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SHENGAL. Dissoudre le YBŞ sans cadre global mettra en danger les Yézidis

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IRAK / SHENGAL – L’Irak et les milices chiites du Hashd al-Shaʿbi ont lancé un ultimatum aux combattants yézidis de Shengal : intégrer leurs combattants au Hashd d’ici le 10 mars 2026, sous peine d’une opération militaire pour les dissoudre de force. Les YBŞ ont rejeté cette demande, proposant des alternatives limitées et promettant une résistance intense en cas d’attaque, dans un contexte de forte pression turque et de tensions ethniques et confessionnelles persistantes : Les Kurdes yézidis sont menacés à la fois à cause de leur religion (non musulmane) et leur identité ethnique (non arabe). Cette crise menace gravement la stabilité et la sécurité de la communauté yazidie, déjà traumatisée par le génocide de 2014 commis par DAECH / ISIS.

Dans l’article suivant, Matthew Travis Barber* met en garde contre une intervention militaire ciblant les Yézidis à Shengal.

Le récent déclin de la puissance des FDS et la perte de leur contrôle territorial en Syrie ont accru les risques pour la région de Singal. Singal (nom plus courant donné par les Yézidis à la montagne et à la région connues sous le nom de Sinjar en arabe) est dépourvue d’administration et de cadre sécuritaire officiel depuis onze ans et demi, malgré les appels incessants des Yézidis en faveur d’une intervention internationale pour résoudre son statut. Actuellement, la sécurité est assurée par de multiples entités et milices, notamment les YBŞ, affiliées au PKK et aux FDS, des régiments yézidis et non yézidis du Hachd al-Chaabi, les forces armées irakiennes, de petites unités de Peshmergas yézidis liées au PDK et actives dans la région de Sharfeddin, ainsi que des milices locales non affiliées, encore plus petites. 

La Turquie désapprouve depuis longtemps la présence des YBŞ et, pendant près de dix ans, le président Erdogan et d’autres responsables turcs ont menacé d’envahir Shengal par voie terrestre. Considérant le triomphe des forces syriennes comme une victoire simultanée pour la Turquie, les menaces d’invasion de Shengal ont repris. Plus tôt ce mois-ci, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré qu’une opération visant Makhmur, Shengal et Qandil pourrait bientôt avoir lieu, suggérant cette fois que les forces irakiennes du Hachd al-Chaabi (« Unités de mobilisation populaire » ou « Forces de mobilisation populaire », PMF) pourraient agir comme partenaire turc sur le terrain. 

Les propos de Fidan ont déclenché une série d’appels et de réunions entre responsables turcs et irakiens, notamment une rencontre entre Fidan et le ministre irakien de la Défense, Thabit al-ʿAbbasi, et un entretien téléphonique  entre Erdogan et le Premier ministre irakien, al-Sudani. Les Turcs ont également impliqué des figures importantes du KDP, notamment par le biais d’un appel de Fidan à Nechirvan Barzani et d’un autre entre Fidan et le ministre irakien des Affaires étrangères, Fuad Hussein. 

Il convient de noter que Falih al-Fayyad, chef du Hachd al-Chaabi (l’institution de Bagdad qui chapeaute les différentes factions du Hachd al-Chaabi), a participé à au moins un de ces échanges : une rencontre avec l’ambassadeur turc au cours de laquelle al-Fayyad a réaffirmé son rejet  de toute ingérence étrangère et insisté sur la nécessité de respecter les normes diplomatiques. L’ambassadeur a également été convoqué par l’Irak, qui protestait contre les déclarations de Fidan. Les protestations irakiennes contre la politique turque (allant de la présence de troupes turques à Ninive aux assassinats ciblés à Sinjar) sont devenues monnaie courante ces dix dernières années. Ces condamnations, généralement formulées en termes timides, sont perçues comme des tentatives de sauver la face, masquant une absence de réaction systématique. Cependant, les événements ultérieurs laissent penser que la situation actuelle pourrait constituer une occasion sans précédent de céder aux pressions turques. 

Le jeudi 19 , une réunion secrète s’est tenue à Mossoul entre, d’une part, des dirigeants du Hachd al-Chaabi liés à Falih al-Fayyad et des membres haut placés des services de renseignement irakiens, et d’autre part, les YBŞ. Les représentants du Hachd al-Chaabi et du gouvernement ont informé les YBŞ que leurs membres étaient ouverts à l’intégration au sein du Hachd al-Chaabi, individuellement ou collectivement, mais ont menacé de lancer une opération contre leurs forces à Sinjar si cette intégration n’avait pas lieu avant le 10 mars

Selon des sources proches de la direction des YBŞ, ces dernières ont rejeté catégoriquement la proposition, tout en précisant qu’elles seraient disposées à partager leurs points de contrôle avec d’autres forces, comme les bataillons yézidis du Hachd, à condition que ces forces restent exclusivement yézidies. Elles ont par ailleurs souligné (en substance) : « Si votre position est inflexible, inutile d’attendre le 10 mars ; vous pouvez lancer votre attaque dès maintenant. Mais si vous lancez une opération contre nous, sachez que nous ne sommes pas à Sinjar en 2014 et que les combats seront acharnés et prolongés. » 

Les réponses écrites à mes demandes de renseignements d’un membre de la direction de YBŞ ont confirmé que les participants à la réunion du côté irakien comprenaient également : Khudayr al-Matruhi (commandant des opérations de Hashd al-Shaʿbi), ʿAli Fadil (commandant des opérations de l’armée irakienne dans l’ouest de Ninive), des responsables locaux du gouvernorat de Ninive, dont le gouverneur ʿAbd al-Qadir al-Dakhil, et plusieurs députés sunnites, dont al-ʿAbd al-Rahim Shamari et Ahmad Madlul al-Jarba. 

Lors de la réunion, les commandants ʿAli Fadil et Khudayr al-Matruhi ont clairement indiqué qu’une attaque conjointe de l’armée et des Hachd al-Chaabi contre les YBŞ retranchés dans le mont Sinaï serait lancée après l’échéance du 10 mars. (L’équipe d’Amargi a également obtenu, de manière indépendante, une confirmation de la direction des YBŞ concernant la menace d’attaque irakienne après le 10 mars.)

Les YBŞ ont fait savoir aux autorités irakiennes qu’elles étaient disposées à discuter d’une intégration à l’armée irakienne, mais pas au Hachd al-Chaabi. Elles ont également proposé que, si cette intégration avait lieu et qu’elles étaient autorisées à demeurer une force entièrement yézidie, elles exigeraient le départ de tous les combattants non irakiens de Sinjar et que les noms de tout le personnel restant soient officiellement enregistrés auprès de l’armée irakienne. Cependant, une information non confirmée affirme que des responsables militaires irakiens ont déclaré lundi qu’ils rejetaient l’intégration des YBŞ à l’armée et n’autoriseraient que leur fusion avec le Hachd. Ce point est source de tensions entre les deux parties. La communication écrite des YBŞ révèle qu’aucune discussion constructive avec Bagdad n’a eu lieu depuis la réunion du 19 et  que la direction des YBŞ est convaincue que Bagdad est déterminée à mener une opération militaire dans les zones yézidies. 

Évolution des affiliations des milices et réaffirmation du pouvoir sunnite

Alors que les tribus arabes à l’ouest de la frontière syrienne de Sinjar, fidèles aux FDS depuis de nombreuses années, ont changé de camp, ces événements coïncident avec une campagne, probablement orchestrée par la Turquie, au cours de laquelle certains responsables irakiens font pression sur les tribus arabes des environs de Sinjar pour qu’elles se désolidarisent des YBŞ. (Ces tribus avaient été intégrées à la coalition locale des YBŞ dès 2016 et ont joué un rôle crucial, aux côtés des combattants kurdes et yézidis locaux, dans la lutte contre les forces de l’État islamique et leur expulsion des villages arabes autour de Sinjar.) ʿAbd al-Rahim al-Shamari (député sunnite irakien, également chef d’une faction du Hachd al-Chaabi et membre du conseil du gouvernorat de Ninive au début du génocide yézidi en 2014) invite les Arabes affiliés aux YBŞ à rejoindre le Hachd al-Chaabi, et nombre d’entre eux ont accepté. Cette campagne a débuté il y a douze jours et les Arabes qui ont accepté de rejoindre les milices sont en cours d’enregistrement dans une base militaire de Mossoul, dans le quartier de Shalalat. La première session d’entraînement pour ces nouvelles recrues a eu lieu hier (27 février). Abou Abbas al-Bashkani, un chiite shingali commandant un régiment du Hachd al-Chaabi shingali, a tenté une campagne similaire dans la montagne, mais le recrutement de combattants yézidis s’est avéré plus difficile. Il a approché des chefs tribaux yézidis et leur a demandé de lui fournir les noms des membres de leurs tribus affiliés au YBŞ afin de les enregistrer auprès du Hachd al-Chaabi. Les chefs tribaux ont refusé et la campagne a échoué. 

