KURDISTAN – Peu de peuples du Moyen-Orient ont été aussi souvent dépeints comme une menace que les Kurdes. Pour certains, ce sont des séparatistes. Pour d’autres, des terroristes, des agents de puissances étrangères ou de faux musulmans. Rares sont les minorités à avoir été à la fois aussi systématiquement persécutées et aussi constamment incomprises.
Ces théories du complot ne sont pas des phénomènes marginaux propres aux sociétés irrationnelles. Depuis des siècles, elles figurent parmi les instruments les plus efficaces du pouvoir politique. Dès que les États se sentent sous pression, que les identités s’affaiblissent ou que les crises sociales s’aggravent, des récits d’ennemis « intérieurs » et « extérieurs » émergent.
Les recherches en psychologie sociale montrent que, par peur et incertitude, les individus expliquent souvent les développements politiques complexes par l’action d’acteurs secrets et de plans cachés. Les théories du complot simplifient la complexité. Elles transforment l’histoire en intention, la coïncidence en stratégie et le conflit politique en récit d’un pouvoir occulte.
La question kurde ne s’est jamais résolue uniquement par la force militaire ou la politique. Elle s’est aussi résolue psychologiquement, par la production constante de méfiance, de suspicion et de récits conspirationnistes.
Les Kurdes étaient rarement perçus comme une communauté historique ayant des intérêts politiques légitimes. Bien plus souvent, ils étaient dépeints comme des instruments aux mains d’autres puissances : la Grande-Bretagne, les États-Unis, Israël ou des réseaux internationaux occultes.
Ces récits n’ont pas seulement façonné la politique ; ils ont aussi façonné les perceptions.
Au fil des générations, une partie de la société en est venue à considérer les Kurdes non comme des citoyens ordinaires, des voisins ou des êtres humains, mais comme des traîtres potentiels, des séparatistes ou des agents d’intérêts étrangers. Une minorité a ainsi été psychologiquement transformée en un problème de sécurité.
Ce mécanisme est devenu visible peu après la fondation de la République turque. La rébellion du cheikh Saïd en 1925 n’a pas été interprétée comme le résultat d’un conflit social, religieux ou ethnique, mais présentée comme un complot britannique contre la jeune république. Derrière cette accusation se cachait la question de Mossoul et la rivalité géopolitique avec la Grande-Bretagne. Les preuves historiques d’un contrôle britannique direct sont restées très ténues. Mais le but politique de cette accusation était clair : la résistance kurde avait perdu toute légitimité et était devenue l’« ennemi intérieur ».
Avec le temps, cette pensée est devenue un élément central de l’idéologie d’État turque. Après l’effondrement de l’Empire ottoman, un traumatisme collectif lié à la perte territoriale a émergé. L’État s’est défini par la crainte permanente de la fragmentation. L’« ennemi intérieur » est devenu un fondement psychologique de la république.
Les Kurdes étaient officiellement désignés comme des « Turcs des montagnes ». Leur langue fut dénigrée et qualifiée de dialecte turc corrompu. Les noms kurdes furent interdits. La musique kurde disparut de la sphère publique. Le Newroz [Nouvel-an kurde] fut considéré comme un rituel suspect. Même les études et thèses universitaires niaient l’existence d’une identité kurde.
Les Kurdes n’étaient pas seulement opprimés ; ils furent redéfinis, réinterprétés et effacés psychologiquement.
C’est là le véritable pouvoir de la construction de mythes politiques : ils ne se contentent pas de créer des ennemis, ils remodèlent la réalité elle-même.
Les recherches montrent que les récits complotistes présentent souvent les minorités comme à la fois faibles et dangereusement puissantes. D’une part, elles sont marginalisées ; d’autre part, elles sont décrites comme des menaces globales exerçant une influence invisible. Cette contradiction n’est pas une faille du système, mais une composante de sa logique.
Pendant des décennies, les Kurdes ont été dépeints à la fois comme une minorité primitive et comme une menace pour des États entiers. On leur a systématiquement nié la possibilité de défendre des intérêts politiques indépendants. Dans les récits nationalistes, les Kurdes agissent rarement de leur propre initiative ; ils seraient toujours au service d’autrui.
Une autre accusation a façonné la perception des Kurdes jusqu’à aujourd’hui : celle de séparatisme.
En Turquie, en Iran, en Syrie and en Irak, les Kurdes ne sont souvent pas considérés comme des citoyens ayant des revendications culturelles ou politiques légitimes, mais comme un danger pour l’unité territoriale de l’État. Même les revendications relatives aux droits linguistiques, à la reconnaissance culturelle ou à la participation démocratique sont fréquemment interprétées comme des tentatives déguisées de diviser le pays. De ce fait, même un militantisme politique pacifique devient rapidement une question de sécurité.
Ceci révèle la logique psychologique des récits complotistes nationalistes. L’accent n’est pas mis sur les revendications politiques concrètes, mais sur la crainte de perdre le contrôle et l’unité nationale. Le Kurde n’apparaît pas comme un citoyen à part entière, doté de droits, mais comme un « ennemi intérieur » potentiel dont la véritable intention serait d’affaiblir l’État.
Cette délégitimation comporte également une dimension religieuse.
Dans certains milieux islamistes ou nationalistes religieux, les Kurdes sont souvent dépeints comme n’étant pas de « vrais musulmans ». Cela s’explique notamment par le fait que l’identité kurde n’a jamais été historiquement définie uniquement par la religion. La société kurde a longtemps été marquée par un pluralisme ethnique, culturel et religieux. On y trouve des musulmans sunnites, des alévis, des yézidis, des chrétiens, des chiites, des yarsanis et d’autres communautés religieuses. Le partage d’une identité culturelle et ethnique a souvent primé sur les différences religieuses.
