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Warisha Moradi : Les prisons ne nous brisent pas

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IRAN / ROJHILAT – La Campagne de Liberté a diffusé une lettre de la prisonnière politique kurde Warisha Moradi à l’occasion du 16e anniversaire des exécutions des prisonniers politiques Shirin Alamhouli, Farzad Kamangar, Ali Heidarian, Farhad Vakili et Mehdi Eslamian.

Dans sa lettre, Warisha Moradi écrit : « Le 9 mai n’est pas une simple date. C’est un moment où la mémoire de ces terres s’interrompt et respire à nouveau. En cet instant, rassemblons les noms qui ont échappé à l’oubli et sont devenus mémoire. 

Şîrîn Elemhulî, Ferzad Kemanger, Ferhad Wekili, Eli Heyderyan, Mehdi Eslamian… Chaque nom n’est pas une fin, mais une blessure vivante dans le corps du temps.

Dans ces contrées, la mort n’est parfois plus une fin, mais un instrument de politique qui continue sous un autre visage. La vie elle-même est suspendue, non pour être vécue, mais pour être mise à l’épreuve par la peur. Les histoires sont lourdes, mais plus lourde encore est leur répétition. Dans cette répétition, les êtres humains sont peu à peu réduits à des numéros, à des dossiers, à des verdicts et à de brefs entrefilets.

En surface, tout devient habitude. Les nouvelles raccourcissent, les réactions s’affaiblissent, les exécutions se transforment en simples sous-titres. Pourtant, au plus profond, quelque chose refuse d’oublier. Cette mémoire oppose une résistance silencieuse mais obstinée à l’érosion.

C’est dans cette répétition que les mythes reviennent à la vie : le visage de Dehak réapparaît, exigeant chaque jour sa part de vies pour apaiser sa peur. La destruction n’est plus l’exception, elle devient la règle.

Dans un tel monde, respirer, se tenir debout, penser, tout peut être perçu comme une menace. La mort nous ronge non seulement lorsqu’elle frappe, mais par sa répétition incessante, jusqu’à ce que la mort d’un jeune ne soit plus qu’un bref instant noyé dans le bruit.

Pourtant, aucune mort ne devrait devenir routine, et aucun nom ne devrait se vider de son sens à force d’être répété. Chaque vie est un monde unique. Chaque fin ignorée creuse une fissure de plus dans l’âme collective.

Ces noms ne sont pas seulement le passé : ce sont des questions vivantes. Comment une société peut-elle vivre et faire son deuil en même temps ? La mémoire historique ne peut être enterrée. Elle circule dans les profondeurs de la société, survit dans les récits et resurgit soudainement.

La résistance ne consiste pas seulement à défier le pouvoir. Elle est avant tout une mémoire qui refuse l’oubli. Elle affirme que ce qui a été vécu ne sera ni effacé, ni normalisé, ni privé de sens.

Une société qui préserve sa mémoire reste vivante à l’intérieur, même sous l’oppression et le silence. Car en elle demeure quelque chose d’indestructible : la conscience sociale.

Tant que cette conscience vivra, aucune potence n’aura le dernier mot.

La potence ne nous brise pas ; elle enfonce seulement nos racines plus profondément dans la terre. »

Warisha Moradi Mai 2026

TURQUIE. Urfa transformé en un laboratoire du génocide culturel kurde

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TURQUIE / KURDISTAN – Les districts de la province kurde d’Urfa, à l’origine du soulèvement de Kobanê en octobre 2014, se sont depuis transformés en centres de trafic de drogue, de prostitution et d’activités de gangs, écrit le journaliste Rustem Sincer dans l’article suivant.

Riha (Urfa), autrefois ville antique où histoire, foi et résistance s’entremêlaient, est devenue ces dernières années l’un des principaux terrains d’application des politiques de guerre spéciale de l’État turc. La raison est claire : sa position frontalière avec le Rojava, le rôle actif de sa jeunesse lors du soulèvement de Kobanê en octobre 2014 et l’enracinement profond du mouvement politique kurde dans ses quartiers populaires en ont fait une cible prioritaire.

La mémoire collective de l’État turc garde également vive la résistance menée par le PKK contre les tribus collaborationnistes dans les districts de Sêwêreg (Siverek) et Curnê Reş (Hilvan) dans les années 1970. Ce passé sert aujourd’hui de justification aux politiques visant à affaiblir durablement l’influence du Mouvement de libération kurde à travers Riha.

Dans cette ville, l’État ne privilégie pas la destruction physique directe, mais une stratégie multidimensionnelle de dévastation culturelle et morale. La prostitution, le trafic de drogue, la formation de gangs et le recrutement d’informateurs constituent les quatre piliers de cette politique, mise en œuvre via des structures étroitement interconnectées.

850 maisons closes sous contrôle policier

En 2019, un communiqué du département de police d’Urfa lui-même a levé le voile sur la reality de la ville : les autorités ont reconnu l’existence de 850 maisons closes actives et placées sous contrôle policier. Cet aveu officiel rare montre que la prostitution et le trafic de drogue ne sont plus traités comme un simple problème de sécurité publique, mais comme une question relevant directement de l’administration de l’État.

