SYRIE / ROJAVA – Le corps de Jalal Ahmad Barakat (alias Hassan), 25 ans, a été retrouvé vendredi soir près du village de Dardara, dans la campagne de Tel Kocher. La veille, il avait été enlevé de son domicile par une patrouille qui s’est présentée comme appartenant aux forces de sécurité générale du gouvernement intérimaire, selon l’agence kurde ANHA qui cite la famille de la victime.
Originaire du village de Biandour dans la campagne de Tirbespiye, Jalal résidait depuis plusieurs années à Tel Kocher. Selon ses proches, une patrouille a fait une descente à son domicile tard mercredi soir et l’a emmené pour un « interrogatoire », promettant de le ramener rapidement.
Tout contact avec lui a été perdu dès son arrestation. Son corps a été découvert le lendemain soir dans un champ agricole de Dardara.
Jalal travaillait depuis des années dans l’agriculture aux côtés de sa famille et était bien connu dans la région. Il a été inhumé samedi soir dans son village natal de Biandour, en présence de ses proches et de nombreux villageois.
Des appels se multiplient désormais pour que la lumière soit faite sur les circonstances de cet assassinat et pour que les responsables soient identifiés et traduits en justice.
TURQUIE / KURDISTAN – Bien que le kurde ne soit plus officiellement interdit en Turquie, dans les faits, la langue est toujours perçue comme une menace. Des micros coupés en plein discours au Parlement aux lettres blocs en prison pour « frais de traduction », la répression persistante du kurde le met en danger de disparition d’ici quelques décennies.
Depuis 20 ans, les Kurdes célèbrent le 15 mai comme la « Cejna Zimanê Kurdî » (Journée de la langue kurde). Cette date commémore la parution, à Damas en 1932, du premier numéro de Hawar (Le Cri), le premier magazine en langue kurde publié en caractères latins, grâce à l’impulsion de Celadet Ali Bedirxan.
Le lancement de Hawar a marqué un tournant majeur dans le développement et la normalisation de la langue kurde. Le nom de la revue, symbole de la langue et de la littérature kurdes, signifie « cri », « clameur » ou « appel ». Ce « hawar » peut aussi être lu comme un appel à l’éveil lancé au peuple kurde.
Durant les années de publication du magazine, le kurde, notamment en Turquie, était visé par une politique d’assimilation systématique. De 1925 aux années 1980, l’État turc a officiellement nié son existence. Parler kurde était interdit, des amendes étaient infligées pour chaque mot prononcé en public, et les noms des villes et villages kurdes ont été turcisés dans les années 1930 et 1940.
Si une relative tolérance est apparue après 1960, la situation s’est brutalement aggravée après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980. Le kurde a alors été interdit dans tous les espaces publics et privés, entraînant l’arrestation et l’emprisonnement de dizaines de personnes qui parlaient, chantaient ou publiaient en kurde.
Ce n’est qu’au début des années 2000, dans le cadre du processus d’adhésion à l’Union européenne, que la Turquie a accordé une plus grande liberté d’expression en kurde. Ces espoirs de démocratisation se sont toutefois effondrés avec l’échec du processus de paix de 2013-2015. Depuis, le kurde fait à nouveau l’objet de restrictions sévères.
Le kurde autorisé par la loi, interdit dans la pratique
Aujourd’hui, aucun quotidien kurde imprimé n’est publié en Turquie. Le kurde est légal sur le papier, mais subit une répression de fait, des tribunaux aux prisons, des hôpitaux aux aéroports.
À Yuksekova (Gever), ville entièrement kurde, les annonces à l’aéroport sont diffusées en turc et en anglais, mais jamais en kurde. Dans de nombreuses prisons, les lettres écrites en kurde par les détenus politiques ne sont pas transmises ou font l’objet de frais de traduction. Devant les tribunaux, bien que le droit de se défendre dans sa langue maternelle soit reconnu, les accusés qui choisissent le kurde se heurtent souvent à l’absence d’interprète — qu’ils doivent payer eux-mêmes. Plus leur défense est longue, plus elle coûte cher.
