AccueilKurdistanBakurAffaire Gulistan Doku : Continuité d'un système colonial et patriarcal à Dersim

Affaire Gulistan Doku : Continuité d’un système colonial et patriarcal à Dersim

TURQUIE / KURDISTAN – Dans un article publié par l’agence ANF, l’universitaire Ismet Konak souligne que l’affaire Gülistan Doku ne peut être comprise sans l’analyser à travers le prisme d’une politique historique ciblant spécifiquement la province kurde de Dersim, une stratégie ancrée dans une mentalité à la fois patriarcale et coloniale.

Les tensions entourant la province kurde de Dersim (renommée Tunceli par l’État turc) sont revenues sur le devant de la scène avec la disparition de Gülistan Doku. Dans cette région où les féminicides, les morts suspectes, la corruption et le déracinement sont au cœur des débats, le chômage endémique sert de terreau à un contrôle social étroit. Pour Konak, les dispositifs répressifs actuels sont le miroir de ceux imposés dès les premières heures de la République.

Ismet Konak

Une continuité historique : le « cercle d’obéissance »

Selon Ismet Konak, l’intégration forcée de Dersim dans ce qu’il qualifie de « cercle d’obéissance » demeure un objectif immuable de l’État. « De nombreux gouvernements, administrateurs civils et cadres militaires ont mobilisé tous les moyens possibles pour asservir cette région », explique-t-il. Pour lui, le meurtre de Gülistan Doku n’est qu’un « prolongement de la politique disciplinaire mise en œuvre depuis 1848 », une nouvelle scène de ce qu’il appelle une « pièce de théâtre colonialiste ».

Le gouverneur : exécuteur d’une mission étatique

Konak affirme que l’ancien gouverneur Tuncay Sonel n’a pas été nommé pour administrer Dersim, mais pour « accomplir la mission historique de l’État ». Il voit dans l’inertie ou la complicité présumée de la bureaucratie municipale, de la police, de l’université et de l’hôpital, une « manifestation flagrante de l’encerclement colonial ».

Il souligne que les tragédies de Gülistan Doku, Rojwelat Kızmaz ou Esra Kılıçarslan ne sont pas de simples faits divers : « L’expression « Dersim est un abcès qu’il faut purifier » résonne encore aujourd’hui. Ce n’est pas la région qui a besoin d’être réformée, mais la mentalité colonialiste elle-même, intrinsèquement patriarcale et agressive. »

Du génocide arménien aux « filles perdues » de Dersim

L’universitaire dresse un parallèle glaçant avec le passé. Il rappelle que durant le génocide arménien, le Dr Mehmet Reşid appliquait une « clémence patriarcale » résumée par la phrase : « Ne tuez pas les femmes, épousez-les ». Cette logique de prédation s’est répétée en 1937-1938 à Dersim, où de nombreuses jeunes filles ont été arrachées à leurs familles pour devenir servantes chez des officiers.

« Sekine Kankotan* a été déracinée de sa terre et envoyée dans une autre ville. De tels exemples reflètent le paradigme kurde de la République [turque]. La vie de Sekine Evren en est, en réalité, le résumé frappant », avance Konak, liant les figures répressives du passé (Pirinççizade Feyzi Bey, Kazım Orbay, Kenan Evren) à leurs réincarnations contemporaines.

La spirale du silence et la faillite des institutions

Konak dénonce la création d’une « société anonyme » régie par une « spirale du silence ». Malgré la connaissance interne des faits, la peur empêche la société de Dersim de s’exprimer ouvertement sur ces meurtres depuis six ans.

Le pouvoir judiciaire joue son rôle comme une arène de cirque

Konak a également critiqué le monde universitaire, pointant du doigt le silence qui règne dans les milieux universitaires. « Un universitaire docile ne peut être un scientifique », a-t-il déclaré. Il a soutenu que cela affaiblit la production scientifique et que l’obéissance a remplacé l’esprit critique. « On couvre d’éloges le procureur général et le ministre de la Justice. Mais qu’attendaient donc ce même système judiciaire ces six dernières années ? Affirmer que +la justice est le fondement de l’État+, détruire ce fondement et prétendre ensuite l’avoir réparé par des manœuvres politiques n’inspire aucune confiance. » Konak a également évoqué le pragmatisme qui sous-tend la « mise en lumière » de ce meurtre. « Le pouvoir politique recourt à tous les stratagèmes possibles pour consolider son autorité et réécrire l’histoire. Le système judiciaire joue désormais le rôle d’une arène de cirque, tandis que le gouvernement se livre à des acrobaties. La société n’a plus la patience d’assister à de telles manœuvres. »

 

*Deux Sekine, une question ?
 
Sekine Kankotan
 
Sekine Kankotan est une fillette kurde d’Ağzunik (Dersim), disparue en 1937 après le massacre de sa famille par l’armée pendant le génocide kurde de Dersim. Comme des centaines d’autres orphelines, elle aurait été enlevée par un officier turc.
 
Sekine Evren
 
Sekine Evren est l’épouse de Kenan Evren (auteur du coup d’État de 1980 et président de la Turquie). Officiellement née dans une famille aisée de Manisa, elle vécut avec une frugalité et des rituels (propres aux Kurdes alévis de Dersim) qui intriguaient jusque son mari.
 
Le mystère
 
Des proches de la petite Sekine de Dersim ont reconnu l’enfant disparue sur les photos de la Première Dame de la Turquie. Malgré des témoignages concordants et des contradictions dans sa biographie officielle (absence de registres scolaires, rituels religieux atypiques), le secret d’État entourant Sekine persiste.
 
Cet exemple de fillette kurde disparue illustre le traumatisme des filles disparues de Dersim, arrachées à leur identité kurde-alévie pour être assimilées par l’élite militaire turque qui avait ordonné la destruction de leur peuple. Une vérité qui reste murée dans les archives militaires turques.