La destruction causée par les drogues

Riha est devenue une plaque tournante du trafic de cannabis acheminé via Licê et Nisêbin, ainsi que d’autres substances en provenance d’Iran et de Syrie. Dans le centre-ville, particulièrement dans les quartiers kurdes défavorisés, l’âge de la première consommation ne cesse de baisser. L’héroïne, les drogues de synthèse et, ces dernières années, la méthamphétamine se sont largement répandues. La toxicomanie chez les enfants illustre l’ampleur de la crise.

L’attaque armée survenue le 14 avril dans un lycée du district de Sêwêreg, qui a fait 16 blessés parmi les élèves, a révélé l’emprise grandissante d’une culture de la drogue, des gangs et des armes sur la jeunesse. Sêwêreg est marqué par une extrême pauvreté et par les ravages des politiques de l’AKP.

Prostitution : les réfugiés des marais poussés vers la prostitution

Riha figure parmi les villes turques accueillant le plus grand nombre de réfugiés syriens. Des dizaines de milliers de familles syriennes survivent en périphérie, sans accès à l’emploi, à une protection juridique ni à des conditions de vie décentes.

L’aide de l’État se limite à environ 500 livres turques par personne et par mois via la Carte Rouge (chiffres 2024). Face à l’absence de permis de travail et de protection sociale, la prostitution devient pour beaucoup une nécessité de survie plutôt qu’un choix. L’État, qui ne leur offre aucune perspective, se décharge de sa responsabilité en invoquant le « consentement personnel » dès que les réseaux de prostitution entrent en jeu.

Des unités de guerre spéciale au sein de la police

Selon des sources locales, plus d’un millier de maisons closes et de services de rencontres opèrent aujourd’hui à Riha, quasiment sans entrave, dans un système stable et organisé. Cela renforce l’impression d’une activité à la fois tolérée et encadrée, comme le suggérait déjà le communiqué policier de 2019.

Ces réseaux ciblent autant les femmes syriennes que les jeunes femmes kurdes issues de familles défavorisées. Ce qui commence par des promesses d’argent facile se transforme rapidement en piège : enregistrements sexuels, chantage et recrutement d’informateurs.

Un employé d’un établissement public de la ville, ZD, témoigne que des policiers et soldats ciblent spécifiquement les jeunes femmes kurdes. Ces opérations seraient pilotées par des unités spéciales créées au sein de la police sur ordre de l’ancien ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu. Des agents choisis pour leur apparence attractive y auraient été affectés. Ce système resterait actif.

Réseaux de gangs et corruption des administrateurs

Un exemple récent et emblématique est l’opération menée à Xelfetî (Halfeti) : 49 personnes, dont l’ancien maire AKP Şeref Albayrak, ont été arrêtées pour corruption dans des marchés publics entre 2019 et 2024, y compris sous administration provisoire.

Albayrak avait été nommé administrateur de la municipalité (détenue par le Parti DEM) en 2016, puis élu sous l’étiquette AKP en 2019. Après sa défaite en 2024, la municipalité a de nouveau été placée sous tutelle. L’opération a révélé une corruption systématique. Les nominations d’administrateurs apparaissent ainsi non seulement comme une violation de la volonté populaire, mais aussi comme un mécanisme permettant le pillage des ressources publiques.

Ce système, combiné au trafic de drogue, à la prostitution et au recrutement d’informateurs, pose les bases d’un effondrement social durable. Les opérations de police restent sélectives, selon les quartiers, l’appartenance politique et les besoins d’image.

Le recrutement d’informateurs : le fardeau d’une ville frontalière

La position frontalière de Riha en fait un lieu privilégié pour le MIT et les services de renseignement militaire, qui y collectent des informations sur le Rojava et le mouvement kurde en Turquie. Les méthodes déjà documentées à Qoser et Nisêbin – chantage sur toxicomanes, utilisation d’images sexuelles, propositions d’argent aux jeunes issus de familles pauvres – sont également appliquées ici. Le recrutement via des relations « amoureuses » est également courant.

Une part importante des 87 cas recensés dans le rapport 2022-2024 de l’IHD (Association internationale des droits de l’homme) provient des villes frontalières du Bakur. La part de Riha y est considérée comme particulièrement élevée.

Suicide et désintégration sociale

Selon un rapport du Centre de recherche de terrain couvrant 2000-2023, le taux de suicide à Riha a été multiplié par 2,71 en 24 ans. Entre 2020 et 2023, 280 suicides ont été enregistrés. Parmi 23 villes du Kurdistan du Nord, Riha figure parmi celles ayant connu la plus forte hausse.

Ces chiffres ne peuvent s’expliquer par de simples difficultés économiques. La période 2020-2023 a été marquée par une intense pression sur le mouvement kurde, l’effondrement économique lié à la pandémie, la progression de la drogue et l’accentuation de la guerre spéciale dans les quartiers kurdes.

Quelle est la situation dans les districts de Riha ?

