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Reconstruction intellectuelle contre la liquidation

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TURQUIE / KURDISTAN — Une société kurde organisée, éduquée, qui préserve sa mémoire historique, qui est capable de comprendre le monde et de développer des réflexes collectifs, représente la plus grande crainte et la plus grande crise du colonialisme.

Le processus actuellement mené en Turquie sous l’appellation « Turquie sans terrorisme » ne se limite pas au désarmement, à la normalisation ou à la résolution des conflits. Il vise également à redéfinir la signification historico-politique de la question kurde, à réinterpréter la mémoire collective du mouvement kurde et à circonscrire la subjectivation historique apparue ces cinquante dernières années dans une sphère politique contrôlée par l’État.

La lecture conjointe du texte exhaustif de Devlet Bahçeli du 18 mai 2026 et des écrits récents de Mehmet Uçum lève le voile sur cette réalité. Pour la première fois, les limites du discours politique légitime sont définies de manière systématique, les frontières du politique sont tracées et la forme acceptable du mouvement kurde est redéfinie.

Le modèle de « coordination du processus de paix et de la politisation » proposé par Bahçeli est particulièrement révélateur. L’objectif n’est pas seulement de gérer le désarmement, mais de dissoudre le caractère historico-politique du mouvement kurde, de le reproduire dans les limites fixées par l’État et de transformer sa subjectivité collective en une forme de politique contrôlable.

Il convient cependant d’établir une distinction fondamentale. Si l’État turc, par nature et par fonction, élabore des stratégies de liquidation, il est illusoire de croire que la conscience collective historique qui porte cette lutte ignore ce risque ou ne s’est pas réorganisée pour s’y prémunir.

Cette structure collective, forgée depuis cinquante ans, dispose d’une expérience historique, d’une intelligence politique, d’une intuition et d’une accumulation stratégique supérieures. Aujourd’hui encore, ceux qui analysent le plus profondément ce processus sont issus de cette expérience collective elle-même.

Dans le contexte des destructions massives, des guerres régionales et des ruptures historiques qui secouent le Moyen-Orient depuis octobre 2023, la capacité à aborder la question kurde dans une perspective aussi large n’est pas dissociable de cette accumulation.

La lutte sur un demi-siècle n’a pas seulement produit une sphère militaire et politique, mais également une puissante mémoire historique, un réflexe politique et un fondement intellectuel solides.

C’est pourquoi la table des négociations d’İmralı revêt une importance historique. Elle ne constitue pas seulement un lieu de discussion, mais un seuil où l’État turc est contraint d’affronter ses propres crises structurelles.

Le discours de Devlet Bahçeli montre que la transformation en cours dans la mentalité étatique turque n’est pas purement tactique, mais répond à une nécessité historique. Que cette démarche soit sincère ou non, le fait que l’État reconnaisse désormais l’inanité du déni traditionnel constitue en soi une situation inédite.

Car la République de Turquie n’a jamais fonctionné selon un seul scénario. Une mentalité sécuritaire qui maintient des plans de liquidation tout en menant des négociations fait partie de ses caractéristiques fondatrices. L’histoire de la fondation de la République l’illustre clairement : après 1908, le Comité Union et Progrès avait intégré des députés kurdes au Parlement ; peu après la proclamation de la République, les Kurdes furent redéfinis comme une « menace intérieure ». La répression qui suivit l’incident de Cheikh Saïd ne fut pas seulement une opération sécuritaire, mais une décapitation systématique de l’intelligentsia kurde et une destruction de la mémoire collective.

Cette réalité historique ne doit pas être oubliée. C’est pourquoi l’approche du processus actuel ne doit relever ni d’un optimisme aveugle ni d’un déni hystérique, mais d’une raison politique nourrie par la mémoire.

Aujourd’hui, deux réalités parallèles coexistent : un processus de négociation en Turquie et le maintien de tensions, provocations et conflits dans la région, notamment en Syrie. Alors que les développements au Rojava, avec les FDS, la dynamique post-Alep, la guerre contre l’Iran et la situation en Irak occupent le devant de la scène, les limites de la politique kurde sont simultanément redéfinies au niveau national.

L’enjeu n’est pas de « croire » ou de « ne pas croire » à la paix, mais de comprendre l’architecture de sécurité parallèle qui accompagne ce processus.

La volonté de résolution démocratique et le réflexe de préparation historique ne sont pas contradictoires : ils se complètent. L’illusion la plus dangereuse serait de croire que l’aspiration à la paix justifie l’abandon des réflexes d’autodéfense et de la mémoire collective.

Dans ce contexte, la Turquie s’éloigne d’un régime parlementaire classique pour évoluer vers un nouveau type de régime où le pouvoir central réorganise l’ensemble de la sphère politique. L’opposition, les médias, la justice, la société civile et les administrations locales sont progressivement intégrés ou réprimés.