À l’hôpital du parc médical d’Elazığ (Xerpêt), une carte linguistique propose des services dans 17 langues aux patients ne parlant pas turc : japonais, flamand, albanais… mais pas le kurde, alors que le turc et le kurde sont les deux langues les plus parlées dans la région.
Au Parlement turc, les micros des députés sont coupés dès qu’ils parlent kurde, et la langue est enregistrée comme « langue inconnue ». L’arabe et l’anglais, en revanche, sont acceptés sans problème. Les paroles prononcées en kurde par les Mères de la Paix ont été consignées dans le procès-verbal par de simples points de suspension (« … »).
L’année dernière, lors de la cinquième réunion de la Commission nationale pour la solidarité, la fraternité et la démocratie (créée en août 2025 dans le cadre du processus de résolution de la question kurde), les Mères de la Paix se sont vu refuser le droit de s’exprimer en kurde. Leurs paroles ont été réduites à « … » dans le compte-rendu officiel.
Dans leur déclaration finale, elles ont demandé : « Comment un État incapable de faire la paix avec la langue kurde peut-il résoudre la question kurde ? »
L’éducation en kurde sous pression
L’hostilité envers le kurde touche également l’éducation. Des millions d’enfants kurdes ne peuvent pas étudier dans leur langue maternelle. Les initiatives privées elles-mêmes sont harcelées.
Le 1er août 2025, les autorités ont fermé l’Association de recherche sur la langue et la culture Avesta à Izmir, qui proposait des cours de kurde depuis 2018. Le 25 mars 2026, la Direction provinciale de l’éducation nationale de Van a infligé une amende de 400 050 livres turques à l’association ARSÎSA (Ercis), accusée d’« activités éducatives non autorisées » pour ses cours de kurde.
Tuncay Taştan, administrateur d’ARSÎSA, souligne l’absurdité : « Nos statuts mentionnent clairement les cours de langue et l’État les avait officiellement approuvés. Deux semaines plus tard, nous recevions une amende pour enseigner le kurde. » Il dénonce également le harcèlement policier auprès des étudiants et de leurs familles, ainsi que la surveillance constante de l’association.
Le kirmanjki (zazakî) en danger d’extinction
Après le kurmandji, le kirmanjki (aussi appelé zazakî, dimlî ou kirdkî) est le deuxième dialecte kurde le plus parlé en Turquie. Inscrit en 2008 sur la Liste des langues en danger de l’UNESCO, il est aujourd’hui considéré comme menacé d’extinction. Le kurmandji pourrait connaître le même sort dans les 50 prochaines années.
Principalement parlé à Dersim, Elazığ, Erzincan, Bingöl et Diyarbakır, ainsi que dans les métropoles comme Istanbul et Izmir, il compterait entre 2 et 6 millions de locuteurs.
Le groupe Vate, fondé à Stockholm en 1996, travaille à la standardisation et à la modernisation du kirmanjki. Son membre Deniz Gunduz indique qu’ils ont compilé 15 000 à 16 000 mots, standardisé près de 50 000 termes et élaboré des règles grammaticales pour éviter la disparition de la langue.
Pour Gunduz, la survie du kurde passe par un soutien institutionnel fort : « Une langue ne peut survivre si elle n’est pas une langue d’enseignement. » Il appelle également les politiciens, maires et dirigeants kurdes à utiliser davantage le kurde au quotidien pour renforcer son statut et assurer sa transmission.
TURQUIE / KURDISTAN – En 1995 et 1996, dans la province kurde de Mardin (Mêrdîn), cinq adultes et trois enfants ont été enlevés et assassinés dans ce qui est connu sous le nom d’affaire Dargecit JITEM. Cette semaine, la Cour suprême turque a classé l’affaire pour prescription, clôturant ainsi l’un des procès les plus emblématiques sur les disparitions forcées des années 1990, sans qu’aucun coupable n’ait été condamné — malgré des preuves accablantes, dont la découverte des corps dans un puits scellé.
