IRAK / KURDISTAN – Dans le ciel matinal de Qaladize, une petite ville kurde du district de Pishder, province de Souleimaniyeh, retentit le grondement terrifiant des avions de chasse irakiens. En quelques minutes, des bombes au napalm – une arme incendiaire interdite par les conventions internationales – s’abattent sur la population civile et sur les bâtiments de l’Université de Souleimaniyeh, temporairement déplacée dans cette zone. Ce bombardement aérien brutal reste, plus de cinquante ans plus tard, l’un des crimes les plus marquants commis par le régime baasiste contre le peuple kurde.
Contexte : l’effondrement de l’Accord du 11 mars 1970
Quatre ans plus tôt, le 11 mars 1970, un accord historique avait été signé entre le gouvernement irakien, dirigé alors par Ahmed Hassan al-Bakr et Saddam Hussein (vice-président), et le leader kurde Mustafa Barzani. Cet accord reconnaissait les droits nationaux des Kurdes, prévoyait une autonomie dans les régions kurdes et semblait ouvrir la voie à une paix durable après des années de conflit armé. Cependant, Bagdad ne respecta jamais pleinement ses engagements. Le recensement destiné à définir les frontières de la région autonome fut reporté, les promesses politiques furent vidées de leur substance, et la tension monta progressivement. En 1974, l’accord était définitivement enterré. Le régime baasiste choisit la répression militaire plutôt que le dialogue. C’est dans ce climat de reprise de la guerre (deuxième guerre irako-kurde) que survint l’attaque contre Qaladize.
Le bombardement du 24 avril 1974 Le matin du 24 avril 1974, vers 9h45, plusieurs avions de combat (notamment des Sukhoi soviétiques, MiG et Jaguar français selon les témoignages) décollèrent de la base aérienne de Kirkouk. Ils lâchèrent des bombes au napalm sur la ville de Qaladize et sur le site universitaire. L’attaque visait délibérément des cibles civiles : Les bâtiments de l’Université de Souleimaniyeh (déplacée à Qaladize car considérée comme un foyer de soutien à la révolution kurde) ; L’administration universitaire, l’hôpital, la municipalité ; Des écoles (dont l’école de filles et le lycée) ; Des quartiers résidentiels et des habitations privées. Le napalm, qui provoque des brûlures atroces et incendie tout sur son passage, frappa de plein fouet des étudiants, des professeurs, des femmes, des enfants et des personnes âgées. Selon les sources kurdes et les commémorations officielles, 163 personnes furent tuées et plus de 300 à 400 blessées. Parmi les victimes figuraient de nombreux étudiants de l’Université de Souleimaniyeh. Des dizaines de maisons et d’édifices publics furent entièrement détruits ou gravement endommagés. Ce bombardement ne fut pas un incident isolé : il s’inscrivait dans une campagne plus large de répression contre les Kurdes qui demandaient le respect de leurs droits.
Un symbole de la résistance kurde
Qaladize, ville patriotique et refuge pour les étudiants, incarnait à l’époque l’esprit de résistance kurde. En y déplaçant l’université, les Kurdes avaient fait de ce lieu un centre intellectuel et politique opposé à la politique centralisatrice et arabisante de Bagdad. En frappant à la fois la population civile et le « centre de la science », le régime baasiste visait non seulement à punir, mais aussi à briser moralement le mouvement kurde. Les dirigeants kurdes actuels, dont les présidents Nechirvan Barzani et Masoud Barzani ou le Premier ministre Masrour Barzani, commémorent chaque année cet événement. Ils y voient la preuve de la politique « chauvine et brutale » du régime baasiste, qui culminera plus tard avec l’Anfal (1988) et l’utilisation massive d’armes chimiques.
Mémoire et justice
Aujourd’hui encore, le 24 avril est une journée de deuil et de souvenir au Kurdistan d’Irak. Des cérémonies ont lieu à Qaladize, à Souleimaniyeh et à Erbil. Les survivants et les familles des martyrs rappellent que cet acte de terreur n’a jamais été jugé par une instance internationale. Le massacre de Qaladize reste gravé dans la mémoire collective kurde comme l’un des chapitres les plus sombres de la longue liste des crimes commis contre ce peuple : déportations forcées, villages rasés, campagnes d’arabisation et génocide Anfal. Il symbolise à la fois la cruauté d’un régime dictatorial et la résilience kurde : malgré les bombes, la volonté d’autonomie et de dignité n’a jamais été éteinte.