Ces événements surviennent dans un contexte d’attention et de rhétorique croissantes à l’égard de Sinjar. La chaîne Fallouja Channel diffuse régulièrement  des contenus anti-PKK, accusant les YBŞ d’être « le problème » qui pousse la Turquie à attaquer l’Irak ou qui entrave la reconstruction de Sinjar. L’ancien gouverneur de Ninive, Atheel al-Nujaifi, a récemment contribué à véhiculer l’image d’une Sinjar hors-la-loi en  affirmant  qu’elle était devenue un bastion de la « culture de drogue ». (Sinjar abrite des plantations de tabac en terrasses réputées, ce qui pourrait être à l’origine de la rumeur concernant la culture du cannabis.) Le gouverneur actuel de Ninive, ʿAbd al-Qadir al-Dakhil, a déclaré mardi que les YBŞ devaient être dissoutes. Plus frappant encore, les propos tenus le mois dernier  par le président de transition syrien, Ahmed al-Charia lui-même,   ont présenté les tunnels creusés par le PKK à Sinjar comme un problème.

Le ministre irakien de la Défense, Thabit al-ʿAbbasi (un Turkmène sunnite originaire de Tal ʿAfar, dont le frère a été  accusé  en 2021 d’appartenir à l’État islamique, une accusation également formulée en privé par des figures importantes de Tal ʿAfar), entretient des liens étroits avec la Turquie et avec Erdogan lui-même. Il dirige un important bloc politique sunnite en Irak. Il est perçu comme un instrument supplémentaire permettant à la Turquie d’exercer son influence en Irak, et certains pensent qu’il est responsable de l’alliance apparente entre des éléments de l’armée irakienne et les dirigeants du Hachd al-Chaabi, qui font pression sur les YBŞ. La position supposée de l’armée contre l’intégration des YBŞ dans une unité officielle (et son insistance à ce que le Hachd absorbe les membres des YBŞ) pourrait provenir du ministre.

Les Yézidis de Sinjar interprètent ces événements comme le signe d’une offensive majeure visant à modifier le statu quo et à contrer la présence des YBŞ. Ils y voient également une campagne largement orchestrée par les sunnites, la Turquie tirant parti de son influence sur les personnalités et factions sunnites en Irak pour imposer les changements souhaités. La plupart des figures militaires et politiques susmentionnées sont sunnites, et dans ce contexte de déclin de l’influence iranienne et de défaites importantes des groupes affiliés au PKK, un mouvement de réaffirmation du pouvoir sunnite à Ninive est en cours. 

Lorsque j’ai demandé à un chef de la communauté yézidie de Sinjar pourquoi un chiite comme Falih al-Fayyad consentirait à utiliser le Hachd al-Chaabi pour faciliter une transition du pouvoir du PKK vers des éléments sunnites, il m’a répondu : « Écoutez, il y a déjà une vingtaine de régiments sunnites [afwāj] du Hachd autour de Sinjar. Je crains que Falih al-Fayyad ne soit tenté de vendre Sinjar à son propre profit. » Ces craintes quant à la sensibilité d’al-Fayyad aux pressions turques sont renforcées par le rapprochement apparent entre lui et Fidan, ce dernier affirmant avoir tenu « une vingtaine de réunions » avec al-Fayyad. Fidan a fait cette déclaration dans le même  contexte où il avançait qu’une opération conjointe turco-chabaïenne pourrait éliminer le YBŞ en deux ou trois jours seulement.

Enregistrement des armes contre désarmement

Au cours du mois, la situation a évolué et une rumeur s’est répandue au sein de la communauté yézidie : un plan gouvernemental de désarmement des Yézidis serait sur le point d’être mis en œuvre. Cette rumeur a provoqué une vague de publications sur les réseaux sociaux appelant à ce que les moyens d’autodéfense yézidis soient respectés. 

Lors d’un entretien téléphonique réalisé jeudi soir, Khal ʿAli, commandant des forces yézidies du Hachd al-Chaabi à Sinjar, m’a expliqué qu’une certaine confusion régnait autour de ces informations. Une ordonnance irakienne antérieure (loi n° 51 de 2017) oblige tous les civils irakiens à enregistrer leurs armes à feu, mais cette loi n’a pas été appliquée. Des responsables militaires avaient évoqué le lancement d’une campagne d’enregistrement à Sinjar, ce qui avait alimenté les rumeurs de désarmement. 

Toutefois, le calendrier de cette initiative visant à imposer l’obligation d’enregistrement des armes dès 2017, parallèlement aux autres développements décrits ci-dessus, suscite de vives inquiétudes. La question du désarmement de la population civile est extrêmement sensible, car les Yézidis (en particulier ceux qui avaient été soldats irakiens) et les Assyriens (y compris la population en général) avaient été désarmés par les Peshmergas et la police secrète du KDP en 2014, juste avant l’offensive de l’EI. 

Il semblerait que les rumeurs soient au moins partiellement fondées, puisque des responsables militaires irakiens de la région ont publiquement évoqué le lancement de perquisitions domiciliaires pour rechercher des armes non déclarées. Khalid Saydo, député irakien représentant la communauté yézidie, a rencontré lundi Athir Hamza Rubayʿi, commandant de la 20e division de l’armée irakienne, afin de clarifier la situation. Le commandant a affirmé plaider pour l’annulation de l’ordre (comprenez qu’il s’agissait du plan de perquisition des domiciles), mais la  déclaration du député  indique que la question reste « non résolue ». Khal ʿAli a émis l’avis que l’annonce initiale des perquisitions domiciliaires ne provenait pas de la hiérarchie, mais était une initiative personnelle d’al-Rubayʿi. D’autres Yézidis contestent cette version et estiment qu’une telle action ne serait pas entreprise de manière autonome. Hier (27 février), l’opération de contrôle des enregistrements d’armes était en cours, et une  publication sur les réseaux sociaux montrait des soldats la menant à Gohbal. 

Par ailleurs, la question de l’application équitable de l’obligation d’enregistrement des armes à l’ensemble de la population se pose. Les Yézidis craignent qu’en cette période de tensions contre les YBŞ, la Turquie n’incite les tribus arabes locales – celles-là mêmes qui ont participé aux massacres et à la réduction en esclavage perpétrés avec Daech en 2014 – à attaquer Sinjar. Ces craintes sont justifiées, d’autant plus que des milliers de membres de Daech se sont échappés ou ont été libérés des prisons syriennes voisines. 

Le désarmement ou le renforcement des contrôles sur les armes civiles doivent être abordés avec prudence. La persistance de structures de pouvoir tribales, où s’accumulent des civils armés, est l’une des principales raisons pour lesquelles Daech n’a pas réussi à conquérir le mont Sinaï. Il serait donc désastreux de désarmer une population minoritaire vulnérable sans garantir le désarmement des communautés ayant participé au génocide. Ces enregistrements inquiètent les Yézidis, qui craignent qu’ils ne constituent un premier pas vers un désarmement définitif. Une manifestation a eu  lieu aujourd’hui à Tal ʿAzayr contre toute action gouvernementale concernant les armes yézidies.

Réponses yézidies

Depuis le génocide de 2014, la grande majorité des Yézidis de Shingali aspirent à un nouveau cadre pour la sécurité et l’administration locales. Ils rejettent un large consensus le modèle, instauré après 2003, de domination de partis politiques kurdes armés extérieurs. Les Yézidis souhaitent donc la dissolution progressive des YBŞ, mais seulement au moment opportun et par le biais d’une transition négociée et non violente vers un nouveau cadre administratif officiel. Après des années de telles revendications, il est consternant de voir Bagdad recourir à la force sans avoir jamais tenté de dialogue public ni d’initiative pour élaborer une solution administrative et sécuritaire pérenne.