  • Wêranşar (Viranşehir) : Malgré une forte influence persistante du mouvement politique kurde, notamment chez les jeunes et les femmes, le district a subi d’intenses vagues d’arrestations et de pressions. Les municipalités placées sous tutelle ont fermé crèches, centres culturels et écoles pour enfants, remplacés par des cours de Coran et des « centres de jeunesse » contrôlables. Au moins 70 maisons closes y opèrent sous contrôle policier, souvent dans les bidonvilles peuplés de femmes kurdes syriennes déplacées de Kobanê ou d’Alep.

  • Pirsûs (Suruç) : Symbole de solidarité pendant la résistance de Kobanê, le district est devenu une prison à ciel ouvert. Le chômage dépasse les 70 % chez les jeunes. Le mur frontalier et les postes de contrôle ont coupé tout lien avec le Rojava. Plus de 50 suicides ont été recensés entre 2023 et 2026, majoritairement chez les 18-25 ans. Les espaces culturels et politiques kurdes sont fermés ; seuls des tournois sportifs sont proposés. La drogue, la prostitution et le désespoir comblent le vide.

  • Serêkaniyê (Ceylanpınar) : L’un des exemples les plus sombres. Principal centre d’accueil de réfugiés, il est également une base majeure de recrutement d’informateurs par le MIT et le renseignement militaire. Drogue, chantage sexuel et propositions d’argent aux jeunes précaires y sont monnaie courante. Au moins 60 personnes auraient été ciblées de cette façon. Environ 300 maisons closes y opèrent, souvent au grand jour avec la complicité policière. La confiance entre habitants a quasiment disparu.

  • Sêwêreg (Siverek) : L’un des districts les plus pauvres, marqué par le souvenir de la résistance des années 1970. L’État y privilégie le contrôle indirect via les conflits tribaux. Trafic de drogue et d’armes y sont étroitement liés. Au moins 150 adresses de prostitution y existeraient. Les adolescents scolarisés sont particulièrement visés pour le recrutement d’informateurs.

  • Curnê Reş (Hilvan) : Pauvreté et trafic de drogue y sont profondément enracinés. L’État utilise les familles de gardes villageois pour exercer des pressions. Le district servirait de corridor de transit pour l’héroïne et la méthamphétamine, avec très peu d’inspections.

  • Bêrecûk (Birecik) : Moins touché par la prostitution et la drogue, le district sert surtout de point de surveillance pour le renseignement sur les cantons occidentaux du Rojava (notamment Kobanê). Des cas de corruption dans les marchés publics y ont également été signalés.

  • Kaniya Xezalan (Akçakale) : Porte d’entrée vers Girê Spî, zone de forte concentration de réfugiés. La prostitution y est quasi ouverte, avec une exploitation systématique des femmes et enfants syriens. La plupart des établissements sont sous surveillance policière. Le district est aussi un important point de passage pour le trafic de drogue en provenance de Syrie.

La signification stratégique de l’effondrement d’une ville frontalière

Le déploiement massif de ces politiques à Riha n’a rien d’anodin. Bastion du mouvement kurde, épicentre du soulèvement de 2014 et ville frontalière stratégique, elle doit être « neutralisée » aux yeux de l’État. Les quartiers patriotiques du centre, notamment à Xelîliye (Haliliye), Eyyübiye et Cubeyde (Yeniköy), subissent un double siège : sécuritaire et socio-moral.

Ce reportage révèle aussi une piste de solution largement partagée par les personnes interrogées : « Nous ressemblons de plus en plus à notre ennemi. Pour stopper cette désintégration, le mouvement kurde doit reconquérir l’espace politique et social qu’il a laissé vacant ces dernières années. »

Article d’origine (en anglais) à lire sur le site ANF « Urfa: The laboratory of cultural genocide – II« 

AFRIN. Un colon incendie un logement d’une famille kurde avant de partir

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SYRIE / ROJAVA – Un colon a incendié l’appartement qu’il occupait depuis 2018 dans le canton occupé d’Afrin, au moment du retour de familles kurdes déplacées.

Dans le canton d’Afrin, un colon a délibérément mis le feu vendredi à l’appartement d’une famille kurde qu’il occupait illégalement depuis l’invasion turque de 2018. Cet acte survient précisément alors que le quatrième groupe de déplacés kurdes, composé d’environ 1 000 familles, regagnait la région.

Selon des sources locales, le colon, originaire de la campagne de Hassaké et affilié aux factions soutenues par la Turquie intégrées au ministère de la Défense du gouvernement intérimaire syrien, a incendié l’appartement située sur l’autoroute Mazot. Plusieurs témoins l’ont vu quitter les lieux avec sa famille peu après avoir déclenché l’incendie.

Malgré les retours progressifs des propriétaires kurdes, des centaines de maisons à Afrin restent occupées par des colons qui refusent de les restituer. De nombreux familles kurdes dénoncent des actes de vandalisme et des vols systématiques commis par les colons avant l’évacuation des logements, compliquant davantage le retour des familles déplacées.

Cet incident met une nouvelle fois en lumière les graves violations des droits de propriété à Afrin et la politique de colonisation encouragée par la Turquie depuis 2018.

SYRIE. La langue turque pour remplacer le kurde ?

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SYRIE / ROJAVA – À Afrin, canton kurde occupé par la Turquie depuis mars 2018, l’enseigne du palais de justice est bilingue turc-arabe. Le kurde a été purement et simplement effacé de l’espace public.