Le puits avait été obturé par d’énormes pierres. Après des fouilles infructueuses, les procureurs et experts médico-légaux avaient quitté les lieux. Mais les proches des disparus, guidés par des témoignages locaux, ont insisté pour explorer un autre point. En attendant les engins de chantier, deux d’entre eux sont descendus dans le puits et ont commencé à retirer les pierres à mains nues.
Des années plus tard, l’avocate Eren Keskin se souvenait de ce moment : les proches creusaient « dans l’espoir de trouver un vivant ». Sous les pierres, ils ont d’abord découvert du bois calciné, puis des ossements humains. Hazni Dogan, frère de la victime Seyhan Dogan, a reconnu un vêtement parmi les restes : « C’est le pull de mon frère », a-t-il dit.
Ces ossements ont constitué l’une des preuves les plus concrètes des disparitions forcées perpétrées dans les provinces kurdes durant les années 1990. Pourtant, l’affaire Dargecit a été classée sans qu’aucune justice ne soit rendue.
La géographie des disparitions forcées
Dans les années 1990, le Kurdistan turc vivait sous le régime de l’OHAL (état d’urgence). Évacuations de villages, exécutions extrajudiciaires, torture, détentions illégales et disparitions forcées faisaient partie du quotidien sécuritaire. Des personnes étaient arrêtées à leur domicile, dans la rue ou aux checkpoints. Certaines ont été vues pour la dernière fois dans des commissariats de gendarmerie ou des lieux de détention clandestins. D’autres ont été retrouvées mortes au bord des routes, dans des puits ou des champs. Beaucoup n’ont jamais réapparu.
Selon les organisations de défense des droits humains, des milieux de personnes ont disparu de force pendant cette période. Le nombre exact reste inconnu. Après 2009, seules 12 affaires impliquant 84 individus ont été portées devant les tribunaux.
Les plaintes des familles étaient souvent ignorées, les proches menacés, et les disparus systématiquement accusés d’appartenir au PKK ou d’être « partis dans les montagnes ». L’État niait même les avoir détenus, rendant toute recherche de vérité impossible.
« L’accusation n’a jamais mené d’enquête suffisamment approfondie pour exposer pleinement l’immense structure du JITEM et son caractère organisé. De ce fait, le caractère systématique du crime a été rendu invisible. »
JITEM, les forces secrètes de l’État
Longtemps niée par le gouvernement turc, l’existence du JITEM (Gendarmerie, Renseignement et Contre-Terrorisme) a pourtant été établie par des rapports parlementaires, des témoignages et des dossiers judiciaires. Malgré cela, cette structure n’a jamais fait l’objet de poursuites sérieuses. Les affaires ont été fragmentées, traînées en longueur, et ont le plus souvent abouti à des acquittements ou à la prescription.
Aujourd’hui, aucune affaire de disparition forcée des années 1990 n’est plus active. Pour Esra Kılıç, avocate au Memory Center, cette issue n’a rien d’accidentel : « L’accusation n’a jamais mené d’enquête suffisamment approfondie pour exposer pleinement l’immense structure du JITEM et son caractère organisé. De ce fait, la dimension systématique du crime a été occultée. »
Le dossier Dargecit
L’affaire concerne huit personnes, dont trois enfants, disparues entre 1995 et 1996 dans le district de Dargecit. Sept étaient des civils enlevés lors de perquisitions. La huitième était le sergent spécialiste Bilal Batırır, lui-même impliqué dans les faits selon les témoignages. Avant sa propre disparition, il avait confié à son épouse que des personnes avaient été tuées et jetées dans des puits sur ordre du commandant de la gendarmerie du district, Mehmet Tire.
Les familles ont porté plainte dès 1995, sans résultat pendant des années. Les fouilles n’ont commencé qu’en 2012. Les ossements de sept civils ont été retrouvés ; ceux de Batırır restent introuvables.
Dix-huit personnes ont été mises en accusation, dont des commandants de gendarmerie (Hursit Imren, Mahmut Yılmaz, Haydar Topçam, Mehmet Tire) ainsi que des soldats et gardes villageois. Le procès a été transféré à Adıyaman pour « raisons de sécurité ». En 2022, le tribunal a acquitté tout le monde. La cour d’appel a confirmé ces acquittements en 2024.