Les Yézidis ont toujours rejeté la perspective de violences entre eux. Lorsque Massoud Barzani a fait pression sur les Peshmergas yézidis en 2016 pour qu’ils attaquent les YBŞ, ils ont refusé. Toute tentative actuelle visant à obtenir la participation des forces yézidies du Hachd al-Chaabi à une campagne contre les YBŞ est également vouée à l’échec. Voici la réponse détaillée que m’a donnée Khal ʿAli lorsque je lui ai demandé si ses forces défendraient les YBŞ en cas d’attaque : 

« Je ne défendrais pas [simplement] les YBŞ, je défendrais la justice ! Quand l’armée irakienne et les Hachd al-Chaabi n’étaient pas présents, quand les Peshmergas  nous ont abandonnés  et livrés à Daech, ce sont ces jeunes Yézidis qui ont formé les YBŞ, combattu Daech et empêché l’anéantissement de notre peuple et de nos montagnes. Nous sommes les fondateurs de ces forces de jeunesse. C’est pourquoi nous pensons que la force extérieure, la violence et les agendas cachés ne résoudront pas cette situation. Nous demandons que le problème soit résolu par le dialogue… Nous ne faisons pas que demander. Nous voulons l’aborder de cette manière, et [cette approche peut fonctionner] car j’ai parlé avec les deux parties et il n’y avait pas d’exigences importantes, ni de problèmes majeurs insolubles. Le problème n’est certainement pas plus complexe que la nomination d’al-Julani, recherché par les États-Unis avec une récompense de 10 millions de dollars, à la présidence de la République arabe syrienne. Et comment le ministre [syrien] de l’Intérieur, le ministre de la Défense et le ministre des Affaires étrangères ont-ils été nommés par ces mêmes États-Unis ? Tout cela était lié au terrorisme avec Julani. Puis les États-Unis leur ont confié ces postes. Intégrer quelques milliers de jeunes Yézidis du YBŞ dans les forces irakiennes, formellement et dans un cadre légal, n’est certainement pas plus difficile que cela !
… Je suis un officier irakien et je possède une carte d’identité qui fait de moi un membre légal du Hachd al-Chaabi. Je n’ai pas formé mes troupes à Sinjar ; j’étais commandant au mont al-Makhul, à Bayji, sous le commandement de Salah al-Din. Onze de mes soldats sont tombés au champ d’honneur et trente ont été blessés en défendant le territoire irakien – pas spécifiquement Sinjar. Alors, quand on me demande de défendre le YBŞ si l’armée irakienne ou le Hachd l’attaquent, je réponds : il ne s’agit pas de prendre parti. Je défendrai les Yézidis et j’entretiens des relations et un dialogue avec les deux camps. … Lorsque la décision de dissoudre le YBŞ a été prise, sous la pression des ministères turcs de la Défense et des Affaires étrangères, le gouvernement irakien m’a invité – j’étais alors commandant des opérations de l’Ouest. Ninive et Hashd al-Shaʿbi m’ont appelé et m’ont dit d’aller négocier avec les YBŞ… Je m’y suis donc rendu en tant que négociateur. 

Je leur ai donc demandé [aux responsables militaires irakiens] : « Sur quoi dois-je négocier exactement avec eux ? » Ils ont répondu : « Ils doivent venir et peuvent s’engager individuellement dans la police, l’armée ou le Hachd al-Chaabi. Quant aux étrangers [membres kurdes non irakiens des YBŞ], nous pouvons les envoyer à Souleimaniye. Ou toute personne munie d’un passeport et dont la présence est indésirable recevra un billet pour retourner dans son pays. Les étrangers doivent donc partir, et ceux qui sont déjà sur place doivent venir se faire enregistrer dans l’une de ces formations. »
En clair, cela signifie que le commandement des opérations souhaite que l’armée irakienne et le Hachd al-Chaabi pénètrent dans la montagne. Or, la montagne est un lieu sensible pour les Yézidis, car elle abrite, par exemple, nos sanctuaires et nos cimetières. Je suis allé leur parler de tout cela, et nous en avons discuté, mais nous avons constaté que ce n’est pas une solution. …
Ceux qui sont dans la montagne se demandent : « Comment pouvons-nous nous protéger et faire respecter nos droits ? » Nous leur répondons : En intégrant les jin havals [les YJŞ] dans une force de police communautaire pour protéger leurs droits. Il y a environ 400 martyrs, ils doivent donc être considérés comme tels et leurs droits doivent être respectés [par leurs familles]. Certains sont recherchés pour avoir prétendument combattu l’armée irakienne, mais ils n’ont tué personne ; ces accusations doivent donc être abandonnées. Combien de combattants avons-nous sur le mont Sinaï ? Environ six mille. Nous pouvons en envoyer trois mille [au commandement des opérations] pour qu’ils fournissent des informations et des témoignages et soient enregistrés. Ils reviendront ensuite ici et seront [à nouveau] déployés à tous ces points de contrôle. On pourra faire de même avec les trois mille autres, plus tard. [C’est-à-dire par étapes, afin que la montagne ne soit jamais sans protection majoritairement yézidie.] Ils pourront ensuite être rattachés aux opérations conjointes, aux opérations de Ninive-Ouest, et venir contrôler tous nos points de contrôle ; nous leur fournirons tous les noms. Quant aux étrangers, ils retourneront dans leurs pays et ne resteront pas ici. 
Nous disons donc au gouvernement que s’il nous considère comme citoyens de ce pays, nous n’accepterons aucun combat entre Yézidis, car nous pouvons tout résoudre par le dialogue.

Les déclarations initiales de Hakan Fidan et les échanges qui ont suivi entre les responsables ont suscité une vive inquiétude à Sinjar, où, comme l’ont souligné Khal Ali, les Yézidis de toutes les factions considèrent toute attaque contre une faction comme une ligne rouge. Le 16 février, une réunion de crise a rassemblé les chefs tribaux, les autorités locales, les dirigeants des partis politiques et l’Alliance de la cause yézidie. Un communiqué a été publié, insistant sur la gravité de la situation et les déplacements de population que tout recours à la force engendrerait. Ce communiqué condamnait les tentatives de déstabilisation et appelait le gouvernement irakien à assumer ses responsabilités pour le maintien de la paix. (Trois jours plus tard, lors de la réunion du 19, les dirigeants ont envenimé la situation en lançant un ultimatum . ) 

Murad Sharo, le plus haut gradé yézidi du Hachd al-Chaabi (commandant de la 74e brigade), a publié une  déclaration laissant fortement entendre qu’il se joindrait lui aussi au YBŞ en cas d’attaque. Ce fait est significatif compte tenu de ses liens étroits avec les dirigeants du Hachd al-Chaabi.

Les protestations de la communauté yézidie n’ont pas permis d’apaiser cette situation extrêmement tendue. Jeudi matin, des renforts de l’armée irakienne ont été déployés au camp de Domiz, au sud du mont Sinaï. 

Solutions

Bien que tous les regards soient actuellement tournés vers le conflit entre les États-Unis/Israël et l’Iran, il est crucial, à ce stade, que l’Occident contribue à contenir les ambitions de la Turquie qui, si elles ne sont pas freinées, risquent d’entraîner des violences et le déplacement forcé de nouveaux survivants du génocide. Des éléments irakiens, encouragés par la Turquie, s’empressent d’agir contre les YBŞ sans plan tenant compte des problématiques sécuritaires spécifiques et du contexte post-génocide de Sinjar.

1)  Les puissances occidentales impliquées doivent immédiatement mettre un terme à l’interventionnisme turc à Sinjar. Forcer la dissolution prématurée des YBŞ sans transition vers un nouveau cadre de sécurité et de gouvernance risque de replonger Sinjar dans la situation d’avant 2014, qui avait rendu les Yézidis vulnérables à la violence et au génocide perpétrés par les djihadistes salafistes. Cette situation est d’autant plus critique que des milliers de prisonniers de l’EI se sont évadés ou ont été libérés en Syrie. 

Les combattants des YBŞ ont servi pendant de nombreuses années dans la lutte contre Daech, la défense de la région de Sinjar et la protection du peuple yézidi. Ils méritent un véritable processus de négociation permettant un transfert honorable de leurs appartenances à une nouvelle force de sécurité officielle et reconnue, placée sous l’autorité de l’État – et non une conversion forcée à une entité du Hachd al-Chaabi dont la structure d’autorité est floue et qui pourrait être dissoute ultérieurement.

2)  Une solution stable pour remédier à l’absence d’administration et de sécurité officielle à Shengal doit être recherchée, par le biais d’un engagement direct avec l’ensemble de la communauté yézidie de Singal. 

Au cours de l’année écoulée, des Yézidis de Sinjar et d’Europe ont lancé une  pétition  (à laquelle j’ai également contribué) demandant la création d’une commission internationale  chargée de répondre aux besoins de Sinjar en matière de sécurité et d’administration locales et impartiales. La pétition appelle à un accord entre Bagdad et un partenaire occidental pour établir cette commission. Celle-ci aurait alors pour mission d’apporter son soutien à Bagdad afin de résoudre la situation à Sinjar, un problème que Bagdad n’a pas été en mesure ou n’a pas souhaité résoudre seule. La commission œuvrerait à l’élaboration d’un cadre d’administration locale, dont plusieurs modèles potentiels sont déjà en vigueur en Irak.