Damas ne proteste pas. Aucune réaction, aucune exigence de retrait. Pourtant, Afrin compte une très large majorité kurde et aucune population turque, rendant cette enseigne illégale au regard du droit syrien.

À l’inverse, à Hassaké, autre région à majorité kurde passée sous contrôle de Damas, le pouvoir retire systématiquement la langue kurde des panneaux officiels et menace de mesures coercitives, voire militaires, si elle réapparaît aux côtés de l’arabe.

Deux poids, deux mesures : la Turquie peut imposer sa langue en territoire syrien sans que Damas bronche, tandis que les Kurdes de Syrie se voient interdire la leur sur leur propre terre.

Il ne s’agit ni de souveraineté, ni de légalité. Seulement d’une hostilité assumée envers le peuple kurde et d’une soumission totale à l’Etat turc.

TURQUIE. 900 semaines de résistance : les familles recherchent toujours les disparus

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TURQUIE / KURDISTAN – Pour la 900e semaine consécutive, les familles kurdes se sont rassemblées à Diyarbakir (Amed) pour réclamer la vérité sur le sort de leurs proches disparus de force dans les années 1990 après avoir été arrêtés par les forces de sécurité turques.

Depuis plus de 30 ans, ces familles se réunissent chaque samedi devant le Monument pour le droit à la vie, sous le slogan « Retrouvons les disparus, que les coupables soient traduits en justice ». Inspiré des « Mères du samedi » d’Istanbul, ce mouvement a débuté en 2009. Qu’il neige, qu’il pleuve, malgré les pandémies ou les tremblements de terre, la mobilisation n’a jamais failli.

Fırat Akdeniz, membre de la Commission des personnes disparues de l’Association des droits de l’homme (IHD) de Diyarbakır et lui-même proche d’un disparu, résume ce combat exceptionnel : « Il est difficile de décrire une lutte qui dure depuis 900 semaines et plus de 30 ans… Se placer entre la mort et la société finit par devenir un espace de résistance. »

Chaque semaine, l’histoire d’une personne disparue est racontée. Après 900 semaines, les familles, dont des personnes âgées de 7 à 70 ans, continuent d’exiger des réponses et réclament « au moins une pierre tombale ».

Le cas emblématique de Mehmet Salih Akdeniz

L’oncle de Fırat Akdeniz, Mehmet Salih Akdeniz, a été arrêté par des soldats en octobre 1993 alors qu’il se trouvait sur le plateau de Şen, près de Pasur (Kulp). Emmené avec dix autres villageois vers le hameau de Kepir, il a disparu après avoir été transféré par hélicoptère. Depuis ce jour, aucune trace de lui ni des autres villageois n’a été retrouvée.

« Au début, les mères demandaient : “Si vous nous avez pris nos enfants vivants, rendez-les-nous vivants.” Avec le temps, cet espoir s’est transformé en une supplique plus douloureuse : recevoir ne serait-ce qu’un seul os de leurs proches », explique Fırat Akdeniz.

Ce combat, initialement porté pour retrouver des vivants, est devenu une lutte de résistance et une dette de mémoire. Akdeniz, qui documente de nombreuses affaires de disparitions forcées (Zozan Eren, Ilyas Eren, Mirza Ateş, Celil Aydoğdu et bien d’autres), insiste sur la nécessité d’une véritable confrontation avec le passé.

« L’État doit ouvrir ses archives. Une commission indépendante, placée sous l’égide du Parlement, est indispensable pour faire la lumière sur ces crimes, des années 1990 jusqu’à aujourd’hui. »

Depuis près de 31 ans, les mères du samedi demandent justice pour leurs disparu.e.s
 
Le samedi 27 mai 1995, les Mères du Samedi (en kurde: Dayikên Şemiyê, en turc: Cumartesi Anneleri) descendaient pour la première fois sur la place Galatasaray, à Istanbul, pour exiger la fin des disparitions forcées et demander qu’on leur rende leurs proches portés disparus.
 
Les « mères du samedi » reprochent à l’État turc de ne pas avoir enquêté sérieusement pour établir la vérité sur ceux qui ont disparu après leur mise en détention par les autorités turques.
 
Selon l’Association des droits de l’Homme (IHD), entre 1992 et 1996, 792 disparitions forcés et meurtres (de journalistes, syndicalistes, médecins, enseignants, enfants ou simples paysans) par l’État ont été signalés dans les régions kurdes de Turquie.

Etudiants de l’Université de Kobanê : « Nos rêves, nos espoirs deviennent réalité »

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SYRIE / ROJAVA – Les diplômés de l’Université de Kobanê ont exprimé leur immense joie d’avoir obtenu leur diplôme dans leur langue maternelle, le kurde. « Les espoirs que nous portons depuis des années se sont enfin réalisés », ont-ils déclaré avec émotion.

Le 6 mai, l’Université de Kobanê (en kurde : Zanîngeha Kobaniyê) a célébré la remise des diplômes de sa première promotion de licence pour l’année universitaire 2025-2026. Placée sous le slogan « Le savoir est identité, et l’identité est existence », la cérémonie a réuni plus de 60 diplômés, hommes et femmes, issus des départements de langue et littérature kurdes, littérature anglaise et droit.

