IRAK / ROJHILAT – Les frappes américano-israéliennes qui ont tué le guide suprême Khamenei placent l’Iran face à un choix crucial. Ces attaques pourraient affaiblir le régime, mais l’avenir du pays et la stabilité de la région dépendront de leur impact : instaureront-elles une démocratie durable ou plongeront-elles le pays dans des années de chaos ? (un article du chercheur kurde Seevan Saeed)
Le 28 février, le Moyen-Orient a franchi un cap. Lors de l’opération « Le Rugissement du Lion », les États-Unis et Israël ont frappé des sites militaires et stratégiques à Téhéran et dans d’autres villes, dans le but explicite d’affaiblir le pouvoir de la République islamique. Le président Trump a présenté ces attaques comme nécessaires pour éliminer les « menaces imminentes » que représentaient les programmes nucléaire et balistique de Téhéran et pour préparer le terrain à un changement de régime. Ces frappes ont mis fin aux négociations nucléaires en cours et ont déclenché des représailles contre des bases américaines dans la région et sur le territoire israélien, tandis que des informations faisaient état de la mort du guide suprême, l’ayatollah Khomeini.
Il est encore difficile de prédire si la République islamique, confrontée à une contestation généralisée et à un effondrement économique, survivra à l’offensive américano-israélienne. Si le régime venait à s’effondrer, il pourrait être remplacé par un autre gouvernement autoritaire, une évolution vers le pluralisme, ou une période prolongée d’instabilité et de violence, à l’instar des crises en Syrie, en Libye, en Irak ou en Afghanistan.
Depuis des années, le régime iranien est confronté à de profondes fractures internes. Les soulèvements répétés contre l’effondrement économique, la répression politique, la corruption et le ras-le-bol général ont été réprimés avec une brutalité extrême. Lors des récentes manifestations, qui ont débuté en décembre, plus de 70 000 civils ont été tués par les forces de sécurité sur ordre du Guide suprême, qui a également imposé un black-out des communications pour étouffer toute dissidence.
La République islamique, profondément liée à sa hiérarchie cléricale et à ses forces armées, n’est ni faible ni susceptible d’une simple décapitation.
Sur le plan des relations extérieures, des décennies de sanctions et d’isolement diplomatique ont durement affecté l’économie iranienne. Des études empiriques suggèrent qu’une confrontation géopolitique prolongée avec les puissances occidentales a entraîné des pertes continues de PIB par habitant, une réduction des investissements étrangers et de l’intégration commerciale, ainsi qu’une détérioration notable des indicateurs de qualité institutionnelle, tels que la stabilité politique et la gouvernance.
Cependant, malgré les troubles intérieurs et les pressions extérieures, le régime a fait preuve de résilience. Son appareil sécuritaire demeure cohérent et les défections de hauts responsables sont rares, ce qui indique que l’autorité du régime, bien que contestée, n’est pas fragile.
La République islamique, profondément liée à sa hiérarchie cléricale et à ses forces armées, n’est ni faible ni susceptible d’être décapitée d’emblée. Éliminer les hauts dirigeants ou endommager les infrastructures clés ne suffit pas à dissoudre les fondements institutionnels du pouvoir. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les milices Bassidj, l’Artesh (armée nationale) et les réseaux cléricaux conservateurs forment des bases de pouvoir imbriquées. Ils ont démontré leur capacité à réprimer et à survivre face aux pressions internes et externes.
Si un régime autoritaire profondément enraciné comme la République islamique venait à s’effondrer, un successeur parallèle issu de l’élite existante prendrait probablement le relais, au moins à court terme.
Les frappes militaires étrangères peuvent certes neutraliser des cibles stratégiques et des infrastructures clés, mais une attaque extérieure ne garantit pas l’effondrement du régime et engendre des risques supplémentaires. L’histoire montre que, si un régime autoritaire profondément enraciné comme la République islamique venait à s’effondrer, un successeur parallèle issu de l’élite en place est susceptible d’émerger, au moins à court terme. De plus, cette rupture entraînera inévitablement une instabilité prolongée et une crise humanitaire de longue durée.
En Syrie, par exemple, en 2011, les manifestations anti-régime ont dégénéré en guerre civile, entraînant des violences généralisées, des déplacements de population et des atrocités. En Libye, la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 a plongé le pays dans des années de chaos, des factions rivales s’affrontant pour le pouvoir dans un conflit prolongé.
En 2003, en Irak, après que les forces américaines et de la coalition ont renversé le régime de Saddam Hussein, le pays a été confronté à des violences sectaires, des insurrections et des luttes de pouvoir, tandis qu’en 2021, en Afghanistan, les talibans ont pris le pouvoir après l’effondrement du gouvernement, provoquant des déplacements de population, des perturbations économiques et une crise humanitaire.
De tels scénarios, s’ils se répétaient dans l’Iran d’aujourd’hui, seraient catastrophiques pour les civils, aggraveraient les tensions ethniques et transformeraient le pays en théâtre de guerres par procuration régionales, seul le sentiment d’identité nationale et la continuité de l’État iraniens, profondément ancrés, pouvant contribuer à le protéger d’une désintégration totale.
L’alternative, une transition inclusive et pluraliste, exige une feuille de route concrète et une réforme constitutionnelle, avec la participation des divers courants politiques iraniens, notamment les libéraux laïques, les réformistes, les représentants des minorités ethniques, les acteurs de la société civile et même certains membres du clergé. Dans ce contexte, la politique étrangère doit s’articuler autour de la responsabilité et de la reconstruction, et non autour de la compétition par procuration.
Un avenir libre et participatif pour l’Iran se heurte à de sérieux obstacles. Les divisions au sein de l’opposition, l’absence de leadership clairement défini et la montée en puissance des mouvements séparatistes menacent la cohésion nationale. Même en cas d’effondrement de la République islamique, la résilience de ses institutions et la cohésion de ses forces de sécurité rendent improbable une transition immédiate vers une démocratie stable et pluraliste.
Un autre régime autoritaire pourrait émerger, et une instabilité prolongée demeure un risque réel si les puissances extérieures privilégient leurs intérêts stratégiques à une gouvernance inclusive. Parvenir à un véritable pluralisme exigerait une organisation, des négociations et une mobilisation soutenues des acteurs nationaux. Le changement de régime est un processus, non un événement ponctuel, et son évolution façonnera l’avenir de l’Iran et celui du Moyen-Orient dans son ensemble.
L’article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Risks and advantages of regime change in Iran«