Cette pétition a été signée par des milliers de Yézidis de Shingali, dont des centaines de chefs tribaux ; des personnalités religieuses ; des commandants de toutes les milices défensives locales ; des chefs de tous les partis politiques locaux ; des responsables administratifs actuels et anciens ; des survivants du génocide et les familles des victimes ; des responsables d’ONG locales ; des policiers, des soldats et des officiers militaires ; les mères des combattants morts en défendant contre Daech ; des traducteurs ayant servi dans les forces de la Coalition ; des universitaires, des médecins et d’autres professionnels ; et des agriculteurs. 

Cette expression d’unanimité écrasante, qui traverse tout l’échiquier politique de Sinjar et la classe dirigeante yézidie, démontre que la grande majorité des Yézidis de Sinjar partagent une vision commune de l’avenir de leur région. Il est essentiel que les gouvernements occidentaux écoutent cette majorité jusqu’ici ignorée et collaborent directement avec la communauté pour trouver des solutions. 

Je présenterai plus en détail le contexte et les justifications de cette pétition et de sa proposition de création d’une commission internationale dans un prochain article. Pour l’heure, une action diplomatique immédiate doit mettre un terme à toute tentative d’agression ou de dissolution prématurée des groupes armés qui assurent la sécurité de Sinjar face au terrorisme et au génocide depuis plus d’une décennie.

Article (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Iraq and Hashd al-Shaʿbi Threaten Attack on YBŞ after March 10 »

*Matthew Barber est un spécialiste de l’histoire et des religions du Moyen-Orient, et plus particulièrement de la communauté yézidie. Ces onze dernières années, il a œuvré activement pour la défense des droits et l’aide humanitaire aux victime

Pourquoi les États-Unis et Israël ont frappé l’Iran, et comment une rivalité de 47 ans a dégénéré en guerre ouverte

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MOYEN-ORIENT – Dans l’article suivant, la chercheuse kurde, Rojin Mukriyan explique pourquoi les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l’Iran le 28 février 2026, marquant une escalade majeure dans une rivalité qui dure depuis 1979.

Les forces américaines et israéliennes ont lancé aujourd’hui des frappes coordonnées contre l’Iran, constituant l’assaut conjoint le plus direct contre la République islamique depuis des décennies. Ces attaques mettent un terme à près d’un demi-siècle d’escalade des tensions, marquée par l’idéologie révolutionnaire, les guerres par procuration et la course au nucléaire, qui dégénère désormais en confrontation ouverte.

La première phase du conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis n’a pas débuté par une guerre de missiles, mais par un conflit idéologique.  En 1979, la révolution islamique iranienne a renversé le Shah et remplacé une monarchie pro-occidentale par une république théocratique dirigée par l’ayatollah Rouhollah Khomeiny. Le nouveau régime n’a pas simplement modifié la gouvernance intérieure ; il a redéfini la position de l’Iran sur la scène internationale. La République islamique s’est érigée en fer de lance de la résistance contre la domination impériale, et notamment contre l’influence américaine au Moyen-Orient. Le principe « Ni Orient ni Occident » est devenu une doctrine, un rejet du capitalisme occidental et du communisme soviétique, et une affirmation d’une exception idéologique.

Révolution et rupture (1979–1981)

La prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 a transformé la rhétorique révolutionnaire en fracture géopolitique. Pendant 444 jours, des diplomates américains ont été retenus en otages. Washington a réagi par des sanctions et le gel des avoirs. Téhéran a ancré l’antiaméricanisme dans l’identité d’État. Ce qui aurait pu être une transition révolutionnaire s’est mué en un affrontement générationnel.

Israël, autrefois discrètement allié à l’Iran du Shah, fut rebaptisé par la République islamique d’Iran comme symbole de l’ingérence occidentale. La théologie révolutionnaire de Téhéran a fusionné les récits du martyre chiite avec le discours anticolonial, faisant de la résistance non seulement une politique, mais aussi une obligation sacrée.

La guerre comme doctrine (1980-1988)

L’invasion de l’Iran par l’Irak en 1980 a consolidé la révolution assiégée. Téhéran a présenté la guerre comme une agression soutenue par l’Occident visant à étouffer la République islamique. Le rapprochement diplomatique des États-Unis avec Bagdad a renforcé le sentiment d’encerclement. 

Coupé des systèmes d’armement sophistiqués, l’Iran s’est tourné vers une stratégie asymétrique. Il a investi dans les missiles balistiques, les réseaux paramilitaires et la mobilisation idéologique. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) s’est imposé à la fois comme institution militaire et garant de la légitimité révolutionnaire. Sa capacité à résister aux sanctions est devenue une preuve de sa résilience.

Liban et le plan de substitution (1982)

L’invasion du Liban par Israël en 1982 a offert à Téhéran une opportunité stratégique. Les conseillers des Gardiens de la révolution ont contribué à l’essor du Hezbollah, le transformant en son allié régional le plus redoutable. Le Hezbollah était plus qu’une simple milice : il servait de modèle. L’Iran a ainsi démontré sa capacité à projeter son influence sans confrontation directe, en instaurant une dissuasion le long de la frontière nord d’Israël.

Dès lors, la guerre par procuration devint un élément structurel de la stratégie iranienne. La résistance s’exporta. L’influence s’enracina.

La contradiction Iran-Contra (milieu des années 1980)

Dans un paradoxe frappant de la Guerre froide, l’administration Reagan a vendu secrètement des armes à l’Iran malgré ses condamnations publiques. Les recettes ont servi à financer les Contras au Nicaragua, contournant ainsi les restrictions du Congrès. L’affaire Iran-Contra a révélé la souplesse du pragmatisme géopolitique : Washington dénonçait le militantisme iranien tout en collaborant discrètement avec ce pays lorsque cela servait ses intérêts. 

Confinement et rhétorique stratégique (années 1990)

L’Irak étant affaibli après la guerre du Golfe et l’Union soviétique dissoute, les États-Unis ont officialisé leur politique d’endiguement de l’Iran. Les sanctions se sont renforcées et Téhéran a été désigné comme État soutenant le terrorisme. L’objectif était de contenir l’Iran, non de l’affaiblir.

Israël a revu sa perception des menaces. Les armées arabes conventionnelles ont reculé ; le développement de missiles et les ambitions nucléaires de l’Iran ont pris de l’importance. L’Iran, de son côté, a adopté une rhétorique anti-impérialiste, présentant l’isolement comme une validation de son indépendance. Les années 1990 ont enraciné l’hostilité sans déclencher de guerre ouverte. La rivalité est devenue structurelle.

L’effondrement de l’Irak et l’expansion de l’Iran (2003)

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a renversé Saddam Hussein, le plus farouche rival de l’Iran, et a bouleversé l’équilibre régional. Les factions politiques et les milices chiites liées à Téhéran ont gagné en influence à Bagdad. Ce que Washington envisageait comme un changement de régime en Irak s’est transformé, d’un point de vue stratégique, en une aubaine pour l’Iran. Téhéran a étendu son influence au sein des institutions sécuritaires irakiennes. Pour Israël, l’émergence d’une présence iranienne dans les capitales arabes était alarmante. L’axe d’influence s’est élargi.

Cette période a marqué le début de la mise en place de ce que l’Iran appelait « l’Axe de la Résistance », ou ce que l’on connaît sous le nom de Croissant chiite. 

La dissuasion du Hezbollah et la guerre de l’ombre (2006-2010)

La guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah a mis en évidence la maturité de la doctrine iranienne de recours aux forces par procuration. Les tirs de roquettes soutenus du Hezbollah ont révélé l’étendue de la dissuasion iranienne. Israël a pris conscience de la menace d’une guerre sur plusieurs fronts.

Parallèlement, une guerre de l’ombre contre le programme nucléaire iranien s’intensifiait. Cyberattaques, opérations de sabotage et assassinats visaient les capacités d’enrichissement de l’Iran. Ce conflit larvé reflétait une stratégie de temporisation, visant à ralentir le programme sans déclencher une guerre ouverte. Téhéran qualifiait ces opérations d’agression impériale.

La Syrie et le corridor (2011)

La guerre civile syrienne a bouleversé la carte stratégique. L’Iran est intervenu de manière décisive pour préserver le régime de Bachar el-Assad, en déployant des conseillers des Gardiens de la révolution et en coordonnant les milices alliées. En stabilisant Damas, l’Iran s’est assuré un corridor continu de Téhéran à Beyrouth. Par ailleurs, le retrait des États-Unis d’Irak en 2011, sous la présidence d’Obama, a également joué en sa faveur, favorisant l’expansion de l’influence iranienne.

Israël a riposté par des centaines de frappes aériennes pour empêcher l’enracinement iranien. La Syrie est devenue le théâtre d’opérations le plus actif de la guerre de l’ombre israélo-iranienne. Ce corridor a modifié l’équilibre régional ; les lignes de dissuasion se sont rapprochées du territoire israélien.

