Le Rojava célèbre la fête de la langue kurde

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SYRIE / ROJAVA – Ce 15 mai, c’est la journée de la langue kurde. Une date associée à la première parution de la revue Hawar publiée en 1932. La particularité de la revue kurde Hawar (le cri) est qu’elle est publiée en alphabet latin utilisé pour la première fois alors qu’on utilisait l’alphabet arabe jusqu’alors. A l’occasion de la fête de la langue kurde, notre camarade Meyrîkê a préparé un article sur la situtation de la langue kurde au Rojava (Kurdistan de l’Ouest) et dans le Nord-Est de la Syrie.
 
Le dialecte kurde parlé au Rojava est le kurmancî. Il se décompose en plusieurs parlers régionaux dont Ashitî (région qui comprend l’Est du Rojava, à partir de Qamishlo), Xerbî (ouest de Qamishlo jusqu’à Serê Kaniyê), Koçerî (région du Koçerat, autour de Derîk), Kobankî (région de Kobanê), Efrînkî (région d’Efrin). Il existe aussi le parler Kîkî autour de Dirbesiyê.
 
Au temps du régime syrien, la langue kurde a été l’une des cibles des politiques coloniales et d’assimilation. Elle était interdite dans les institutions étatiques ainsi que dans les écoles. Si dans certaines villes presque exclusivement kurdes les enseignant-es, elles-même kurdes s’autorisaient à parler dans leurs langues maternelles aux enfants, les leçons et examens avaient lieu exclusivement en arabe. Le kurde n’a jamais été intégré au curriculum, même en tant que « langue étrangère ». Les enfants apprenaient l’alphabet latin en étudiant l’anglais ou le français. Beaucoup d’anciens élèves se souviennent des coups, humiliations et punitions qu’ils et elles ont reçu pour avoir échangé dans leur langue maternelle avec leurs camarades de classe.
 
Ainsi si la plupart des kurdes de Syrie parlaient le kurde au sein de leurs familles et dans leurs quartiers, très peu savaient l’écrire. Des dires de toutes, ce sont les mères qui ont joué un rôle de premier plan dans la préservation et la transmission de la langue. Elles sont celles qui par les comptines, contes et la tradition du « dengbejî » l’ont maintenue vivante. Beaucoup d’entre elles, reléguées hors de la vie publique, n’ont aussi de fait jamais appris l’arabe.
 
Dès les années 80, avec l’arrivée des militant-es du PKK en Syrie et jusqu’à 2011, des cours de langues s’organisent en secret. Les militant-es qui ont appris à écrire leur langue au sein de la guérilla ou dans les académies du Liban et de Damas l’enseignent à leur tour aux enfants. Malheureusement l’apprentissage n’est pas régulier, rassembler les enfants en secret reste dangereux et les militant-es sont régulièrement arrêté-es par le régime. Il faut alors attendre l’arrivée d’un-e autre enseignant-e à même d’assurer les leçons. Des leçons de langue kurde sont aussi données dans les quartiers, villages et familles liées au KDP (Parti originaire du Kurdistan du Sud, état irakien) par leurs propres militant-e-s.
 
Ce n’est donc qu’après la révolution qui commence en 2011 que l’expression en kurde devient libre. Les langues se délient, c’est euphorisant. On l’écrit sur les pancartes qui demandent la chute du régime, on proclame son existence dans sa propre langue. C’est avant tout une révolution kurde et la langue en fait pleinement partie.
 
L’Association de Langue Kurde, la SZK (Sazîya Zimanê Kurdî) est très rapidement créé. En 2012, elle n’a qu’un enseignant et 12 élèves. En 2016 le nombre de ses enseignants est passé à 1700. Très vite, des cours de langue sont organisés dans les villages, dans les quartiers. Des kurdes de tous les âges viennent apprendre à écrire leur langue. Au début c’est difficile. On ne comprend pas certaines enseignant-es qui parlent dans une langue académique. On était habitué-es à tous ces mots arabes dans la langue, on ne connaît pas les termes politiques. Les vieilles femmes qui n’ont jamais été scolarisées apprennent pour la première fois à écrire.
 
Des académies ouvrent sous l’impulsion de la SZK. La première, l’académie Sehîd Ferzat Kemenger de langue et littérature kurde ouvre à Afrin le 11 Août 2013. Elle enseigne tout d’abord aux enseignant-es. Elle est suivie par l’académie Viyan Amara à Kobanê, l’académie Celadet Bedîrxan à Amudê et l’institution Nûrî Dêrsimî de la science et de la pensée libre à Rimelan.
 
La première école ouvre en 2011 à Doraqliya, un petit village du district de Sera à Afrin, sous le nom de Şehîd Fewzî. Afrin, de manière générale, joue le rôle d’avant-garde. Dès le début, tout le système d’enseignement du régime est remplacé par un nouveau curriculum en kurde, du CP au baccalauréat. Il faut former des enseignant-es, vite. Celles-ci suivent des cours intensifs de langue kurde pendant l’été, valident leurs trois niveaux et sont envoyées dans les écoles. Les enfants sont heureux de toute façon, ils parlent dans leur langue, ils revivent. Les sourires de leurs mères quand elles feuillettent leurs cahiers sont assez. Ils apprennent d’abord l’alphabet. Ensuite viendront les cours d’histoire, de géographie, l’éducation culturelle. On apprend d’où l’on vient, on comprend où l’on va. Peu à peu les mots des adultes, qui leur racontaient leur histoire en secret, prennent tout leur sens. Amed c’est donc là, sur la carte, juste au-dessus de Serê Kaniyê. Eyşe Şan, que papa écoute dans la voiture, c’est à ça qu’elle ressemble.
 