Parallèlement à la question kurde, la question alévie — marquée par les tragédies de Dersim, Maraş, Çorum et Sivas — constitue une autre fracture structurelle profonde. Le nouveau régime tente ainsi de réorganiser non seulement la politique kurde, mais l’ensemble de la société turque.

La liquidation visée n’est pas seulement organisationnelle : elle vise la mémoire d’un peuple, son sens de la résistance, son orientation historique, son ancrage moral et ses liens sociaux. Les crises de la drogue, la collusion entre mafia et politique, les jeux d’argent, la normalisation de la violence et la destruction de l’espoir chez les jeunes en sont des instruments.

Face à cela, la reconstruction intellectuelle devient une nécessité vitale. Comme le soulignait Maurice Godelier, la colonisation est un chemin de sang, d’assujettissement et d’humiliation, mais aussi un chemin de résistance.

Aujourd’hui, les Kurdes ont besoin de repenser leur manière d’appréhender le monde, de dépasser les prismes turc, arabe ou persan, et de développer une perspective plus large, plurielle et riche. La géographie elle-même doit être comprise comme une conscience historique.

C’est ici que la responsabilité des intellectuels prend tout son sens. Comme le disait Jean-Paul Sartre : « Un intellectuel est quelqu’un qui intervient dans ce qui ne le regarde pas. » Face au vide laissé par le retrait de la pensée critique, le risque est grand de voir la raison d’État combler ce vide, ou que des manipulations intellectuelles instrumentalisent la souffrance du peuple.

La lutte d’aujourd’hui n’est pas seulement militaire ou politique, elle est profondément intellectuelle.

Si un véritable terreau démocratique émerge, si les Kurdes peuvent librement retourner au Kurdistan et si l’accumulation historique forgée dans les montagnes se conjugue au potentiel humain développé en Europe et ailleurs, cette force pourrait transformer non seulement le Kurdistan, mais l’ensemble de la Turquie.

C’est précisément pour cette raison qu’une société kurde organisée, éduquée, qui préserve sa mémoire historique et développe des réflexes collectifs, représente la plus grande crainte et la plus grande crise du colonialisme.

Dès lors, l’enjeu fondamental aujourd’hui est clair : la reconstruction intellectuelle contre la liquidation.

Article de Huseyin Salih Durmus, pour ANF

Afrin : La Sécurité de Damas tabasse une famille kurde après sa plainte

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SYRIE / ROJAVA — Les forces de la Sécurité publique de Damas ont fait irruption au domicile d’une famille kurde récemment revenue à Afrin et ont tabassés violemment la maisonnée.

Cet incident intervient seulement quelques heures après que la famille ait déposé une plainte auprès de ces mêmes services de sécurité. Deux jours plus tôt, l’un des jeunes de la famille avait échappé de justesse à une tentative d’enlèvement. Blessé par balle lors de sa fuite, il avait survécu.

Au lieu de protéger les victimes, les agents de la Sécurité publique ont choisi de punir la famille pour avoir osé se plaindre, semant la terreur dans leur maison. (Information rapportée par Baz Ararat)

Le mythe américain de la démocratie dans la guerre contre l’Iran

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IRAN / ROJHILAT – « Continuez à manifester, l’aide arrive », a déclaré le président américain Donald Trump aux manifestants iraniens en janvier 2026. De prime abord, cette déclaration semblait témoigner d’une solidarité envers ceux qui risquaient leur vie face à la République islamique. Pourtant, après quarante jours de bombardements conjoints américano-israéliens intenses, suivis d’un cessez-le-feu fragile, la promesse d’« aide » soulève de nouvelles questions : de quelle aide s’agit-il ? À qui bénéficiera-t-elle ? Et dans quel but politique ?

Ces questions prennent une urgence particulière à la lumière des développements diplomatiques qui ont suivi le cessez-le-feu du 8 avril. Depuis lors, plusieurs séries de propositions ont été échangées entre Washington et Téhéran. Tout au long de cette période, Trump a systématiquement réduit son objectif à une exigence de sécurité : « l’Iran ne peut pas posséder l’arme nucléaire ». Cette formulation révèle que l’objectif central de la politique américaine n’est ni la transformation profonde de l’État iranien, ni la fin de ses structures patriarcales, autoritaires et répressives, mais uniquement la suspension ou la limitation de l’enrichissement d’uranium et des garanties sur la non-acquisition de l’arme nucléaire.