Diplomatie nucléaire et effondrement (2015-2018)

L’accord de Vienne de 2015 (JCPOA) a temporairement limité le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Téhéran l’a salué comme une victoire diplomatique. Israël, quant à lui, y a vu un simple report, et non une mesure préventive.

En 2018, sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont retiré leurs troupes et lancé une campagne de « pression maximale ». L’Iran a repris l’enrichissement d’uranium à des niveaux plus élevés. La pression économique s’est intensifiée ; le discours s’est durci. Le compte à rebours nucléaire a repris.

Tuer le général de la Force Qods et l’escalade calibrée (2020)

L’assassinat par les États-Unis du commandant de la Force Qods des Gardiens de la révolution iraniens, Qassem Soleimani, en janvier 2020, a constitué une rare frappe directe contre un haut responsable iranien. L’Iran a riposté par des tirs de missiles balistiques sur des bases américaines en Irak. Les deux camps ont affiché leur détermination tout en évitant une guerre ouverte, une tendance émergente à l’escalade progressive.

La diplomatie piétine, la dissuasion se renforce (2021-2022)

Les efforts pour relancer l’accord sur le nucléaire iranien ont échoué. L’Iran a accéléré son enrichissement d’uranium, se rapprochant du seuil critique. Israël a intensifié ses préparatifs en vue d’une action unilatérale et a poursuivi son offensive en Syrie. L’arsenal du Hezbollah s’est renforcé, alimentant la perspective d’un conflit sur plusieurs fronts, un élément central de la planification de la défense israélienne.

Gaza et l’escalade (2023-2024)

L’attaque du Hamas contre Israël en octobre 2023 a déclenché une réaction en chaîne régionale. Le Hezbollah a intensifié ses actions le long de la frontière nord d’Israël. Les milices pro-iraniennes ont multiplié les attaques contre les forces américaines. Téhéran a justifié sa position par sa solidarité avec la résistance palestinienne.

En avril 2024, l’Iran a lancé une offensive sans précédent de drones et de missiles contre Israël après que des frappes israéliennes ont tué de hauts responsables iraniens en Syrie. 

En juillet 2024, le chef politique du Hamas, Ismail Haniyeh, fut assassiné à Téhéran durant la période d’investiture du président Massoud Pezeshkian. En septembre, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, fut tué lors d’une frappe israélienne massive à Beyrouth. En octobre 2024, l’Iran lança une seconde vague de frappes aériennes directes contre Israël. Le tabou de la confrontation entre États fut brisé.

La guerre des 12 jours (juin 2025)

Cinq cycles de négociations indirectes sur le nucléaire américano-iranien, début 2025, ont échoué. En juin, Israël a lancé des frappes d’envergure contre des responsables militaires iraniens, des infrastructures de missiles et des scientifiques nucléaires. L’Iran a riposté par des attaques soutenues de missiles et de drones contre des villes israéliennes. 

Pendant douze jours, la région fut le théâtre d’intenses échanges de tirs. La guerre demeura géographiquement circonscrite, mais ses conséquences stratégiques furent déterminantes.

Opération Marteau de Minuit

Au cours de cette escalade, les États-Unis ont lancé l’opération Midnight Hammer, frappant les infrastructures nucléaires souterraines iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan à l’aide de munitions anti-bunker. Il s’agissait de l’attaque cinétique américaine la plus directe jamais menée contre des installations nucléaires iraniennes.

L’Iran a riposté par des frappes de missiles limitées sur la base aérienne d’Al Udeid au Qatar. Un cessez-le-feu a ensuite été décrété. L’escalade a été évitée de justesse.

Après Assad

La chute d’Assad en décembre 2024 a fragmenté le corridor terrestre iranien. Téhéran s’est alors davantage appuyé sur ses forces de missiles et ses réseaux supplétifs, au détriment de la continuité territoriale. Israël s’est retrouvé face à un théâtre d’opérations nord plus fragmenté mais instable. Les États-Unis ont dû faire face à un paysage stratégique profondément remanié.

2026 : Discussions et fureur épique

Trois cycles de négociations menées sous l’égide d’Oman début 2026 ont échoué en raison de désaccords fondamentaux : les plafonds d’enrichissement, les restrictions sur les missiles et les réseaux de mandataires de l’Iran – des lignes rouges pour Téhéran.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées sur l’Iran dans le cadre de l’« Opération Fureur Épique ». Des explosions ont secoué Téhéran. Le président Donald Trump a ouvertement appelé à un changement de régime. L’Iran a riposté par des tirs de missiles et de drones et a restreint l’accès à Internet.

La confrontation a désormais dégénéré en conflit armé ouvert. Ce qui avait commencé comme une contestation idéologique en 1979 s’est mué en une rivalité structurée et explosive, alimentée par les missiles, les forces par procuration et la question nucléaire non résolue.

Article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « EXPLAINER: Why the U.S. and Israel Just Struck Iran, and How a 47-Year Rivalry Became Open War« 

De Sykes-Picot à Ovaköy… Le plan de la Turquie pour trancher la veine jugulaire du Kurdistan

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KURDISTAN – La Turquie va-t-elle occuper les régions kurdes d’Irak et de d’Iran, après avoir participé à l’anéantissement de l’autonomie des Kurdes du Rojava ? De nombreux militants kurdes déclarent que la Turquie impérial met en œuvre ses plans colonialistes à travers le Kurdistan, en Irak et bientôt en Iran.

Un de ces militants met en garde contre le projet de la « route du développement » (en turc : Kalkınma Yolu Projesi), également surnommée « le canal sec », (pour lequel la Turquie a obtenu l’implication de l’Irak, des Émirats arabes unis et du Qatar) sensé concurrencer les « routes de la soie » chinoise et indienne au Moyen-Orient et dont les premières victimes sont encore et toujours les Kurdes…

Le militant en question a écrit :

« Le monde est préoccupé par les conflits et les changements au Moyen-Orient. Pendant ce temps, l’État turc met en œuvre discrètement et systématiquement un projet géopolitique dangereux. Comme le décrivent les observateurs et les sources bien informées :

« Ce mouvement n’est pas simplement une offensive militaire temporaire, mais une guerre pour l’existence même ou l’annihilation des Kurdes dans le Kurdistan du Sud (Bashur) et le Kurdistan occidental (Rojava). »

De plus, ils ont l’intention d’occuper les régions de Hawler [Erbil] et de Ninive.

Le plan inclut la fermeture du point de passage frontalier d’Ibrahim Khalil et l’attaque de Sinjar ; ils élimineront l’autonomie kurde. Quelles que soient les circonstances, ils avanceront vers Hawler.

(…) Depuis plus d’une décennie, ce projet a été planifié pour séparer le Kurdistan du Sud, de l’Ouest et du Nord les uns des autres et pour donner le Kurdistan oriental à l’Azerbaïdjan. Pourtant, certains Kurdes soutiennent encore qu’Israël est un ami des Kurdes.

Certains Kurdes croient qu’ils [Israël] sont nos amis, mais ils ne réalisent pas que tout est orchestré par eux [les dirigeants/politiques]. S’ils étaient vraiment des amis, ils auraient soutenu le référendum et persuadé les autres de nous soutenir également.

La tragédie de ce projet est que la direction du Sud [Kurdistan Bashuri] elle-même sera divisée en trois parties : Sulaimaniyah, Hawler et Sinjar, et sera séparée les unes des autres. Ensuite, nous serons forcés de dire qu’il y a huit parties du Kurdistan [au lieu de quatre]. »

KURDISTAN. Signature d’un décret facilitant l’unification des Peshmergas

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KURDISTAN – Le Premier ministre kurde, Masrour Barzani, a signé jeudi un décret plaçant le commandement, le budget et la responsabilité juridique des forces régionales Peshmergas sous l’autorité du ministère des Peshmergas, marquant ainsi une étape importante vers l’unification de cette force longtemps divisée sur des bases politiques.

 

« Dans le cadre des efforts de réforme des forces peshmergas du Kurdistan — qui figuraient à l’ordre du jour du neuvième cabinet —, le Premier ministre Masrour Barzani a signé l’autorisation (administrative, financière, juridique et de communication) des commandements régionaux du ministère des Peshmergas », a déclaré le porte-parole du gouvernement régional du Kurdistan (GRK), Peshawa Hawramani, dans un communiqué.

 

Cette décision va désormais placer les forces armées sous une seule institution, avec un commandement, un budget et une responsabilité juridique partagés. 

 

Le Premier ministre « a toujours soutenu l’idée d’une force peshmerga unifiée dans la région du Kurdistan. À cet égard, des efforts et un soutien constants sont déployés », a-t-il ajouté.

Les Peshmergas sont depuis longtemps divisés par les affiliations politiques de leurs différentes unités, ce qui a engendré des pressions internationales pour placer les unités combattantes kurdes sous un commandement central.

