selon lui, Ankara utilise le dialogue et le processus de paix comme un levier dans ses calculs politiques internes, notamment pour préparer d’éventuels amendements constitutionnels et maximiser ses chances électorales.

« Le gouvernement turc et l’AKP considèrent le processus de paix initié par Abdullah Öcalan soit comme une manœuvre tactique, soit comme une nécessité stratégique temporaire », affirme Mahmoud Zayed. Il souligne que le vote kurde pourrait s’avérer décisif lors de prochaines échéances électorales ou d’un référendum constitutionnel, poussant le pouvoir à chercher à neutraliser ou à séduire une partie de l’opinion kurde, notamment via les initiatives de Devlet Bahçeli.

Une approche sécuritaire dominante

Le chercheur critique vivement la politique de l’AKP, qui oscille selon lui entre ouvertures tactiques et répression sécuritaire. Il dénonce notamment la destitution répétée des maires élus dans les municipalités kurdes, les poursuites judiciaires massives contre des responsables et journalistes kurdes sur la base d’accusations de « terrorisme » souvent jugées vagues, ainsi que le retard dans la mise en œuvre de mesures concrètes en réponse à l’initiative d’Öcalan.

« Le gouvernement ne propose aucune réforme législative ou constitutionnelle sérieuse garantissant les droits culturels, linguistiques et identitaires des Kurdes, ni de véritable avancée vers la décentralisation. Il s’agit avant tout de désarmer les acteurs kurdes armés pour assurer la stabilité sécuritaire, sans transformation structurelle de l’État centralisé », explique-t-il.

Crise interne et politique régionale

Mahmoud Zayed met en garde contre l’impact des crises économiques et politiques intérieures, qui poussent le pouvoir à durcir sa rhétorique nationaliste et à instrumentaliser les menaces sécuritaires pour détourner l’attention de l’opinion publique. Il considère notamment la politique turque au Rojava (nord-est de la Syrie) comme un prolongement direct de ses calculs internes : « Le Rojava sert souvent de bouc émissaire sur lequel le gouvernement projette ses échecs ou comme caisse de résonance pour ses conflits intérieurs. »

Chaque fois que la situation intérieure se dégrade, Ankara aurait tendance à exporter la crise via des opérations militaires ou des menaces dans le nord de la Syrie, sous couvert de « zone de sécurité » et de lutte contre le PKK.

Trois scénarios pour l’avenir

Face à cette dynamique, Mahmoud Zayed esquisse trois scénarios possibles :

Maintien de l’impasse : Le processus de paix reste gelé, sans véritable avancée législative ni rupture totale. La situation est gérée au coup par coup.

Retour à l’escalade : En cas de frustration kurde face à l’absence de réformes ou si le pouvoir estime ne plus tirer bénéfice électoral du dossier, un retour à la confrontation sécuritaire, interne et externe, devient probable.

Accord constitutionnel global (scénario optimiste mais peu probable) : Il supposerait des réformes législatives concrètes, la reconnaissance de droits culturels, l’intégration des combattants désarmés et un soutien kurde aux amendements constitutionnels voulus par le pouvoir. Ce scénario se heurte cependant à la forte opposition nationaliste au sein de la coalition gouvernementale et à une profonde crise de confiance.

Le spécialiste conclut que la question kurde reste étroitement liée aux grands bouleversements régionaux en cours au Moyen-Orient. Son règlement durable dépendra de la capacité des acteurs kurdes à peser dans le nouvel ordre régional, mais aussi de la volonté réelle d’Ankara d’aller au-delà d’une simple gestion tactique et sécuritaire du dossier.

Mahmoud Zayed, universitaire égyptien, spécialiste des affaires kurdes et du Moyen-Orient