Dans ce contexte, le terme « aide » devient profondément ambigu. Pour les manifestants iraniens — femmes, Kurdes, Baloutches, Arabes, ouvriers, étudiants, dissidents et autres communautés opprimées —, les revendications ne se limitent pas à la question nucléaire. Elles visent à abolir les structures de surveillance, d’emprisonnement, de violences sexistes, de répression ethnique, de censure, de spoliation économique et d’exclusion politique qui régissent leur quotidien.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’« aide » va arriver, mais ce que signifie cette « aide » lorsqu’elle est promise par une puissance impériale dont les intérêts en Iran ont historiquement été guidés moins par la démocratie que par le pétrole, le contrôle militaire, l’hégémonie régionale et l’endiguement des rivaux.

La démocratie comme langage impérial

Après la Seconde Guerre mondiale, et plus encore après la fin de la Guerre froide, l’exportation d’une démocratie libérale limitée, désocialisée et dépolitisée est devenue l’un des principaux langages idéologiques de la puissance américaine. Cette démocratie était présentée comme indispensable au développement capitaliste, à la stabilité politique et à l’ordre international.

Elle permettait à l’empire de se parer d’un visage bienveillant : l’intervention devenait « assistance », la coercition « démocratisation », et la gestion violente des pays du Sud, « défense de la liberté ».

L’ordre mondial de l’après-1945 n’a pas signé la fin des empires, mais l’émergence d’une nouvelle forme d’empire : non territorial, impersonnel, organisé par les relations capitalistes sous hégémonie américaine. Cet impérialisme n’exigeait plus nécessairement une domination coloniale directe, mais un système d’États formellement souverains capables de maintenir l’ordre, la prévisibilité et l’ouverture aux capitaux, soutenus par une puissance militaire sans équivalent.

Dans ce cadre, la démocratie se réduisait souvent à un ensemble d’institutions permettant de stabiliser les marchés, garantir la propriété privée, réprimer la dissidence et intégrer les sociétés à l’ordre capitaliste dominé par Washington.

La promotion de la démocratie a toujours été conditionnelle et instrumentale : saluée quand elle sert les intérêts américains, abandonnée quand elle les contrarie. Sous l’administration Trump, même ce discours semble en partie délaissé. La visite du président en Arabie saoudite en mai 2025 l’a symbolisé : le message n’était plus que les États-Unis apportaient la démocratie, mais que l’Arabie saoudite réussissait économiquement dans son propre modèle autoritaire.

Il ne s’agit pas de la fin de l’impérialisme, mais de la chute d’un de ses masques. On n’exige plus un minimum de démocratie libérale, mais simplement que les dirigeants agissent conformément aux intérêts géopolitiques et économiques américains.

Le mythe de la démocratie imposée de l’extérieur

Pour Nastaran Saremy, chercheuse à l’Université Simon Fraser, et le Dr Amin Sharifi Isaloo, sociologue à l’University College Cork, la guerre contre l’Iran en 2026 s’inscrit dans une longue trajectoire impériale américaine dans la région (Irak, Afghanistan, etc.). Ni l’un ni l’autre ne considère cette intervention comme une « aide » ou une « intervention humanitaire ».

Ils soulignent que le soutien public américain aux manifestations peut même se révéler contre-productif, car les Iraniens n’ont pas oublié le coup d’État de 1953 ni les interventions anglo-américaines successives. Pour eux, les intérêts de Trump résident dans le pétrole, les ressources et l’influence géopolitique, et non dans la démocratie.

La guerre ne favorise pas la démocratie, elle l’entrave. Elle plonge les sociétés dans l’incertitude et la peur, renforce la pensée militariste, restreint l’espace critique et permet aux États autoritaires de consolider leur pouvoir en assimilant l’opposition à une trahison.

La démocratisation ne s’impose pas par le haut, via des négociations interétatiques, des bombardements ou des sanctions. Elle ne peut naître que de la lutte populaire, de l’organisation collective et de la construction progressive d’un pouvoir depuis la base.

Par Rojin Mukriyan, docteure en science politique à l’University College Cork (Irlande). Ses travaux portent sur la théorie politique, les études féministes et décoloniales, ainsi que sur la question kurde.

Article (en anglais) à lire sur le site The Amargi : America’s myth of democracy in the Iran war

 

IRAN. Les forces iraniennes abattent un civil kurde à Sînê

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IRAN / ROJHILAT – Les forces de sécurité iraniennes ont tué par balle Kaveh Naseri, un civil kurde de 35 ans originaire de Sanandaj (Sînê), lors d’une poursuite nocturne dans sa ville natale, en pleine guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis.

Selon l’ONG Hengaw, le drame s’est déroulé aux premières heures du dimanche 29 mars 2026. Vers 2h30 du matin, dans le quartier de Chaharbagh, des agents en civil ont pris en chasse le véhicule Peugeot de Kaveh Naseri sans sommation. La poursuite s’est terminée sur le boulevard Kurdistan, où les forces de sécurité ont tiré à une douzaine de reprises sur la voiture.