Mais cette diversité remet en question les idéologies qui définissent l’identité uniquement par la religion ou le nationalisme.
De ce fait, les Kurdes sont souvent perçus comme culturellement suspects, religieusement insuffisants ou influencés par l’Occident. En particulier lorsque les mouvements kurdes abordent les thèmes de la démocratie, des droits des femmes, de la laïcité ou du pluralisme, de nouvelles figures de l’ennemi émergent. La revendication de liberté n’est plus débattue politiquement, mais moralement et religieusement délégitimée.
Ainsi, l’accusation de séparatisme se conjugue à l’exclusion religieuse pour créer une image de l’ennemi plus globale. Le Kurde apparaît à la fois comme un traître à l’État et comme une menace pour l’ordre religieux.
En Turquie, la « carte arménienne » a également joué un rôle important. Les Kurdes ont été accusés à maintes reprises de collaborer avec les Arméniens ou les puissances occidentales pour détruire l’unité territoriale du pays. Le souvenir de l’effondrement de l’Empire ottoman a été psychologiquement projeté sur les minorités. Les revendications culturelles ont été transformées en une menace existentielle.
Des mécanismes similaires existent en Iran. Les partis kurdes sont souvent décrits comme des instruments des États-Unis, d’Israël ou des services de renseignement occidentaux. Les revendications d’autonomie kurdes ne sont pas perçues comme des revendications de droits politiques ou culturels, mais comme un élément d’un plan géopolitique contre la République islamique.
En Syrie, les groupes kurdes étaient souvent qualifiés d’« agents de l’impérialisme » par les nationalistes lorsqu’ils coopéraient avec les États-Unis pendant la guerre civile. Mais dès que les acteurs kurdes tentaient de négocier indépendamment avec Damas ou de limiter l’influence américaine, de nouvelles suspicions surgissaient. Les Kurdes sont ainsi pris au piège d’un entre-deux politique permanent. Pour certains, ils sont des agents de Washington. Pour d’autres, des séparatistes peu fiables.
Même les acteurs occidentaux les perçoivent souvent moins comme des sujets politiques indépendants que comme des instruments géopolitiques.
L’Europe loue le sacrifice kurde, mais hésite lorsque les droits des Kurdes menacent les alliances régionales. Les gouvernements européens reconnaissent publiquement la lutte des Kurdes contre le groupe État islamique, ainsi que leurs sacrifices et leurs revendications en faveur de la démocratie, des droits des femmes et de la liberté. Mais dès que ces revendications risquent d’avoir des conséquences politiques sur les relations avec Ankara, Bagdad ou Téhéran, elles perdent rapidement de leur importance.
L’Europe et les États-Unis admirent souvent les Kurdes après leur mort. Mais dès qu’ils revendiquent des droits politiques, ils deviennent rapidement un problème géopolitique.
Les États européens recherchent la stabilité, la coopération économique et le contrôle des migrations. Dans ce contexte, les Kurdes apparaissent souvent moins comme détenteurs de droits légitimes que comme une menace potentielle pour l’ordre régional.
Même les récentes tentatives de dialogue politique en Turquie ont rapidement suscité de nouvelles spéculations sur des agendas cachés, des influences étrangères et des négociations secrètes, voire des accords de trahison dissimulés. Les différents camps politiques créent leurs propres mythes, au point que la société ne parvient plus à distinguer la réalité politique de la fiction.
C’est là le véritable danger des théories du complot modernes : elles détruisent la confiance dans la réalité vérifiable. La politique n’apparaît plus comme un processus social ouvert, mais comme une scène contrôlée par des pouvoirs occultes et des arrangements secrets. Les faits perdent de leur importance. Les émotions, la peur et les représentations d’un ennemi collectif dominent la perception du public.
Ces récits n’émergent pas par hasard. Ils sont produits et diffusés par les institutions étatiques, les partis nationalistes, les médias idéologiques et parfois même les élites universitaires. De là, ils s’enracinent profondément dans la société, dans les écoles, les universités, les réseaux sociaux, les familles et les villages.
Lorsqu’un enfant entend pendant des années que la langue kurde n’existe pas, lorsque les chaînes de télévision parlent quotidiennement de terrorisme et lorsque des politiciens affirment que les Kurdes travaillent pour des puissances étrangères, cela crée bien plus qu’une simple opinion politique : cela forge une vision du monde émotionnelle.
La véritable fonction de ces récits est de se soustraire à toute responsabilité politique. Quiconque perçoit les Kurdes comme faisant partie d’un agenda caché n’a plus à affronter l’oppression culturelle, les interdictions linguistiques, les déplacements forcés, les violences de masse ou l’absence de participation démocratique. Les problèmes sociaux deviennent des enjeux sécuritaires. Les minorités deviennent suspectes.
Les Kurdes ont rarement été les artisans des crises du Moyen-Orient. La véritable restructuration de la région a été façonnée par les politiques coloniales, les projets autoritaires d’États-nations, les intérêts énergétiques mondiaux, les interventions internationales et les conflits entre puissances régionales.
Les Kurdes n’ont généralement pas été les créateurs de cet ordre. Ils en ont été les victimes.
La véritable tragédie des Kurdes ne réside peut-être pas seulement dans l’absence d’un État propre. Elle est peut-être plus profonde : dans le fait que, jusqu’à aujourd’hui, la légitimité même de leur existence leur est encore refusée.
Une société qui instrumentalise ses minorités à des fins conspiratrices finit par perdre la capacité de distinguer la vérité de la peur.
Par Jan Ilhan Kizilhan, psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations
Article original (en anglais) à lire sur le site Rudaw « Inventing the Kurdish enemy: how states, nationalism, and conspiracy theories turned a people into an enemy »