L’avocat Erdal Kuzu souligne l’absurdité : « Les corps ont été retrouvées. Le MIT a transmis des documents. Des témoins ont parlé. Le préfet de l’époque a été sollicité par les familles. Des personnes entrées vivantes dans les commissariats ont été retrouvées mortes. Il n’y a pas de preuves plus convaincantes. »
Pour Kuzu, le verdict reflète une protection institutionnelle : « Ces crimes n’étaient pas des incidents isolés. Ils ont été commis au nom de l’État. Si ces individus sont punis, l’État lui-même sera puni. »
Le temps au service de l’impunité
Le dossier a été intentionnellement retardé. Trois jours après l’expiration du délai de prescription de 30 ans, le 8 mars 2026, la Cour de cassation a prononcé le non-lieu. « Le dossier a été délibérément laissé en suspens pendant plus de deux ans et poussé jusqu’à la prescription », dénonce Erdal Kuzu.
Esra Kılıç parle d’une méthode systématique : retarder les procédures, fragmenter les dossiers, éviter d’établir les liens et laisser le temps effacer les responsabilités.
En droit international, la disparition forcée est un crime continu tant que le sort de la personne n’est pas élucidé et que les auteurs ne sont pas jugés. Elle constitue souvent un crime contre l’humanité, imprescriptible. La Turquie n’a pas ratifié la Convention internationale sur les disparitions forcées et ne la reconnaît pas comme infraction autonome dans son code pénal.
La surveillance de la mémoire
Depuis 1995, les Mères du Samedi veillent place Galatasaray à Istanbul pour réclamer vérité et justice. Cet espace de mémoire a été violemment réprimé, notamment en 2018. Malgré les décisions de la Cour constitutionnelle, les restrictions persistent.
Pour Esra Kılıç, le droit à la vérité est à la fois individuel et collectif : « Nous avons tous le droit de savoir ce qui s’est passé et qui en est responsable. »
Esra Kilic
Alors que s’ouvre un nouveau processus de paix après la dissolution du PKK en 2025, les avocats insistent : une paix durable nécessite reconnaissance des violations, commissions de vérité, espaces de mémoire et réécriture du récit officiel.
Erdal Kuzu
« Ces meurtres étaient politiques ; la justice devra elle aussi être politique », conclut Erdal Kuzu.
Malgré l’issue judiciaire amère, les familles ont gagné une victoire symbolique : elles ont des tombes où se recueillir et ont fait entendre leur voix bien au-delà de Dargecit. La vérité, elle, ne sera jamais prescrite.
LINGUICIDE. À l’occasion de la Journée de la langue kurde, ce 15 mai, dix artistes kurdes ont lancé un message fort et unitaire appelant à faire du kurde une langue vivante dans tous les aspects de la vie quotidienne.
« Faisons vivre le kurde non seulement dans les chansons, mais aussi à la maison, dans la rue, à l’école et sur le marché. Le kurde doit devenir la langue de l’éducation, de la vie publique et du commerce », ont-ils déclaré dans un message commun.
Un appel à la résistance culturelle
Les artistes Rotinda, Tara Mamedova, Kasım Taşdoğan, Helin Kılıçarslan, Serdar Canan, Ruken Yılmaz, Pîroz, Eylül Nazlıer, l’acteur Erdal Kaya et le danseur Serhat Kural ont lu tour à tour ce message :
« Des politiques d’assimilation visant les Kurdes sont menées en Turquie depuis des années. Lisons, écrivons et vivons en kurde. Notre langue n’est pas seulement un outil de communication ; elle est notre identité, notre honneur et notre mémoire collective. Disons-le ensemble : notre langue est notre existence, notre langue est notre identité ! »
Une journée symbolique
La Journée de la langue kurde, célébrée chaque année le 15 mai depuis 2006-2007, commémore le lancement à Damas, le 15 mai 1932, du magazine Hawar (« Le Cri »). Fondé par l’intellectuel kurde Celadet Ali Bedirxan et ses compagnons, ce fut le premier magazine kurde publié en alphabet latin.
