SYRIE / ROJAVA – Plusieurs mois après les violentes attaques lancées le 6 janvier 2026 contre les quartiers kurdes d’Achrafiyah et de Sheikh Maqsoud à Alep mais aussi à Raqqa et ses environs, les témoignages de crimes contre l’humanité se multiplient. Des milliers de Kurdes auraient disparu depuis le début de l’offensive, tandis que des sources locales signalent la découverte d’une fosse commune contenant plus de 270 corps dans la région de Naqqarin, à l’est d’Alep.
Aucune enquête indépendante n’a encore pu être menée sur place.
Une offensive ciblée et ses conséquences
L’offensive menée par les forces du gouvernement de transition syrien, soutenu par la Turquie, a rapidement débordé d’Alep vers d’autres régions du nord et de l’est du pays. Selon de nombreuses sources kurdes, ces attaques visaient spécifiquement la population kurde et les institutions de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES).
Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées, des centaines auraient été tuées et un nombre indéterminé reste porté disparu.
Des chiffres imprécis et des rapports contradictoires
Évaluer le nombre exact de disparus s’avère particulièrement difficile en raison de chiffres variables selon les sources. Le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, avait évoqué la détention de 1 070 personnes, civils et combattants confondus, par les forces du gouvernement de transition. Dans le cadre d’un accord conclu avec Damas, environ 300 prisonniers ont été libérés le 19 mars. Cependant, une partie d’entre eux était déjà détenue avant les événements de janvier, ce qui ne permet pas d’éclaircir le sort des personnes enlevées pendant l’offensive.
Nesrîn Silêman, membre de l’Association des personnes déplacées d’Afrin, évoque un bilan bien plus lourd : environ 3 000 personnes dont le sort demeure inconnu. Ce chiffre est également repris dans le rapport de Franziska Stier, membre du Grand Conseil de Bâle-Ville et secrétaire générale du parti BastA!, qui a participé à une délégation au Rojava début février 2026.
Dans une interview accordée au journal Yeni Özgür Politika, Nesrîn Silêman résume la situation avec gravité : « Nous ne savons pas où ils sont. Nous ignorons ce qui leur est arrivé. »
Des conditions de fuite chaotiques et dangereuses
Selon les témoignages recueillis, les attaques sur Achrafiyah et Sheikh Maqsoud se sont déroulées dans des conditions rendant toute évacuation ordonnée quasiment impossible. Les communications téléphoniques et internet ont été coupées dès les premiers jours, plongeant les habitants dans l’isolement.
« Les attaques ont duré huit jours et ont été d’une grande intensité », explique Nesrîn Silêman. De nombreuses familles ont fui de nuit, souvent sans préparation, en direction d’Afrin ou d’autres régions. Pour beaucoup, les routes elles-mêmes sont devenues des pièges.
Enlèvements sur les axes de fuite
De nombreux civils en fuite auraient été interceptés aux barrages routiers ou lors d’embuscades tendus par des milices armées. « Beaucoup des nôtres ont été capturés en chemin, emmenés de force ou enlevés », rapporte Silêman. Certaines personnes ont ensuite été arrêtées dans les lieux où elles avaient trouvé refuge, y compris dans des zones plus éloignées comme Tabqa ou Raqqa, où les lignes de front ont continué d’évoluer rapidement.
Une zone de contrôle fragmenté
Dans des régions comme Raqqa et Deir ez-Zor, anciennement sous administration autonome, la situation reste confuse. Différentes milices y exercent une influence parallèle, malgré les revendications d’autorité du gouvernement de transition. Cet éclatement du contrôle territorial rend extrêmement difficile toute collecte d’informations fiable et limite fortement l’accès des observateurs indépendants.
Des enlèvements à dimension économique
Au-delà des motivations politiques, plusieurs témoignages fait état d’une dimension financière. Des familles de disparus ont été contactées par téléphone et sommées de verser des rançons sous peine de mort. Dans certains cas, la restitution de corps a même été conditionnée au paiement d’une somme d’argent. « Notre peuple est instrumentalisé pour l’extorsion », dénonce Nesrîn Silêman.
Exécutions et violences extrêmes
Des témoins rapportent des exécutions sommaires immédiatement après des captures, ainsi que des cas de violences extrêmes, y compris des corps brûlés. Ces témoignages, bien que récurrents, n’ont pas encore fait l’objet d’une enquête indépendante.
La fosse commune de Naqqarin : une découverte alarmante
Les informations les plus préoccupantes concernent une fosse commune dans la région de Naqqarin (ou Nakarin), située à l’est d’Alep, le long de l’autoroute M4 en direction d’al-Bab. Selon des témoignages relayés par Nesrîn Silêman, plus de 270 corps y auraient été découverts dans un canal.
Une famille d’Afrin, partie à la recherche d’un proche, aurait localisé le site. Des témoins oculaires affirment que des détenus y étaient rassemblés avant d’être exécutés. Certains corps présenteraient des traces de violences extrêmes. La zone, proche des itinéraires de fuite des quartiers kurdes d’Alep, correspond géographiquement aux déplacements signalés.
Aucune enquête indépendante n’a pu être menée à ce jour en raison de l’insécurité et des restrictions d’accès. Les sources locales estiment que le bilan réel pourrait être plus élevé et que d’autres sites pourraient exister.
Un appel pressant à une enquête internationale
Face à l’ampleur des disparitions et au manque de transparence, les organisations kurdes appellent à la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, impliquant notamment les Nations unies et l’Union européenne. « Si une telle commission est créée, nous sommes prêts à la soutenir par tous les moyens », assure Nesrîn Silêman.
L’Union européenne face à un dilemme
Malgré ces signalements, l’UE a annoncé une aide financière de 620 millions d’euros au gouvernement de transition, notamment pour l’aide humanitaire et la reconstruction. Le Parlement européen a toutefois adopté une résolution soulignant que les violences contre les civils pourraient constituer des crimes de guerre et appelant à la protection des droits de la population kurde.
Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) affirme suivre la situation de près et avoir rappelé à toutes les parties l’obligation de protéger les civils et de respecter le droit international humanitaire. Il insiste sur la mise en œuvre de l’accord entre Damas et les FDS, tout en réaffirmant que le plein respect des droits du peuple kurde est essentiel.
Un fossé persistant entre diplomatie et réalité du terrain
Plusieurs mois après les événements de janvier 2026, le sort de milliers de personnes reste entouré d’incertitude. Pour les familles, cette absence d’information génère une souffrance continue, oscillant entre espoir et angoisse.
Sans enquête indépendante crédible, les questions centrales demeurent sans réponse : où sont les disparus ? Combien ont été tués ? Quelles responsabilités exactes portent les différents acteurs ?
La découverte présumée de la fosse commune de Naqqarin ne fait que renforcer l’urgence d’une clarification internationale sur ces événements.