Bakhtiyar Mohammed, secrétaire général du ministère des Peshmergas, a déclaré à The New Region à la mi-février qu’« il y a une très bonne compréhension et des progrès de toutes parts concernant l’unification des forces Peshmergas, et tous les efforts sont orientés vers l’achèvement du processus d’unification des forces Peshmergas d’ici le 1er mars de cette année. »

 

Le processus, supervisé par la coalition mondiale contre l’État islamique (EI), vise à intégrer les forces de l’Unité 80, contrôlées par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), et les forces de l’Unité 70, affiliées à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), au sein du ministère des Peshmergas sous forme de deux brigades.

 

Ces deux formations constituent la majorité des forces kurdes peshmergas, soit plus de 150 000 hommes.

 

L’un des objectifs clés du neuvième cabinet du KRG a été le processus de réforme des Peshmergas, avec un certain nombre de brigades contrôlées par les deux partis déjà intégrées au ministère.

ROJAVA. Près de 2 000 Kurdes (civils et combattants) capturés par Damas

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SYRIE / ROJAVA – Dans les régions attaquées par les gangs de Damas en janvier et février, les familles kurdes sont sans nouvelles de leurs proches (civils et combattants). Souvent, elles ignorent même si leurs enfants ont été tués ou capturés.

Les familles sont descendues dans les rues mercredi et jeudi alors que l’on craint de plus en plus que près de 2 000 personnes – civils et combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) – soient portées disparues. (chiffres avancés par Rudaw)

Au Rojava, des familles protestent contre le silence qui entoure leur demande de libération des prisonniers. Des centaines de personnes originaires des districts d’Alep de Şêxmeqsûd et d’Eşrefiyê, de Deir Hafir, ainsi que des régions de Raqqa et de Tabqa ont été tuées ou capturées pendant la guerre. On ignore toujours où elles se trouvent. Leurs proches tentent depuis des semaines de se faire entendre.

Les familles des combattants et des civils capturés par les groupes opposés lors des affrontements de janvier et février derniers ont manifesté mercredi devant le bureau des Nations Unies à Qamishli. Elles ont exigé : « Rendez-nous nos enfants, rendez-nous les corps de nos morts. » Jusqu’à présent, leurs manifestations sont restées vaines et aucune mesure n’a été prise pour répondre à leurs revendications.

 

Un père participant à la manifestation, brandissant une banderole où l’on pouvait lire « Je veux la liberté de nos enfants », a exigé la libération de son fils : « Je veux que mon fils Zinar Zagros et tous nos enfants soient libérés de ces sombres prisons. Nous voulons une vie digne et libre. Qu’avons-nous fait ? Quel crime avons-nous commis ? Nous avons combattu pour l’humanité et la fraternité. Je veux la liberté de mon enfant. »

Une mère a expliqué qu’elle était sans nouvelles de l’un de ses fils depuis trois mois et qu’elle n’avait plus de nouvelles de l’autre depuis le début de la guerre. Elle a déclaré : « Nous n’avons plus de nouvelles de lui depuis le début de la guerre. A-t-il été tué ? Est-il porté disparu ? Nous ne savons pas. Il ne faut pas laisser ce peuple seul. Nous vivons des temps très difficiles. Nous sommes à bout de patience. En ce mois sacré, nous voulons que nos enfants retrouvent leurs mères. »

«Que puis-je faire en tant que mère ?»

Behiye Ferhan Elî, la mère de Murad Eşqer, a également déclaré que son fils avait été capturé et que deux autres membres de sa famille étaient portés disparus. Brandissant une photo de son fils, elle a dit : « Voici mon fils, capturé à Deir Hafir. Nous ignorons tout de son sort. L’un de mes enfants est tombé au combat, un autre est prisonnier, et mon gendre est lui aussi mort. Que puis-je faire, en tant que mère ? Nous voulons que nos voix soient entendues dans le monde entier. Libérez nos enfants ! »

La principale revendication des familles est que les Nations Unies garantissent l’application des conventions internationales relatives aux droits de l’homme. Elles exigent également que la situation des prisonniers fasse l’objet d’enquêtes menées par des commissions indépendantes, que le sort des disparus soit élucidé et que les corps des victimes soient restitués à leurs familles. (ANF) 

« Une Syrie fédérale, la seule voie réaliste pour la paix »

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SUISSE – Au regard de la diversité syrienne, une organisation sur le modèle de notre pays mériterait d’être sérieusement envisagée. Utopique?

Le nouveau leader syrien Ahmad Al-Charaa, soutenu par la Turquie, cherche à transformer l’espoir kurde, une autonomie acquise depuis quatorze ans, en cauchemar. Appuyé par plusieurs organisations paramilitaires d’Ankara, il entend imposer un État unitaire inspiré du centralisme turc, en totale contradiction avec la réalité ethnique, confessionnelle et linguistique de la Syrie.

Lors de violents affrontements entre les forces kurdes et l’armée syrienne contrôlée par HTS (Hayat Tahrir al-Cham), dirigée par Ahmad Al-Charaa (alias Mohammed al-Joulani, ancien cadre de Daech), une combattante kurde a été tuée puis jetée du troisième étage d’un immeuble. Le 15 janvier, le ministère syrien des Affaires religieuses a diffusé une circulaire appelant les mosquées à soutenir l’armée de Damas contre les Kurdes, en se référant à la sourate coranique Al-Anfal. Saddam Hussein s’y était déjà référé lors de la «campagne Anfal» d’extermination des Kurdes irakiens (1987-1988), qui fit plus de 180’000 morts. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, le nouveau régime se rendrait coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Des images largement diffusées illustrent l’ampleur des fractures et la difficulté du vivre-ensemble entre Arabes, Kurdes, Chrétiens, Druzes et Alaouites…

La chute de Bachar al-Assad, le régime bassiste (pan arabisme) en décembre 2024, après une offensive menée notamment par HTS, avec le soutien du leader turc Tayyip Erdogan et une politique américaine de «laisser-faire», a mis fin à cinquante-quatre ans de pouvoir familial. Après quatorze ans de guerre civile, le pays traverse une transition instable, marquée par des conflits interethniques et des violences massives sous un pouvoir qualifié de «djihadiste modéré».

Alternative crédible

Un siècle plus tôt, les puissances occidentales avaient déjà façonné la région sur le modèle de l’État-nation unitaire. Aujourd’hui encore, elle est redessinée sans réelle prise en compte des minorités. Or, au regard de la diversité syrienne et de la défiance envers le nouveau régime islamiste , un État fédéral apparaît comme la seule alternative crédible. Inspiré en partie du modèle helvétique, un système de cantons et de communes permettrait la coexistence de populations imbriquées, tout en corrigeant les fortes inégalités entre régions riches en ressources et zones marginalisées. Autonomie locale, péréquation financière, reconnaissance de la diversité religieuse et forces de sécurité locales constituent des principes adaptables à la Syrie.

Les accords du 10 mars 2025 entre les Forces démocratiques syriennes et le gouvernement de transition prévoyaient pourtant un État décentralisé et la reconnaissance des droits des minorités. Mais sous la pression des monarchies du Golfe et de la Turquie, les Kurdes ont été abandonnés. Un siècle plus tard, imposer à nouveau un État-nation centralisé à une société aussi fragmentée relève du mariage forcé. Or, le fédéralisme syrien pourrait offrir une base plus réaliste pour la paix, la démocratie.

Par Ihsan Kurt, président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch

« Les Kurdes résistent, comme leur langue »

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«La cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale.» Ihsan Kurt rend compte d’une conférence sur la question kurde organisée samedi dernier à Lausanne.

A l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée chaque 21 février sous l’égide de l’Unesco, une conférence consacrée à la question kurde s’est tenue à Lausanne. Intitulée «Les Kurdes: langue, culture, identité: une histoire de la résistance», la rencontre a proposé un déplacement salutaire du regard: dépasser les grilles d’analyse strictement militaires et géopolitiques pour interroger la profondeur culturelle, sociale et historique d’un combat trop souvent réduit aux images de guerre.

En ouverture, une citation du poète mexicain Octavio Paz « Chaque langue est une vision du monde » a servi de fil conducteur aux échanges. Car évoquer la langue kurde ne consiste pas seulement à parler d’un idiome minoritaire du Moyen-Orient. C’est convoquer un univers symbolique, une mémoire collective, des chants, des récits et des blessures transmis de génération en génération. L’écrivain et romancier Mehmed Uzun, figure majeure de la littérature kurde contemporaine, résumait cette dimension existentielle par une formule rappelée lors de la soirée: «Ecrire en kurde est pour moi un acte d’existence.» Exilé pendant vingt-huit ans en Suède, il faisait de la langue non seulement un outil littéraire, mais un acte de résistance.

