La Turquie à la manœuvre pour éliminer les Kurdes d’Irak

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Article de Pierre Barbancey
 
La tension grandit au nord de l’Irak, où le Parti démocratique du Kurdistan, qui entretient les meilleures relations avec Ankara, cherche à déloger les combattants de leur quartier général du mont Qandil.
 
En avril dernier, les peshmergas, sur ordre de Nechirvan Barzani, chef du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en Irak, prenaient position dans la région de Zini Warte, une passe montagneuse qui serpente jusqu’au mont Qandil. Officiellement, selon le premier ministre, leur mission relevait de la lutte contre le Covid-19 que répandraient les contrebandiers, nombreux dans cette zone frontalière avec la Turquie. Une explication qui n’a convaincu personne. Surtout pas Duran Kalkan, membre du comité exécutif du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui y voyait là un prétexte pour se positionner militairement face aux combattants du PKK. « Le PDK accomplit ce que veulent les États-Unis et l’État turc », dit-il. Une référence au Parti démocratique du Kurdistan (PDK), tenu par la famille Barzani, qui détient la présidence de la région et le poste de premier ministre. Historiquement, le PDK contrôle la capitale, Erbil, et règne sur la plus grande partie du Kurdistan d’Irak. L’autre grande ville kurde, Souleymanieh, est dirigée par l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), dominée par la famille Talabani, dont l’influence s’étend sur toute la partie est.
 
Zini Warte n’est pas une zone comme une autre. Elle jouxte le mont Qandil, qui culmine à 3 500 mètres d’altitude, où le PKK a installé son quartier général depuis plusieurs décennies maintenant. À la suite des accords passés entre les trois organisations kurdes, Zini Warte est une espèce de no man’s land, seule jusque-là une unité de peshmergas dépendant de l’UPK étant tolérée par le PKK.
 
Depuis des années, la Turquie multiplie les raids aériens contre le QG du PKK et de sa branche armée, les Forces de protection du peuple (HPG). Le but, éradiquer la guérilla. Depuis 2017, Ankara va encore plus loin, en installant directement des bases militaires sur le territoire du Kurdistan irakien, cherchant ainsi à créer, à l’instar de ce qui est fait au Nord-Est syrien, une zone tampon visant à empêcher tout déplacement des guérilleros des HPG et le passage de marchandises et d’armes. En 2014 déjà, alors que l’organisation dite de l’« État islamique » s’était emparée de la ville irakienne de Mossoul, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, avait envoyé ses troupes près de Bashiqa, dans la province de Ninive, mais sans jamais combattre les djihadistes. Le but réel était de détruire le PKK, dont les combattants étaient venus à la rescousse des populations yezidies au Sinjar, abandonnées par les peshmergas du PDK, et avaient empêché qu’Erbil et Kirkouk ne tombent dans l’escarcelle de Daech.
 
Une collusion qui repose sur des intérêts financiers

En 2019, la première phase de l’opération turque baptisée « Griffe du tigre » visait à pénétrer plus en profondeur en territoire kurde. L’installation de nouvelles bases du PDK à Zini Warte, en avril de cette année, allait prendre toute sa signification quelques mois plus tard. Elles servaient à « fixer » et à encercler les combattants HPG. À la mi-juin de cette année, la Turquie déclenchait une série de bombardements (80 cibles auraient été visées, tuant des civils), couvrant le déploiement d’importantes forces spéciales.
 
En octobre et en novembre, le PDK procédait lui aussi à un nouveau déploiement militaire. Il semble pourtant qu’il rencontre quelques difficultés politiques. Lîwa Qareman, chef adjoint du Ministère des peshmergas (l’armée régulière du Kurdistan irakien), a affirmé que les forces déployées par le PDK dans les zones du PKK n’avaient rien à voir avec les peshmergas et souligné qu’elles dépendaient uniquement du clan Barzani. L’un de ces commandos serait même dirigé par Rawan Idris Barzani, frère du président du KRG Nechirvan Barzani.
 
Selon le site Rojinfo, ces unités spéciales « ont été formées en 2018 par des spécialistes militaires de Sadat ». Celle-ci serait « l’une des principales sociétés militaires turques chargées de former les forces de procuration (proxies – NDLR). Fondée en 2012 par le général turc Adnan Tanriverdi », un proche conseiller d’Erdogan, elle « entretient des relations étroites avec les services secrets turcs (MIT) ». Elle s’est installée en 2017 près de la ville frontalière de Dohuk, au Kurdistan irakien. Elle est également active à Kirkouk, une ville que se disputent Bagdad et Erbil, où se trouve une minorité turkmène dont certains membres seraient actifs au sein d’une force paramilitaire spécialement créée, dirigée contre les Kurdes.
 
La collusion entre la Turquie et le PDK de la famille Barzani est ancienne. Elle repose sur des intérêts financiers (les produits turcs inondent le marché du Kurdistan irakien et les accords pétroliers sont à l’avantage du clan et d’Ankara) et politiques. C’est aussi l’expérience en cours au Rojava (Kurdistan syrien) que la Turquie tente de détruire. Le PDK veut, de son côté, en finir avec le PKK, dont il rejette le combat et les orientations socialisantes. La gestion de la famille Barzani est un désastre pour les Kurdes d’Irak, socialement et économiquement. Face aux revendications populaires, la seule réponse est la répression et le retour aux pratiques claniques.
 
La main de la Turquie apparaît ainsi clairement derrière les tensions entre le PDK et le PKK. Le but ultime étant d’en finir avec les revendications kurdes autonomes et d’égalité, aussi bien en Turquie qu’en Irak et en Syrie. Une entreprise qui a le soutien des États-Unis et surtout de la France, qui, dans cette confrontation, prend le parti du PDK (et donc d’Ankara), en accusant le PKK d’être une organisation terroriste.
 
Article de Pierre Barbancey, publié par le site Humanité

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