Hawar a joué un rôle historique décisif dans la standardisation et la modernisation de la langue kurde, favorisant l’émergence d’une véritable littérature kurde moderne et devenant un symbole de résistance culturelle face à l’assimilation.
Une langue, une identité
Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays où vivent les Kurdes, la langue reste soumise à des restrictions, des interdictions ou des politiques d’assimilation. Face à cela, la Journée du 15 mai est l’occasion de réaffirmer que défendre le kurde n’est pas seulement une question linguistique, mais un acte de résistance et d’affirmation identitaire.
Les artistes ont rappelé avec force que la vitalité d’une langue dépend de son usage quotidien : à la maison, dans l’éducation, dans l’art et dans la rue.
« Chaque mot kurde prononcé est un acte de résistance. »
SYRIE / ROJAVA – Un Syrien de 30 ans a été tué vendredi matin par des tirs de la gendarmerie turque alors qu’il tentait de franchir la frontière syro-turque à l’est de la ville kurde de Kobanê.
Selon une source locale citée par l’agence North Press, Mustafa Alawi, originaire du village d’al-Hadara dans la campagne d’Alep, a été abattu près du village de Jishan, situé à environ 28 kilomètres à l’est de Kobanê. Ses proches ont retrouvé son corps dans la zone frontalière avant de le rapatrier vers Alep.
Deuxième victime en quelques jours
Cet incident survient seulement quelques jours après la mort d’un autre civil dans la même zone. Dimanche dernier, Ibrahim Sabri, un agriculteur kurde de 39 ans, a été tué par des tirs de gendarmes turcs alors qu’il irriguait ses terres agricoles dans le village de Kikan, situé à seulement cinq kilomètres à l’est de Kobanê.
Une violence récurrente contre les civils
Les populations kurdes des zones frontalières du Rojava dénoncent régulièrement des fusillades indiscriminées de la part des gardes-frontières turcs. Les civils, qu’il s’agisse de personnes tentant de traverser la frontière ou d’agriculteurs travaillant sur leurs terres, sont fréquemment pris pour cibles près de la bande frontalière.
Ces incidents s’inscrivent dans un schéma plus large de harcèlement et de violences systématiques exercées par la Turquie le long de sa frontière sud, où les forces turques maintiennent une politique de tir systématique contre toute présence humaine jugée suspecte.
IRAN – Les journalistes iraniennes Elaheh Mohammadi et Elnaz Mohammadi ont reçu le prestigieux Prix international du Courage en Journalisme, décerné par la Fondation internationale des femmes dans les médias (IWMF). Ce prix récompense leur engagement exceptionnel et leur détermination à informer malgré une répression féroce.
Les deux sœurs ont été particulièrement visées par les autorités iraniennes pour leur couverture du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (« Femme, Vie, Liberté »), déclenché par la mort de la jeune Kurde Jina Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs en septembre 2022.
Un reportage au cœur de la révolte
Elaheh Mohammadi couvrait les funérailles de Jina Mahsa Amini à Saqqez, sa ville natale au Kurdistan iranien, pour le journal Ham Mihan. Peu après, elle était arrêtée. Sa sœur Elnaz, également journaliste au même média, a été condamnée à plusieurs années de prison pour ses reportages sur le mouvement de protestation. Toutes deux ont fait l’objet de multiples convocations, interrogatoires et confiscations de matériel par les services de renseignement des Gardiens de la Révolution.
Malgré les arrestations, les menaces et les pressions constantes, les sœurs Mohammadi ont continué à documenter les violences d’État et les manifestations, contribuant à faire connaître au monde l’ampleur de la répression.
Une reconnaissance internationale forte
Aux côtés des sœurs Mohammadi, la journaliste birmane Nay Min Ni et l’Américaine Georgia Fort ont également été récompensées cette année. L’IWMF a salué des femmes journalistes qui exercent leur métier dans des conditions extrêmement dangereuses, face à des régimes autoritaires.
Ce prix constitue une reconnaissance internationale importante du rôle joué par les journalistes iraniens et kurdes durant le soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî », l’un des plus grands défis populaires jamais lancés à la République islamique depuis sa création en 1979.