Les nouveaux diplômés ont confié à l’agence ANHA leur bonheur d’avoir pu étudier et obtenir leur diplôme dans leur propre langue.

Salah Muslim, 50 ans, a dédié sa réussite aux âmes des combattants de la liberté, au leader Abdullah Öcalan, aux habitants de Kobani et aux peuples des quatre parties du Kurdistan. « Cette remise de diplôme est une réponse forte aux ennemis du peuple kurde, a-t-il affirmé. Le peuple kurde étudie et obtient ses diplômes dans sa langue. Nous continuerons à apprendre dans notre langue, car elle représente notre existence, notre identité, notre volonté et notre force. »

Malgré son âge et les nombreuses difficultés rencontrées, Salah Muslim n’a jamais renoncé. « C’était un rêve que je portais depuis des années. Aujourd’hui, grâce aux sacrifices des martyrs, ce rêve est devenu réalité. »

Nurhan Mohammed, 47 ans et mère de cinq enfants, a exprimé une grande fierté : « Je suis très heureuse de recevoir mon diplôme dans ma langue maternelle à l’Université de Kobani. C’est l’enseignement en kurde qui m’a donné la force de persévérer. J’espère que chaque Kurde s’efforcera d’apprendre et de valoriser sa langue maternelle. »

Nisreen Sheikh Mohammed a également partagé son émotion : « Malgré toutes les difficultés et mes enfants encore jeunes, mon mari m’a soutenue pour que je réalise ce rêve que je chérissais depuis des années. Aujourd’hui, ce jour est enfin arrivé. Je dédie ma remise de diplôme à tous les lecteurs. »

Mohammed Jassem, 63 ans, a quant à lui souligné le rôle des sacrifices consentis : « Je dédie ce diplôme aux martyrs de la liberté et à tous les étudiants. Malgré mon âge avancé, rien ne m’a arrêté. J’ai toujours rêvé d’obtenir mon diplôme en kurde, ma langue maternelle, et aujourd’hui ce rêve est devenu réalité. Chacun doit poursuivre ses rêves et étudier dans sa langue. Celui qui ne reconnaît pas notre langue, nous ne le reconnaissons pas non plus. »

Le nouveau visage du colonialisme turc : la manipulation de la décolonisation

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TURQUIE – Un forum organisé par une puissance coloniale sous la bannière de la décolonisation et de l’anticolonialisme constitue une tentative délibérée de manipulation et de tromperie politique.

Le Forum mondial de la décolonisation se tient à Istanbul les 11 et 12 mai, sous l’égide de la Fondation NÛN pour l’éducation et la culture, dont le nom s’inspire de la lettre coranique « Nûn ». Dans le texte de présentation du forum, la présidente de la fondation, Esra Erdoğan Albayrak, fille de Recep Tayyip Erdoğan, centre sa critique du colonialisme sur le débat relatif au « fardeau de l’homme blanc », en référence à la célèbre expression de Rudyard Kipling. Articulé autour de thèmes tels que les crises mondiales, l’héritage du colonialisme, les inégalités épistémiques et la quête de justice, le forum accueillera notamment Walter Mignolo, fondateur de la théorie décoloniale, Mireille Fanon-Mendès-France, fille de Frantz Fanon, Joseph Massad et Ann Pettifor.

À première vue, cette initiative donne l’impression que la critique du colonialisme gagne du terrain à l’échelle mondiale. Pourtant, le problème ne réside plus dans les concepts eux-mêmes, mais dans qui parle et ce qui est passé sous silence. Car la réalité fondamentale demeure : il ne peut y avoir de décolonisation sans changement de statut.

Il convient de rappeler ici un épisode historique révélateur. Dans une caricature publiée par le journal Milliyet le 19 septembre 1930, une pierre tombale figurant le mont Ararat portait l’inscription : « Ici repose le Kurdistan imaginaire. » Il ne s’agissait pas d’une simple caricature, mais de l’expression condensée de la mentalité de l’État turc vis-à-vis du Kurdistan : déni, effacement et volonté d’éradication historique. Le Kurdistan fut déclaré « imaginaire » afin de l’éliminer politiquement. Près d’un siècle plus tard, le fond de cette approche n’a pas changé, seule sa forme a évolué. Ce qui était autrefois nié ouvertement est aujourd’hui rendu invisible par des méthodes plus subtiles, instrumentalisant les concepts eux-mêmes.

L’histoire contemporaine du Kurdistan révèle deux tournants décisifs. Le premier est le début de la guérilla en Turquie, le 15 août 1984, qui fait sortir la question kurde du stade du déni pour l’imposer comme une réalité politique. Le second est l’intervention de la coalition menée par les États-Unis en Irak, le 20 mars 2003, qui concrétise le débat sur le statut kurde dans une partie du Kurdistan et bouleverse profondément les équilibres régionaux.

Ces deux événements se sont nourris et renforcés mutuellement, transformant la question kurde d’un problème national en une réalité internationale.