Pour un peuple estimé à plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et fort d’une diaspora de plusieurs millions d’individus en Europe, la question linguistique demeure indissociable de celle de la reconnaissance politique. Le linguiste Salih Akin, professeur à l’Université de Rouen, a dressé un état des lieux précis de la situation du kurde dans ces différents Etats. Il a rappelé les politiques d’assimilation qui ont longtemps visé la langue, en particulier en Turquie où, malgré certaines évolutions, l’enseignement public en kurde reste extrêmement limité après des décennies d’interdiction. Dans ce contexte, parler sa langue, l’enseigner, la publier ou la normaliser relève à la fois d’un acte culturel et d’un geste politique.

Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, a illustré cette dynamique par la présentation du plus important dictionnaire français-kurde, fort de 85 000 entrées, publié sous sa direction. Au-delà de l’outil lexicographique, c’est la preuve d’une langue structurée, riche et capable de se projeter dans la modernité.

 

La seconde partie de la conférence a élargi la perspective en inscrivant ces enjeux dans une profondeur historique. L’historien Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS, a retracé l’histoire des Kurdes de l’Antiquité à nos jours, soulignant la singularité d’un peuple sans Etat-nation constitué. Comprendre la question kurde contemporaine suppose, selon lui, de prendre en compte les grandes transformations idéologiques et politiques du Moyen-Orient aux XXe et XXIe siècles, marquées par les nationalismes arabes, les courants islamistes sunnites et les logiques de répression étatique.

Impossible également d’ignorer la situation des Kurdes de Syrie et l’expérience du Rojava, dans le nord-est syrien. Depuis 2013, cette administration autonome a été en première ligne face à l’organisation Etat islamique, avant de se retrouver fragilisée par les recompositions régionales et les désengagements occidentaux. Elle tente néanmoins d’articuler autonomie locale, pluralisme ethnique et démocratie participative, dans un environnement marqué par les pressions du pouvoir central syrien, les offensives de groupes djihadistes proches d’Ankara et les rivalités régionales.

Les débats ont également évoqué les soutiens extérieurs à certaines forces hostiles à cette expérience, ainsi que les priorités stratégiques des puissances occidentales, davantage centrées sur l’équilibre régional et la confrontation avec l’Iran que sur la consolidation d’alternatives démocratiques locales.

Pour autant, les intervenants ont insisté sur un point central: la cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale. Dès les années 1950, le leader kurde irakien Mustafa Barzani formulait une revendication qui conserve aujourd’hui toute son actualité: «L’autonomie pour le Kurdistan, la démocratie pour l’Irak.» Si la région autonome du Kurdistan irakien dispose désormais d’institutions propres, elle reste soumise à de fortes pressions, entre Bagdad, Ankara et Téhéran.

Au terme de la soirée, en replaçant la langue au cœur de la réflexion, la conférence a rappelé que la question kurde dépasse les enjeux territoriaux. Défendre une langue, c’est affirmer une vision du monde et revendiquer une place dans l’histoire. La résistance kurde, dans toutes ses dimensions, porte ainsi une exigence plus large: celle de la pluralité et de la démocratie dans une région longtemps marquée par les violences et les régimes autoritaires.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch

Le fils de l’ancien Chah d’Iran dévoile sa haine des Kurdes

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IRAN / ROJHILAT – Récemment, Reza Pahlavi, fils du dernier Chah d’Iran qui est exilé en Occident, a déversé sa haine contre les Kurdes d’Iran après que ces derniers aient formé une alliance pour défendre les droits des Kurdes. Certains Kurdes lui sont reconnaissants d’avoir dévoilé sa kurdophobie avant même qu’il ait mis les pieds en Iran. L’un d’eux écrit :

Honnêtement, nous devrions être reconnaissants qu’il ait clarifié sa position avant que les événements en Iran ne se produisent ; nous pouvons maintenant nous positionner en conséquence.

Ce qu’a fait Reza, c’est tenter de se forger une position d’homme fort, signalant qu’il ne permettrait pas à des acteurs non étatiques d’exister en Iran, dans le but de rallier des sentiments nationalistes à travers le pays et sa diaspora.

Ce qui suit généralement est une déclaration soulignant son amour pour le peuple kurde et affirmant qu’il fait partie intégrante de l’Iran. C’est la même stratégie que celle utilisée par Jolani (Sharaa) en Syrie.

Dans les deux cas, cela s’est retourné contre eux de façon spectaculaire, même s’ils n’y croient pas eux-mêmes, car ils sont entourés de personnes qui les glorifient au lieu de leur apporter les critiques nécessaires. (Scharo Maroof)

SYRIE. A quoi jouent les USA avec les Kurdes ?

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SYRIE / ROJAVA – L’envoyé spécial des Etats-Unis au Moyen-Orient, Tom Barracks tente de ramener les Kurdes du Rojava dans les efforts de la coalition en tant que principale force militaire combattant l’État islamique, mais sous le nom du gouvernement syrien.
 
En substance, Barrack demande aux Kurdes de Syrie de continuer à sacrifier leurs soldats pour sauver le gouvernement syrien et les intérêts américains en Syrie de la résurgence imminente de l’État islamique, même si ce dernier ne fera que déstabiliser la région en menant des activités terroristes.
 
Les opérations antiterroristes relèvent de la responsabilité du gouvernement centralisé de Damas. Le gouvernement syrien a clairement déclaré être capable de mener à bien la mission visant à vaincre Daech ; par conséquent, je pense que les forces militaires kurdes ne devraient pas s’y impliquer. (via Scharo Maroof)

Déclaration finale de la conférence « La Turquie et les Kurdes »

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EUROPE – La conférence de l’EUTCC intitulée « Dialogue entre la Turquie et les Kurdes : paix, réconciliation et démocratie » appelle, dans sa déclaration finale, à « la liberté d’Abdullah Öcalan afin qu’il puisse pleinement assumer son rôle de chef de file dans ce processus ».

Une conférence intitulée « Dialogue entre la Turquie et les Kurdes : paix, réconciliation et démocratie », organisée par la Commission civique UE-Turquie (EUTCC) et l’eurodéputée Evin Incir, s’est tenue mercredi. L’EUTCC a ensuite publié sa déclaration finale au Parlement européen. Parmi les intervenants figuraient, outre Evin Incir, le Dr Dersim Dağdeviren, membre du conseil d’administration de l’EUTCC, les eurodéputés Andreas Schieder, Leoluca Orlando, Per Clausen et Thijs Reuten, l’eurodéputé démocrate Mithat Sancar et le chercheur Ayhan Işık.

Le processus de dialogue en cours entre la Turquie et le Kurdistan du Nord, ainsi que la situation instable au Rojava, ont été des sujets de débat.

La déclaration finale de la conférence sur les Kurdes et la Turquie est la suivante :

« La Commission civique UE-Turquie (EUTCC) a organisé une table ronde le 25 février 2026 au Parlement européen à Bruxelles, animée par le député européen Evin Incir, de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen. »

Cette table ronde, intitulée « Dialogue entre la Turquie et les Kurdes : paix, réconciliation et démocratie », s’est tenue à un moment historique, alors que des mesures importantes étaient prises en vue d’une solution politique à la question kurde en Turquie, suite à l’appel à la paix et à une société démocratique lancé par Abdullah Öcalan le 27 février 2025. L’évolution de la situation en Syrie, et notamment les attaques des forces du Gouvernement fédéral de transition syrien contre le Rojava, revêtent également une importance cruciale dans ce contexte.

Exigences claires des participants à la conférence

Un processus régional pacifique et démocratique n’est possible qu’avec un large soutien.

Par conséquent, nous exigeons

• l’introduction immédiate de mesures juridiques et politiques pour faire avancer le processus

• la libération d’Abdullah Öcalan afin qu’il puisse pleinement assumer son rôle de chef de file dans ce processus

Nous appelons l’Union européenne et ses institutions, ainsi que le Conseil de l’Europe.

• exercer une pression sur le gouvernement de transition syrien dans l’intérêt d’une Syrie pluraliste, afin que le statut du Rojava soit garanti et que le siège de Kobanê soit immédiatement levé.