SYRIE / ROJAVA – Le 15 mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale de la langue kurde, les Kurdes d’Afrin tentaient de célébrer leur identité culturelle dans une salle de la ville. Une fête modeste, pacifique, loin de toute provocation. Pourtant, sur ordre des services de renseignement turcs et avec la complicité de leurs mercenaires intégrés aux structures du gouvernement de Damas, des miliciens ont fait irruption, ont hissé le drapeau turc et ont mis fin à la célébration. Face à cette provocation, les participants kurdes ont quitté les lieux. La fête était morte avant d’avoir vraiment commencé.
Cet incident n’est pas un fait isolé. Il s’inscrit dans une stratégie systématique et planifiée de colonisation et de turquification du Rojava, et plus particulièrement de la région d’Afrin, occupée militairement par la Turquie depuis l’opération « Rameau d’Olivier » en 2018.
Une occupation coloniale aux méthodes classiques
La Turquie ne cache plus ses intentions. Sous couvert de « zones de sécurité » et de lutte contre le terrorisme, Ankara mène une véritable politique de remplacement démographique. Des milliers de familles kurdes ont été expulsées de leurs foyers. Leurs maisons, leurs terres agricoles et leurs commerces ont été systématiquement attribués à des colons arabes, souvent issus des rangs de l’Armée nationale syrienne (ANS/SNA), cette coalition de milices pro-turques largement financée, armée et contrôlée par Ankara.
Ces colons refusent aujourd’hui de partir. Ils occupent les propriétés kurdes et bloquent activement le retour des déplacés. Des civils turcs et des familles de miliciens se sont installés durablement, encouragés par des incitations économiques et une protection militaire turque permanente. Des écoles enseignent désormais en turc, les panneaux de signalisation sont changés, les noms de rues kurdes sont remplacés par des noms turcs ou arabes islamistes. C’est la turquification méthodique d’une terre kurde historique.
Afrin, symbole d’une tragédie kurde
Afrin était avant 2018 l’une des régions kurdes les plus paisibles et prospères de Syrie. Majoritairement kurde, elle abritait également des communautés arabes, turkmènes et yézidies qui coexistaient relativement bien. Aujourd’hui, la démographie a été bouleversée par la force. Les rapports d’organisations de défense des droits humains documentent des expropriations massives, des enlèvements contre rançon, des viols, des destructions de villages et une répression féroce de toute expression culturelle kurde.
La célébration avortée du 15 mai en est l’illustration parfaite : même la langue kurde, pilier de l’identité d’un peuple, est vue comme une menace par l’occupant turc. Célébrer sa langue devient un acte de résistance qu’il faut écraser.
Une politique d’État turque
Cette entreprise coloniale n’est pas le fait de milices incontrôlables. Elle est orchestrée depuis Ankara. Les services de renseignement turcs (MIT) pilotent les opérations sur le terrain, choisissent les administrateurs locaux et supervisent la politique de peuplement. La Turquie reproduit au Rojava les méthodes qu’elle a employées historiquement contre les Kurdes de Turquie : interdiction culturelle, assimilation forcée, changement démographique et répression sécuritaire.
Dans un contexte régional où la Syrie post-Assad reste fragile, la Turquie profite du vide pour consolider son projet néo-ottoman. Elle transforme des régions syriennes en protectorats de fait, où la souveraineté syrienne n’est plus qu’une fiction commode.
Il est temps de nommer les choses
Ce qui se passe à Afrin et dans les autres zones occupées du Rojava (comme Tal Abyad ou Serekaniyê) constitue une politique coloniale anti-kurde caractérisée par :
L’occupation militaire illégale d’un territoire étranger ;
Le nettoyage ethnique par déplacement forcé ;
La colonisation par peuplement ;
L’effacement culturel systématique.
Le silence international face à cette réalité est assourdissant. Pendant que l’on débat de reconstruction syrienne, on laisse la Turquie consolider une annexion de fait et une entreprise de destruction d’un peuple.