À ce jour, l’ouvrage d’Ismail Beşikçi, La Résurrection du Kurdistan imaginaire, demeure l’une des réponses les plus puissantes à cette politique de négationnisme. Bien qu’il soit d’origine turque, Beşikçi a passé plus de vingt ans en prison pour avoir dénoncé ouvertement le statut colonial du Kurdistan. Son œuvre ne constitue pas seulement une analyse académique, mais une rupture historique qui affirme l’existence d’une réalité que l’État prétendait inexistante. Le cadre conceptuel qu’il a établi n’est donc pas une simple opinion, mais une position forgée dans le sacrifice.

Si le colonialisme devait véritablement faire l’objet d’un débat aujourd’hui, Ismail Beşikçi aurait dû en être un interlocuteur naturel. Or, le cadre de réflexion mis en place privilégie non pas une confrontation directe et concrète avec le colonialisme, mais une discussion abstraite vidée de ses acteurs concrets — une démarche qui, en définitive, contribue à légitimer le colonialisme turc.

Aujourd’hui, la mentalité de l’État turc ne se limite pas à l’organisation d’un forum : elle vise à rendre invisible son propre statut colonial au Kurdistan. Le discours politique, autrefois centré sur des revendications de leadership dans le monde islamique, se reconstruit désormais à travers un langage anticolonial. Il ne s’agissait pas d’une transformation, mais d’un déplacement stratégique. Qu’une puissance coloniale organise un forum sous la bannière de la décolonisation relève non pas d’une simple contradiction, mais d’un acte délibéré de diversion et de tromperie. Tant que le statut colonial imposé au Kurdistan perdurera, ce discours n’abolira pas le colonialisme : il le dissimulera et le reproduira sous un nouveau langage.

Cette réalité montre que le terrain même de la lutte est en pleine mutation. La lutte pour le Kurdistan ne change pas seulement de forme ; elle se déplace de la sphère armée vers les domaines de la pensée, des concepts et du sens. Et c’est précisément sur ce terrain que le danger s’accroît. Car tout concept perdu devient une position perdue. Le langage construit autour de notions telles que « normalisation », « intégration », « résolution » et désormais « décolonisation » occulte l’essence historique de la question kurde et cherche à dissoudre la revendication d’un statut en la rendant ambiguë. Il ne s’agissant pas d’un glissement linguistique accidentel, mais d’une intervention sémantique systématique. Le débat actuel n’est donc pas seulement politique, il est aussi une bataille au niveau du sens.

Un même concept peut revêtir des significations totalement différentes selon la personne qui le porte. Comme le rappelle la tradition des samouraïs, qui incarne dans la mémoire historique du Japon non seulement une classe guerrière mais aussi une doctrine morale et sociale : « L’honneur et la honte ne résident pas dans l’épée, mais dans la main et le cœur qui la portent. »

Le concept de décolonisation n’est pas libérateur en soi ; ce qui importe, c’est quel sujet politique s’exprime à travers lui et à partir de quelle position historique.

C’est là la forme la plus raffinée du colonialisme. Pour le comprendre, il suffit de se rappeler l’avertissement de Frantz Fanon : le colonialisme n’est pas seulement un ordre militaire ou économique, c’est aussi un système construit par la production de sens. Le colonisateur cherche à contrôler non seulement la terre, mais la mentalité elle-même, déterminant ce qui est réel, ce qui est raisonnable et ce qui est possible. Le langage qui se construit aujourd’hui opère précisément à ce niveau.

Dans ce contexte, la référence à Rudyard Kipling est particulièrement éloquente. Kipling était capable d’écrire des œuvres d’une profondeur universelle et profondément humaine, comme Si, traduit en turc par Bülent Ecevit. Pourtant, Le Fardeau de l’homme blanc montre ouvertement comment le colonialisme se pare des atours d’une « mission civilisatrice ». C’est l’un des exemples les plus clairs de la manière dont le colonialisme se légitime non seulement par la force, mais par le discours de la responsabilité morale.

La réintroduction de cette référence dans le débat actuel témoigne moins d’une critique du colonialisme que d’une reconstruction de son langage.

La conclusion demeure aujourd’hui aussi claire et indiscutable qu’il y a un siècle : le Kurdistan est une colonie.

Sans la modification de ce statut, aucune solution n’est véritable. Tout discours fondé sur le déni de ce statut, quel que soit son nom, perpétue le colonialisme.

C’est pourquoi il ne faut pas rejeter le concept de décolonisation, mais le réancrer dans la réalité concrète à laquelle il se rattache. La décolonisation n’a de sens qu’à travers le démantèlement d’un statut colonial. Tout discours de décolonisation construit sans la reconnaissance du statut du Kurdistan ne sera pas une voie vers la libération, mais une manipulation qui occulte précisément ce statut.

Article de HÜSEYIN SALIH DURMUŞ, pour ANF

SYRIE. Les gangs de Damas continuent à commettre des meurtres sectaires

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SYRIE – Un Alaouite et directeur de l’école a été assassiné vendredi 8 mai 2026 dans la campagne ouest de Homs par des hommes armés. Le massacre des Alaouites se poursuit dans la Syrie d’al-Sharaa (Jolani) où les Kurdes et les Druzes sont également vus comme des ennemis de la Syrie arabe-sunnite…

Hussein Wahid al-Hussein, Alaouite et directeur de l’école al-Joubaniyah, a été assassiné vendredi 8 mai 2026 dans le village de Modan, dans la campagne ouest de Homs, alors qu’il rendait visite à sa famille.

