Pierre Bance: N’abandonnons pas la démocratie directe du Rojava

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SYRIE / ROJAVA – Entre 2018 et 2019, deux régions kurdes du Rojava ont été envahies par la Turquie et ses gangs alliés avec la complicité de la Russie (à Afrin) et des Etats-Unis (à Serê Kanîyê). Le reste du territoire du Rojava est sous l’embargo et subit l’assaut des forces turco-jihadistes, surtout dans la région d’Ain Issa et de l’autoroute M4, mettant en danger le modèle politique avant gardiste que les Kurdes et leurs alliés syriens ont mis en place pendant la guerre civile syrienne. C’est dans ce contexte que le journaliste et écrivain, Pierre Bance appelle à soutenir le Rojava et sa démocratie directe.

 N’abandonnons pas la démocratie directe du Rojava

Territoire du nord de la Syrie aussi grand que la Belgique, le Rojava
est le lieu d’une expérimentation démocratique exceptionnelle,
rappelle l’auteur de cette tribune. Mais, menacée par la Turquie,
cette expérience qui mêle révolutions sociale et écologique pourrait
succomber si les instances politiques internationales détournent
encore les yeux.

Nous avons nos soucis : le coronavirus, son vaccin, les plans sociaux qui se multiplient,
la dette qui grossit, des libertés publiques malmenées, les défaillances de la démocratie
représentative… Cela justifie-t-il que l’on oublie la petite république du Rojava ?
Là-bas, quelque part en Mésopotamie, se mène une expérience que nous devrions
soutenir et protéger. Parce que nous sommes redevables à ceux qui ont vaincu
territorialement l’État islamique au prix de plus de 11.000 morts et 24.000 blessés pour
un effectif de 70.000 combattants. Parce que le Rojava, ce n’est pas seulement cette
épopée militaire des Kurdes et de leurs alliés arabes, c’est aussi une expérience
démocratique inédite et fascinante.

Inédite, car la constitution du Rojava, nommé Contrat social de la Fédération
démocratique de la Syrie du Nord, lie démocratie directe et démocratie parlementaire.
Alliage improbable de communes autonomes, d’assemblées législatives et de conseils
exécutifs de cantons et de régions, tous fédérés par l’Administration autonome
démocratique.

Celle-ci ne se veut pas gouvernement. Bien au contraire, elle entend donner les plus
larges pouvoirs aux citoyens. Derrière cette intention, le but est annoncé : se passer de
l’État-nation pour mettre en place une société avec le moins d’État possible, le temps de
transférer aux institutions autoadministrées locales toutes les missions de service public,
toutes les fonctions régaliennes. Ainsi parviendra-t-on au confédéralisme démocratique
prôné par le leader kurde Abdullah Öcalan, qui n’a rien à envier au fédéralisme sans État
de Proudhon.

Fascinante, car la démocratie du Rojava s’épanouit au cœur d’un Proche-Orient pétri de
dictatures, de démocraties chaotiques, d’États-nations aux visées hégémoniques, au
milieu de sociétés aux coutumes patriarcales et aux pratiques religieuses conservatrices.
Cette démocratie protège les droits de l’homme et les libertés fondamentales que
n’importe quel autre pays démocratique, dans les mêmes conditions géopolitiques,
réduirait au nom de l’état d’urgence, des circonstances exceptionnelles ou de l’état de
siège.

Elle unit les peuples, kurde, arabe, assyrien, chaldéen, turkmène, arménien, tchétchène,
tcherkesse…, de diverses confessions, musulmane, chrétienne et yézidie, au sein de la
Fédération, à égalité de droits et de devoirs. Elle encourage la mosaïque culturelle et la
protège ; toutes les langues maternelles ont droit de cité, du jardin d’enfants à
l’université. Elle institue de manière absolue la parité et une coprésidence homme-femme
dans toutes les instances publiques et civiles. Les femmes y tiennent toute leur place,
assurant les plus hautes responsabilités administratives, politiques, militaires et civiles.
Là où régnait la loi du plus fort, prévalent désormais le principe d’égalité et la justice du
consensus.

Remplacer le capitalisme par l’autogestion, via des coopératives

Au même titre que l’État doit être réduit à quelques fonctionnalités, le capitalisme est
censé être progressivement remplacé par l’autogestion des activités productives agricoles
et industrielles. Les coopératives s’y emploient, dans le respect de l’écologie. Pas une
écologie environnementaliste, mais une écologie sociale telle que l’a théorisée le penseur
étasunien Murray Bookchin : remplacer le capitalisme naturellement destructeur par une
société débarrassée de la domination sous toutes ses formes, où la technologie est au
service de l’Homme, où la décentralisation de la production tend à l’autosuffisance locale.
Sans doute tout ne fonctionne pas à merveille au nord de la Syrie. Si les avancées en
matière de droits et de libertés sont incontestables et remarquables, sur le terrain
économique, l’alternative sociale et écologique reste modeste et, sur le plan politique, les
institutions constitutionnelles ont du mal à fonctionner. Quant à l’armée — les Forces
démocratiques syriennes —, elle a tendance à se substituer au pouvoir civil, ce qui,
diraient les zapatistes, n’est pas de bon augure. « Tout le pouvoir aux communes » reste
une ambition, constamment rappelée mais difficile à réaliser. Comment pourrait-il en
aller autrement avec la guerre impérialiste ottomane d’Erdogan, la pression des
obscurantistes du djihad, les menaces d’Assad de réinvestir le territoire et les trahisons
des alliés russes et occidentaux ?

Aujourd’hui, la situation est grave. La Turquie et ses mercenaires islamistes, chaque jour,
bombardent les villes et villages dans le nord du Rojava, préparent une quatrième
invasion après celles qui ont conduit à l’occupation du triangle Azaz-Bad-Jarablous en
2016, du canton d’Afrin en 2018 et de la bande Girê Spî-Serêkaniyê en 2019. Si rien ne
bouge du côté de la société civile, si les instances politiques internationales regardent
ailleurs, surtout si les États garants du cessez-le-feu de 2019 — Russie et États-Unis —
trahissent une fois encore Kurdes et Arabes, il en sera fini de cette expérience politique,
riche d’enseignements tant pour les démocrates que pour les révolutionnaires, de «
cette étrange unité qui ne se dit que du multiple », dont Gilles Deleuze et Félix Guattari
n’imaginaient pas qu’elle se réaliserait au cœur de ce Proche-Orient si peu libertaire.

Publié par Reporterre

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