Les Kurdes d’Afrin ne demandent ni séparatisme ni privilèges. Ils demandent simplement le droit de vivre sur leur terre, de parler leur langue, de célébrer leur culture et de rentrer chez eux. Des droits élémentaires que la Turquie leur refuse avec la brutale simplicité d’un colonisateur classique.
Tant que l’occupation turque perdurera à Afrin, le Rojava portera une plaie ouverte. Et tant que cette politique coloniale ne sera pas clairement dénoncée et sanctionnée, la Turquie continuera à la mener en toute impunité.
TURQUIE – L’écrivaine et poétesse kurde Yıldız Çakar a été arrêtée vendredi à l’aéroport d’Istanbul. Arrivée d’Allemagne, elle s’apprêtait à rejoindre Amed (Diyarbakır) lorsqu’elle a été interpellée par les forces de sécurité dès son entrée sur le territoire turc.
Selon la Commission culturelle du parti DEM, l’auteure a d’abord été conduite au poste de police de l’aéroport, puis présentée au parquet. Aucune information n’a pour l’heure été communiquée sur les motifs de son arrestation ni sur les éventuelles charges retenues contre elle.
Cette interpellation suscite une vive émotion dans les milieux littéraires et culturels kurdes. Considérée comme l’une des voix les plus importantes de la jeune génération kurde, Yıldız Çakar vit à Berlin depuis de nombreuses années. Elle y exerce également une activité de journaliste pour des médias kurdes.
Il y a seulement quelques mois, son recueil de poésie bilingue « Mohra Reş / Le Sceau Noir » (Dark Seal) figurait dans la prestigieuse sélection « Poetry Recommendations 2026 », publiée à l’occasion de la Foire du livre de Leipzig. Cette liste est une référence majeure dans le monde littéraire germanophone.
Née en 1978 à Amed, Yıldız Çakar est l’auteure de plusieurs recueils de poésie, romans et nouvelles. Dramaturge reconnue, ses pièces ont été montées notamment au Théâtre Maxim Gorki de Berlin ainsi que dans diverses productions internationales.
IRAN / ROJHILAT – Forouzan Eslami, Kurde d’Urmia, professeure d’anglais et directrice de l’académie de langues « Nojavan », a été arrêtée par les forces de sécurité iraniennes le mercredi 13 mai 2026. Elle a depuis été transférée vers un lieu tenu secret.
Selon l’organisation Hengaw pour les droits humains, l’arrestation a eu lieu sans présentation d’aucun mandat judiciaire. Aucune information officielle n’a été communiquée sur les motifs de son arrestation, les éventuelles charges retenues contre elle, ni sur son lieu de détention actuel.
SYRIE / ROJAVA – Les partis et forces politiques kurdes de Syrie ont fermement rejeté l’attribution de seulement 4 sièges sur 210 à la composante kurde au sein de l’Assemblée du peuple syrien, qualifiant cette décision de continuation des politiques d’exclusion et de marginalisation.
Dans une déclaration commune publiée ce vendredi 15 mai 2026, les partis kurdes ont dénoncé ces « nominations » présentées comme des élections, estimant qu’elles ne reflètent ni la volonté du peuple syrien ni le poids démographique et politique des Kurdes en Syrie.
Les forces kurdes exigent une représentation équitable d’au moins 40 sièges, proportionnelle à l’importance de la population kurde et à ses droits nationaux. Elles mettent en garde contre le dangereux précédent que constituerait le maintien de cette représentation symbolique dans les institutions étatiques et les postes souverains.
« Ce nombre limité de sièges ne reflète en aucun cas la libre volonté du peuple kurde », soulignent les signataires.
Les partis réaffirment leur engagement à poursuivre une lutte pacifique et diplomatique, en coopération avec les forces démocratiques syriennes, pour bâtir un État fondé sur la citoyenneté, le partenariat et une constitution reconnaissant les droits de toutes les communautés syriennes.
KURDISTAN – Depuis 2006, le 15 mai est reconnu comme la Journée de la langue kurde. Cette date commémore la parution du premier numéro de la revue Hawar en 1932 – une étape marquante dans le développement du kurde moderne et de l’histoire culturelle kurde.