Civil non armé, il a été abattu en pleine rue par des hommes armés. Selon plusieurs sources locales, il a fait l’objet d’un ciblage direct.

Ce meurtre intervient dans un contexte de violences récurrentes et d’assassinats ciblés visant des membres de la communauté alaouite en Syrie, particulièrement dans les régions rurales de Homs et de Hama depuis la chute du régime Assad.

SYRIE. Damas libère 232 otages kurdes

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SYRIE / ROJAVA – Dans le cadre de l’accord conclu avec le gouvernement intérimaire syrien, Damas a libéré un nouveau groupe de 232 prisonniers kurdes, qui sont arrivés au Rojava.

Si ces libérations constituent une avancée concrète, le sort des Kurdes (civils et combattants) portés disparus depuis les attaques djihadistes de janvier dernier reste inconnu. Le nombre exact de personnes encore détenues demeure également imprécis.

Aux termes de l’accord signé le 29 janvier entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement intérimaire syrien, ce quatrième groupe porte à 1 032 le nombre total de prisonniers kurdes libérés.

Accueil chaleureux à Hassaké et Qamishlo

Les prisonniers libérés ont été accueillis avec enthousiasme par leurs familles, des habitants et des commandants des forces Asayish au carrefour de Sebax, à Hassaké. Ils ont ensuite été conduits à Qamishlo, où ils ont également été accueillis par une foule en liesse.

Calendrier des libérations :

  • 10 mars 2026 : 1er groupe – 100 personnes

  • 19 mars 2026 : 2e groupe – 300 personnes

  • 11 avril 2026 : 3e groupe – 400 personnes

  • Début mai 2026 : 4e groupe – 232 personnes

Total : 1 032 prisonniers libérés.

TURQUIE. Des étudiantes de l’université Eren de Bitlis victimes du cyberharcèlement

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TURQUIE / KURDISTAN – De nombreuses jeunes femmes kurdes continuent d’être arrachées à la vie sous l’effet d’une politique coloniale et patriarcale menée par le régime turc au Kurdistan du Nord.
 
Parmi elles, les noms de Gülistan Doku, Rojin Kabaiş et Rojwelat Kızmaz restent gravés dans la mémoire collective comme autant de symboles d’une violence systémique contre les femmes kurdes. 
 
L’agence de presse féminine kurde JINHA dénonce une nouvelle fois la gravité de la situation à l’Université de Bitlis, où de nombreuses étudiantes sont victimes de cyberharcèlement et de chantage sexuel. Plusieurs d’entre elles ont été poussées au suicide, sans que les autorités turques ne prennent les mesures nécessaires pour les protéger et sanctionner les auteurs.
 
Face à cette vague de violences numériques et à l’impunité persistante, les autorités restent inertes, aggravant encore le sentiment d’insécurité des étudiantes kurdes.

« Va bosser tes cours », la police renvoie chez elle une étudiante victime du cyberharcèlement

L’agence JINHA a interviewé une étudiante de 21 ans de l’université de Bitlis Eren qui y dénonce un chantage sexuel particulièrement pervers utilisant des images générées par intelligence artificielle (IA). Son témoignage révèle une fois de plus la vulnérabilité des étudiantes face à la violence numérique et l’inaction des autorités.

Zeynep (nom modifié pour sa sécurité), étudiante à l’Université Bitlis Eren, est victime de chantage depuis 2023. Tout a commencé le jour de ses 18 ans. Un compte anonyme l’a contactée en utilisant des photos issues de son ancien compte Instagram, transformées en images pornographiques grâce à l’IA.

« Cette personne a attendu que j’aie 18 ans. Le jour de mon anniversaire, j’ai reçu la première menace. Il exigeait des photos nues, sinon il diffuserait les images. J’ai eu tellement peur que j’ai fermé tous mes comptes. »

Après une période d’accalmie, les menaces ont repris en 2026, plus virulentes. Des photos à caractère sexuel générées par IA sont désormais diffusées via de faux comptes ouverts à son nom. L’individu menace de les envoyer à ses proches si elle refuse d’avoir des relations sexuelles avec lui.

Une plainte rejetée par la police

Lorsque Zeynep s’est enfin rendue à la brigade de lutte contre la cybercriminalité, elle n’a pas été prise au sérieux :

« Ils m’ont dit : “On ne peut rien faire. Même s’ils sont condamnés, ils recommenceront dans 3 ou 5 ans.” Ils m’ont déconseillé de porter plainte et m’ont renvoyée chez moi en me disant : “Vas étudier tes cours. Si tu subis des violences physiques, reviens.” »

Les policiers ont également retourné la responsabilité sur elle : « Utilises les réseaux sociaux avec précaution, ne montres pas ton visage. »

Un phénomène répandu à l’université Bitlis Eren

Zeynep affirme que de nombreuses autres étudiantes subissent le même type de chantage. Selon elle, plus de 10 étudiantes auraient été poussées au suicide ces derniers mois à cause de ce genre de harcèlement.