• d’assurer la mise en œuvre immédiate des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire Abdullah Öcalan

• utiliser tous les mécanismes pour renforcer le processus de résolution politique de la question kurde et, partant, la démocratisation de la Turquie et du Moyen-Orient

• retirer le Parti des travailleurs du Kurdistan de la liste des organisations terroristes afin d’envoyer des signaux positifs en faveur du processus de dialogue. »

(ANF)

Des crimes de guerre ont été commis au Rojava

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SYRIE / ROJAVA – La délégation d’avocats affiliée à l’organisation MAF-DAT, qui a mené cette semaine une enquête sur les crimes de guerre commis contre le peuple kurde au Rojava, a publié une déclaration officielle. Dans cette déclaration, la délégation a souligné : « Les responsables de ces crimes doivent être tenus responsables devant les tribunaux internationaux. »

Le 22 février, une délégation d’avocats affiliés à MAF-DAT, en provenance de plusieurs pays européens, est arrivée au Kurdistan du Rojava afin de documenter les violations commises pendant la guerre. La délégation a visité plusieurs institutions de défense des droits humains et institutions politiques et a rencontré des blessés de guerre ainsi que des témoins des événements.

Après avoir terminé leurs investigations, ils ont tenu aujourd’hui une conférence de presse dans la ville d’Amuda, au cours de laquelle ils ont publié une déclaration publique.

Lors de la conférence, Ögmundur Jónasson, membre de la délégation et ancien ministre de la Justice islandais, a déclaré : « Le peuple du Rojava lance un appel à la justice internationale. J’aborderai deux points, le premier concernant la situation politique. Chacun sait que Kobani est assiégée, et lorsque Kobani est assiégée, c’est le monde entier qui est assiégé, car Kobani et le Rojava incarnent la résistance. Kobani résiste pour les droits humains et la démocratie. »

Il a poursuivi : « Nous sommes venus au Rojava pour rencontrer des représentants de l’Administration autonome et examiner la situation juridique sur place. Nous avons également rencontré de nombreux médecins et professionnels de divers domaines, ainsi que des avocats, et de nombreux témoins des événements. »

L’avocate Rengin Ergül a également rendu hommage au combat du peuple du Rojava et a déclaré : « Dans le cadre de notre mission de terrain indépendante dans les régions du nord et de l’est de la Syrie, nous avons rencontré des victimes de guerre, des personnes déplacées, des civils blessés, des professionnels de la santé et des représentants des institutions compétentes. Ce travail est mené de manière indépendante et conformément aux normes du droit international, en tant que mission d’établissement des faits. »

Elle a ajouté : « Aujourd’hui, j’aimerais partager notre évaluation selon cinq axes principaux. »

Justice et droits

Ergül a expliqué qu’ils partageraient leur rapport indépendant avec les mécanismes internationaux de défense des droits de l’homme et les organismes et institutions compétents.

1. Les crimes relevant du Statut de Rome

Les documents recueillis nécessitent une évaluation approfondie, non seulement au regard du droit international des droits de l’homme, mais aussi au regard du droit pénal international.

Les attaques contre des civils, l’usage indiscriminé de la force, la destruction d’infrastructures civiles et les violations des institutions de santé peuvent être qualifiés de crimes de guerre ou, lorsque les conditions sont réunies, de crimes contre l’humanité en vertu du Statut de Rome.

L’évaluation juridique finale est sans aucun doute un processus long et complexe, mais notre mission est de documenter avec précision et objectivité, conformément aux normes internationales, les preuves indiquant ce niveau de violations.

2. Le silence de la communauté internationale

Ce qui est le plus fortement ressenti sur le terrain, ce n’est pas seulement la destruction matérielle, mais aussi le silence de la communauté internationale.

Les normes relatives aux droits de l’homme sont claires et contraignantes : la protection des civils, l’interdiction de la torture et la prévention des déplacements forcés sont autant de règles internationales générales.

Toutefois, l’absence d’un mécanisme international efficace et durable pour enquêter sur les violations engendre un sentiment d’injustice chez les victimes.

Le silence encourage l’impunité et renforce le sentiment d’un manque de responsabilité.

3. Manipulation des médias

Nos observations sur le terrain indiquent que l’information en situation de conflit peut être largement exploitée pour manipuler l’opinion publique.

Dissimuler la présence civile, brouiller la distinction entre cibles militaires et civiles, et parfois même accuser les victimes elles-mêmes sont des pratiques fréquentes.

Par conséquent, la documentation indépendante doit être objective et précise, et s’appuyer sur de multiples témoignages, des dossiers médicaux et des preuves matérielles. Une évaluation exhaustive des témoignages est essentielle.

4. Impunité antérieure et responsabilisation des auteurs de ces actes

Dans la mémoire collective de la communauté locale, il y a non seulement des violations actuelles, mais aussi de graves crimes passés pour lesquels justice n’a pas été rendue et dont les auteurs n’ont pas été tenus responsables.

Si la justice n’est pas effectivement rendue dans les affaires de crimes graves, cela risque d’ancrer une culture de violations systématiques. En droit international, l’impunité ouvre la voie à de nouvelles infractions.

Notre travail n’a pas pour but la vengeance, mais l’établissement d’une responsabilité légale fondée sur l’état de droit. La justice peut tarder, mais une documentation systématique est indispensable.

5. Un message selon lequel le peuple kurde n’est pas seul

La dimension humanitaire de cette visite réside dans le fait que chaque victime rencontrée ne souhaite pas seulement raconter son histoire, mais aussi être entendue.

La douleur et la souffrance du peuple kurde et de tous les civils de la région ne sauraient être ignorées. Les droits humains, sans discrimination fondée sur l’identité, appartiennent à tous.

Nous sommes ici non seulement pour documenter les violations, mais aussi pour révéler la vérité :

Dans le cadre de notre mandat, ces souffrances sont documentées.

Ces témoignages sont en cours d’enregistrement.

Ces dossiers ne seront pas clos.

(ANHA)

Le double jeu de la Turquie dans le processus de paix et les pourparlers de Genève

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KURDISTAN – Les mouvements militaires turcs se poursuivent en territoire kurde d’Irak, soulevant des interrogations quant au sérieux des négociations et aux limites d’une solution politique. Parallèlement, l’attention se porte sur Genève, où se déroule le troisième cycle de négociations nucléaires indirectes entre Washington et Téhéran, dans un contexte de rhétorique de plus en plus tendue des États-Unis sous la présidence de Donald Trump et d’insistance de l’Iran sur ses droits nucléaires, conformément aux réglementations de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Les médias arabes ont évoqué ce matin la présence turque en territoire irakien dans le contexte du lancement du processus de paix et des efforts déployés pour construire une société démocratique, ainsi que du troisième cycle de négociations nucléaires indirectes entre Washington et Téhéran à Genève.

Turquie et Parti des travailleurs du Kurdistan : la paix dans les discours, la machine militaire sur le terrain

Le journal londonien Al-Arab a consacré un article à ce qu’il décrit comme la politique à deux vitesses de la Turquie, où le discours politique lié au processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) progresse, tandis que les opérations militaires turques se poursuivent dans le sud du Kurdistan.

Le journal a noté qu’Ankara, malgré les progrès du dialogue, continue d’étendre son emprise militaire en construisant de nouvelles routes et bases et en reliant ses positions dans les zones de Zap, Avashin et Metina par des réseaux logistiques étendus, ce qui témoigne des préparatifs d’une présence à long terme. Il a cité un rapport de l’« Équipe communautaire de consolidation de la paix » faisant état de la reprise des frappes aériennes après des mois de calme relatif et de l’extension d’une zone tampon destinée à sécuriser les mouvements militaires à l’écart des routes publiques.

D’après le rapport, des centaines de villages ont été touchés par les opérations militaires, entraînant des déplacements de population totaux ou partiels, tandis que seuls quelques cas de retour ont été recensés. Ceci témoigne de la fragilité du cessez-le-feu et de la poursuite du renforcement militaire de part et d’autre.

Genève à la croisée des chemins entre paix et guerre… et Trump met les missiles iraniens sur la table.

Concernant le dossier iranien, le journal An-Nahar a considéré le troisième cycle de négociations de Genève comme une étape cruciale dans les négociations indirectes entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et les envoyés américains, dans un contexte de rhétorique de plus en plus tendue du président américain Donald Trump.

Les médias ont indiqué que Trump avait durci ses exigences, abordant à la fois les programmes nucléaire et balistique iraniens, tout en laissant la porte ouverte à une solution diplomatique si Téhéran fournissait des garanties claires qu’il ne cherchait pas à se doter de l’arme nucléaire. L’Iran, quant à lui, affirme son droit à l’enrichissement pacifique d’uranium en vertu des règles de l’Agence internationale de l’énergie atomique et rejette toute ingérence dans son programme balistique, qu’il considère comme un élément fondamental de dissuasion.

De son côté, The Independent Arabia s’est concentré sur l’équation guerre ou capitulation, suggérant qu’une frappe militaire ne provoquerait pas nécessairement la chute du régime iranien, mais pourrait accélérer son effondrement interne. Le journal a noté que les dirigeants iraniens évaluent les risques d’une confrontation militaire face au coût de concessions substantielles susceptibles d’ébranler les fondements du système. (ANHA)