Le 15 mai est célébré chaque année par les Kurdes du monde entier comme la Journée de la langue kurde. Cette date marque la parution du premier numéro de la revue Hawar, le 15 mai 1932 à Damas, un événement considéré comme un tournant historique dans la renaissance de la langue et de la littérature kurdes.
Fondée par Celadet Ali Bedirxan, avec la collaboration de Kamûran Bedirxan, Qedrîcan, Osman Sebrî, Cegerxwîn et Nûredîn Zaza, Hawar a ouvert une nouvelle ère pour le kurde. Entre 1932 et 1943, 57 numéros ont été publiés. Initialement imprimée en caractères arabes, la revue a progressivement adopté l’alphabet latin, posant ainsi les bases du kurde écrit moderne.
Une révolution culturelle et linguistique
Hawar ne se limitait pas à un simple magazine : elle est devenue une véritable école pour toute une génération d’intellectuels kurdes. La revue publiait des poèmes, des nouvelles, des études linguistiques, des articles littéraires et politiques. Grâce à des textes également publiés en arabe et en français, elle a donné une visibilité internationale à la cause kurde.
Celadet Ali Bedirxan, figure centrale de cette aventure, considérait la langue comme bien plus qu’un outil de communication : comme le fondement même de l’existence nationale. Dans le premier numéro, il écrivait :
« Hawar est la voix de la science. La science est la connaissance que l’humanité a d’elle-même. Se connaître soi-même ouvre la voie à la libération et à la beauté. […] Par-dessus tout, Hawar s’attache à faire connaître l’existence de notre langue, car la langue est pour nous un fondement essentiel de l’existence. »
Un héritage toujours vivant
En systématisant l’alphabet latin (aujourd’hui appelé alphabet Bedirxan), Celadet Bedirxan a jeté les bases du kurmancî écrit tel qu’il est utilisé aujourd’hui, tant au Kurdistan qu’en diaspora. Son œuvre reste une référence majeure pour les écrivains, journalistes et chercheurs kurdes.
Une lutte qui continue
Depuis 2006, la Journée de la langue kurde est commémorée officiellement. Au-delà de la célébration, elle rappelle une lutte toujours actuelle : celle contre l’assimilation, les interdictions linguistiques et l’exclusion du kurde de l’éducation et de la vie publique.
Le 15 mai symbolise ainsi non seulement la naissance d’une revue, mais la résistance d’un peuple qui refuse de voir sa langue et son identité disparaître.
TURQUIE / KURDISTAN – Le tribunal correctionnel de Van a condamné la journaliste kurde Reyhan Hacıoğlu à quatre ans et deux mois de prison pour « complicité délibérée avec une organisation terroriste ». Le tribunal a également maintenu l’interdiction de voyager à l’étranger à son encontre.
Hacıoğlu avait passé cinq mois en détention provisoire l’année dernière. Elle était absente lors de l’audience de verdict, qui s’est tenue en présence de ses avocats et de représentants d’organisations de la société civile.
Le procureur avait requis une condamnation pour « appartenance à une organisation terroriste ». Les avocats de la défense ont plaidé l’acquittement, soulignant que les poursuites visaient exclusivement son activité journalistique. « Les accusations sont sans fondement », a déclaré Me Resul Temur.
« Je maintiens chaque mot que j’ai prononcé »
Après le verdict, Reyhan Hacıoğlu a réagi avec fermeté sur les réseaux sociaux :
« Je maintiens chaque article que j’ai rédigé et chaque mot que j’ai prononcé. On ne peut pas dissimuler la vérité avec des peines prononcées. »
Dans une déclaration plus longue, elle a dénoncé les politiques du gouvernement :
« Le journalisme n’est pas un crime. Le crime, c’est de dresser ce pays et ces peuples les uns contre les autres, d’attaquer la nature, d’arrêter les opposants, de commettre des actes inhumains en prison, d’isoler les détenus et de laisser le harcèlement et les viols impunis.
Nous continuerons à nous opposer à tout cela et à suivre l’exemple de nos collègues qui ont payé le prix de la VÉRITÉ. Car nous croyons en la vérité, et nous savons qu’elle connaîtra une fin magnifique. »