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TURQUIE. L’affaire Gulistan Doku : la responsabilité de l’État dépasse largement les individus

TURQUIE / KURDISTAN – Six ans après la disparition de l’étudiante kurde Gulistan Doku, les récents développements dans l’enquête sont qualifiés de « dénouement tardif » par l’avocate et défenseure des droits humains Eren Keskin. Pour elle, ces avancées ne révèlent pas un simple crime individuel, mais une structure systémique d’impunité impliquant l’appareil d’État.

 

Dans une déclaration récente, Eren Keskin a affirmé que le meurtre et la dissimulation des preuves ne pouvaient s’expliquer par l’action d’un seul individu ou d’un gouverneur. « Ce qui se présente aujourd’hui au public est une structure systématique qui s’étend du ministère de l’Intérieur jusqu’à la bureaucratie locale », a-t-elle déclaré.

Elle replace l’affaire Gulistan Doku dans le continuum de la violence d’État dans les régions kurdes, rappelant les féminicides, les violences sexuelles et les meurtres non élucidés des années 1990. « Cette affaire n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une histoire de violence systématique contre les femmes dans les zones de conflit », a souligné l’avocate, qui dirige depuis 1997 un cabinet offrant une représentation gratuite aux femmes victimes de torture sexuelle par les forces de l’État.

Keskin a critiqué l’impunité persistante à travers l’exemple de Musa Çitil, commandant à Mardin au début des années 1990, accusé d’agressions sexuelles en détention. Malgré un procès impliquant 405 soldats, tous ont été acquittés, et Çitil a ensuite été promu, réapparaissant lors des opérations de Sur et Cizre avec un grade supérieur.

Un conflit entre centres de pouvoir

Selon Eren Keskin, l’émergence tardive de l’affaire après six ans de silence s’explique par un conflit interne au sein de l’État : « Quelle que soit la force qui a dissimulé ce crime, une autre force a décidé de le révéler. Autrement, un crime caché pendant six ans n’aurait jamais pu être mis au jour. »

Elle refuse de réduire la responsabilité à Tuncay Sonel, ancien gouverneur de Tunceli (Dersim) : « Ce n’est pas simplement un “réseau criminel de Tuncay Sonel”. Il était le représentant de l’État. Nous sommes face à l’État lui-même : le gouverneur, le chef de la police, le médecin-chef de l’hôpital… Tous ont participé à la dissimulation des preuves en abusant du pouvoir d’État. »

L’avocate met en cause l’ancien ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu, qui avait publiquement défendu des pratiques violentes (« J’ai donné l’ordre que si vous les attrapez, vous les déchiquetiez »). Selon elle, cette posture a encouragé l’impunité locale. Elle évoque également le rôle de Mehmet Ağar dans les structures des années 1990.

Le rôle du ministre de la Justice Akın Gürlek

Eren Keskin a également commenté le passé judiciaire d’Akın Gürlek, actuel ministre de la Justice. Elle rappelle ses décisions controversées en matière de liberté d’expression et de détentions arbitraires lorsqu’il était juge et procureur général d’Istanbul. Pour elle, les développements actuels pourraient viser à légitimer le ministre, tout en reflétant un conflit avec le camp de Süleyman Soylu.

« Nous avions raison depuis des années »

Malgré les critiques, Keskin estime que toute avancée vers la vérité est importante : « Quelle qu’en soit la raison, la résolution de ce problème confirme ce que nous dénonçons depuis longtemps. »

Elle insiste cependant sur la nécessité de preuves concrètes : « À ce jour, aucune preuve matérielle n’a été divulguée. Le processus repose uniquement sur des déclarations de témoins anonymes, alors que le corps de Gulistan n’a toujours pas été retrouvé. Il faut absolument exhumer le corps et les preuves dissimulées. »

Eren Keskin conclut en reliant l’affaire aux luttes plus larges pour la justice : « Nous ne réclamons pas seulement justice pour Gulistan Doku. Avec les Mères du samedi, nous cherchons encore les corps de nos enfants. L’État est responsable de ces disparitions et de cette impunité systémique. »