Elle dénonce une culture de l’impunité à l’université : photos volées dès l’entrée, chantage systématique, violences physiques et sexuelles, drogues…

Soutien judiciaire

Le Centre des droits des femmes de l’Association du Barreau de Bitlis a pris en charge son dossier et va porter plainte auprès du procureur pour que l’auteur (ou les auteurs) soit identifié et poursuivi.

Le retour du Festival des Films Kurdes de Paris

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PARIS – La cinquième édition du Festival des Films Kurdes de Paris se tiendra du 29 juin au 1er juillet 2026 au Centre Wallonie-Bruxelles, dans le 4e arrondissement de Paris.

Les organisateurs du Festival des Films Kurdes de Paris (en kurde : Festîvala Fîlmên Kurdî ya Parîsê) nous promettent une programmation riche et variée : dizaines de films (fictions, documentaires, courts et longs métrages) issus du cinéma kurde, accompagnés de nombreuses réalisatrices et réalisateurs invité·e·s pour des rencontres et des échanges privilégiés.

Un rendez-vous incontournable pour découvrir ou redécouvrir la vitalité, la créativité et la puissance narrative du 7e art kurde.

PARIS. Table-ronde et exposition autours des Yézidis de la Drôme

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PARIS – La médiathèque James Baldwin, dans le 19e arrondissement, a accueilli une soirée émouvante alliant culture, mémoire et engagement autour de la communauté yézidie. Dans le cadre de l’exposition « Betanî, Portraits des Yézidis de la Drôme », une table-ronde a réuni anthropologue, photographe et militants, débutant par le chant émouvant d’un dengbêj (barde) yézidi.

Des voix pour la mémoire et la justice

Estelle Amy de la Bretèque, anthropologue au CNRS et autrice du livre Le Collier de l’ange Paon (Éditions Libel), a ouvert la discussion en revenant sur la genèse du livre et du projet photographique. Elle a souligné la longue collaboration avec la communauté yézidie de la Drôme et l’importance de donner la parole et une image digne aux survivants.

Farhad Shamo Roto, président de l’association Voice of Ezidis, a ensuite pris la parole avec force. Il a rappelé que le génocide de 2014 n’est pas terminé pour les Yézidis. Il a reproché à la communauté internationale et l’Etat irakien de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour les survivants. Une grande partie d’entre eux croupit encore dans des camps de fortune au Kurdistan irakien, tandis que d’autres familles sont dispersées à travers le monde, souvent séparées de leurs proches.

Il a vivement dénoncé l’hypocrisie européenne qui ne reconnaît pas automatiquement les Yézidis comme une minorité à protéger et ne leur accorde pas l’asile de façon systématique. Farhad Shamo Roto a également salué le jugement historique rendu à Paris, qui a condamné par défaut le djihadiste toulousain Sabri Essid à la réclusion criminelle à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité. Il a conclu par une note amère, soulignant l’ironie de la politique française : le président Emmanuel Macron a décoré Nadia Murad de la Légion d’honneur en avril dernier. Il y a un an, il recevait à l’Élysée Ahmad al-Sharaa, ancien chef djihadiste d’Al-Qaïda impliqué dans des crimes de guerre en Irak, y compris dans la région de Shengal.

Romain Rabier, photographe et réalisateur à l’agence Hans Lucas, a présenté son travail et expliqué la démarche artistique derrière l’exposition.

La soirée s’est poursuivie par des échanges entre le public et les intervenants. Et enfin, une partie du public s’est mise à danser la ronde kurde grâce aux chants plus joyeux du barde tandis que d’autres ont poursuivi les échanges autour d’une collation offerte pour l’occasion.

Une exposition intime et puissante

L’exposition « Betanî, Portraits des Yézidis de la Drôme » est visible jusqu’au 31 mai 2026 à la médiathèque James Baldwin.

Après le génocide perpétré par l’État islamique le 3 août 2014 à Shengal, une centaine de Yézidis (Êzdî en kurde) ont été accueillis en France, principalement dans la Drôme, entre 2017 et 2021. Dans leurs maigres bagages, ils n’ont pu emporter qu’un objet précieux : les grandes couvertures « Betanî ».

Symbole de richesse et souvent offertes en dot dans les villages de Shingal, ces couvertures servaient traditionnellement de fond pour les portraits de mariage. Aujourd’hui, elles occupent une place centrale dans chaque foyer yézidi de la Drôme, empilées avec soin ou étendues sur les lits.

Romain Rabier et Estelle Amy de la Bretèque ont choisi ces « Betanî » comme fil conducteur de l’exposition. Chaque membre de la communauté a été photographié à son domicile, dans un studio mobile. Libre de choisir sa couverture, sa tenue, sa pose et son attitude, chaque personne s’est représentée comme elle le souhaitait. À travers ces portraits intimes et d’autres images, l’exposition explore l’exil, la reconstruction, le rapport à la terre, la langue, le travail et la transmission des traditions.

Ce projet photographique constitue le prolongement d’un ouvrage antérieur des deux auteurs.