Dans les régions de Kobanî et Jizirê, la guerre est plus présente, les attaques fréquentes. Cela prend un peu plus de temps. Les écoles ouvrent dès 2014 à Kobanê, mais l’offensive de Daesh (Etat Islamique) sur la ville oblige la population à fuir. La plupart d’entre elle passe de longs mois d’hiver dans les camps de réfugiés au Bakur (Nord-Kurdistan, état turc). Là, sous l’impulsion de la SZK et avec l’aide des associations de promotion de la langue kurde de leur région d’accueil, les leçons pour adultes et enfants continuent dans les camps, des écoles sont mises en place. A Jizirê aussi ça va très vite. Et Août 2014, lors de la rentrée des classes, 3000 enseignantes qui enseignent en kurde à plus de 49 000 enfants, dans 670 écoles.
 
Du côté de l’enseignement supérieur, c’est tout d’abord l’Académie Mésopotamie de Sciences Sociales qui est établie à Qamishlo en avril 2013. Les premiers cours commencent à la rentrée 2014. Tou-tes les étudiant-es, qui ont été à l’école en arabe, suivent d’abord des enseignements de langue kurde avant de commencer les cours de sociologie, histoire et droit. L’université d’Afrin est elle créée en 2015, et à la rentrée l’on y étudie enfin la littérature kurde. Cegerxwîn et Faqîyê Teyran on ne les lit plus en cachette, mais on étudie leurs poèmes, on accroche leurs photos sur les murs. Les sciences économiques de l’ingénieur, la médecine, l’ingénierie topographique, la musique, le théâtre et l’administration d’entreprise y sont aussi enseignées en langue kurde. En 2016, c’est l’Université du Rojava qui ouvre à Qamishlo. A côté de nombreuses autres disciplines, l’on étudie la littérature kurde mais aussi les sciences de l’éducation.
 
La langue kurde est aussi parlée librement dans toutes les institutions qui fleurissent au fur à mesure que la révolution avance et que les années passent. En 2014 elle est faîte langue officielle à côté de l’arabe et du syriaque. On le parle dans les réunions qui ont lieu dans les cantons kurde, on l’écoute déclamée dans les meetings politiques. On peut dire « Ziman me hebûna me ye » sur une scène devant mille personnes parce qu’on l’a démontré. Dans les régions mixtes, l’arabe reste de mise pour le travail collectif mais des mots kurdes passent aussi dans le vocabulaire commun. On va désormais aux réunions de la « komîn » appelées par les « heval ».
 
Le TEV-çand, mouvement culturel mixte et Kêvana Zerîn, le mouvement culturel des femmes s’activent. On chante Aram Tigran à tue-tête, Koma Botan enchaîne les tournées et l’on apprend le tambûr, l’erbanê, le bilur à des dizaines d’enfants. Cinéma, théâtre, danse, maintenant on conjugue tout en kurde. La littérature aussi s’organise au sein de l’Union des intellectuel-les. L’on organise des soirées poésies, des foires aux livres, des bibliothèques ouvrent et les presses tournent à plein régime. Abdullah Öcalan, Sakine Cansiz, Rustem Cûdî : les livres importants de l’idéologie du mouvement de libération du Kurdistan sont imprimés par milliers, en kurde. Mais c’est difficile quand même cette langue académique, surtout quand c’est une traduction depuis le turc. Donc on se rabat parfois sur les versions arabes. Mais on lit quand même dans sa langue, petit à petit. De toute façon le kurde est partout, sur les enseignes que les magasins se pressent de faire fabriquer. « Matram Abou Jiwan » devient « Xwaringeha Bavê Ciwan ». Les radios Orkeş , Dengê Rojava, Dengê Ciwan ou Star FM donnent les nouvelles en kurde et diffusent des chansons révolutionnaires. A la télévision on voit enfin sa grand-mère raconter sa culture, son père montrer comment s’organise le travail de sa commune, sa sœur expliquer le nouveau système d’enseignement mis en place dans leur école. La voix est au peuple, et le peuple parle sa langue.
 
Meyrîkê
 
1 Expression artistique qui consiste à chanter des histoires. Ces chansons sont transmises de génération en génération et font partie du patrimoine culturel du peuple kurde.
2 « Notre langue c’est notre existence »
3 « Commune »
4 « Camarades »
5 « Restaurant du père de Jiwan » en arabe et en kurde. Les pères et mères sont souvent désignés en fonction du nom de leur premier fils, mais aussi parfois leur première fille. C’est aussi « Abou / Oum Leyla » en arabe et « Bavê / Dayika Leyla » en kurde.

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