Alors que Naseri était encore en vie après l’arrêt du véhicule, les agents se sont approchés et lui ont tiré deux balles dans la nuque, l’exécutant à bout portant.

Dans un premier temps, les forces de sécurité ont affirmé avoir ouvert le feu car elles le prenaient pour un « Israélien » ou un « sioniste ». Elles ont ensuite tenté de présenter sa mort comme le résultat de « balles perdues ». Pourtant, des vidéos et témoignages recueillis par Hengaw contredisent cette version et attestent d’une exécution délibérée après l’immobilisation du véhicule.

La famille a passé des heures à le chercher dans les hôpitaux avant d’apprendre son décès dans un poste de police mobile temporaire. Les agents ont alors tenté de justifier le meurtre en prétendant avoir trouvé des armes dans sa voiture et ont exercé de fortes pressions sur les proches pour les empêcher de parler publiquement.

Kaveh Naseri était rentré de Karaj à Sanandaj après le début de la guerre pour préparer ses fiançailles et son mariage. Selon ses proches, il avait déjà été contrôlé et sanctionné à plusieurs reprises pour la hauteur modifiée de son véhicule et aurait refusé de s’arrêter par crainte d’une nouvelle confiscation.

IRAN. Exécution d’un civil arrêté pendant la guerre de 40 jours

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IRAN – Le régime iranien a exécuté Mojtaba Kian, un civil arrêté durant les quarante jours de guerre qui ont opposé l’Iran, Israël et les États-Unis, signale l’ONG kurde Hengaw.

Les autorités iraniennes ont procédé à l’exécution secrète de Mojtaba Kian, un détenu politico-sécuritaire arrêté durant les quarante jours de guerre qui ont opposé l’Iran, Israël et les États-Unis. Cette exécution, réalisée à la prison de Ghezel Hesar à Karaj, constitue la première confirmée impliquant un prisonnier lié à ce conflit.

Selon l’ONG kurde de défense des droits humains Hengaw, Mojtaba Kian a été pendu à l’aube du dimanche 24 mai 2026, après seulement trois mois de détention. Les autorités ont mené l’opération dans le plus grand secret, sans prévenir sa famille ni lui accorder une dernière visite.

L’agence de presse Mizan, organe officiel du pouvoir judiciaire iranien, a confirmé l’exécution. Kian était accusé d’« espionnage, de collaboration avec un État hostile et de transmission d’informations sur des centres industriels de défense à l’ennemi sioniste-américain en temps de guerre ».

D’après le récit des autorités judiciaires de la province d’Alborz et des services de sécurité, il aurait transmis, via des réseaux de communication, des coordonnées et des renseignements sensibles sur des sites de production de l’industrie de défense iranienne. Les médias d’État ont diffusé ce qu’ils présentaient comme ses aveux, affirmant qu’il avait fourni des informations de ciblage à des responsables israéliens.

Hengaw rappelle que le recours aux aveux forcés est une pratique systématique et bien documentée de l’appareil répressif iranien, souvent utilisée pour justifier les exécutions politiques et orienter l’opinion publique. Selon des sources proches du dossier, l’arrestation, l’interrogatoire et le procès de Mojtaba Kian se sont déroulés dans une opacité totale et avec une rapidité exceptionnelle.

Durant sa détention, le prisonnier a été privé de tout procès équitable et n’a pas pu bénéficier d’un avocat de son choix. Sa famille n’a été ni informée de la sentence ni autorisée à lui rendre une dernière visite avant l’exécution.

Hengaw exprime sa « profonde inquiétude » face à ce qu’elle considère comme le début d’une nouvelle vague d’exécutions visant les personnes arrêtées pendant le récent conflit. L’organisation qualifie l’exécution secrète de Mojtaba Kian d’« exemple flagrant de meurtre d’État et de représailles politiques » perpétrés sous couvert de motifs sécuritaires.

Elle dénonce par ailleurs le fonctionnement des tribunaux révolutionnaires iraniens, qui prononcent et exécutent des peines de mort dans un contexte militarisé, sans respecter les normes internationales les plus élémentaires. Hengaw juge ces pratiques comme une violation grave du droit à la vie et appelle la communauté internationale à réagir fermement pour mettre un terme à ce qu’elle qualifie de « machine de terreur » iranienne.

SYRIE. Des élections parlementaires sans le peuple

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SYRIE /ROJAVA – Tout comme sous le régime Assad, les élections en cours au Rojava s’effectuent sans réelle participation populaire. Les représentants sont essentiellement sélectionnés plutôt qu’élus, via un système de collèges électoraux très restreints contrôlés par Damas.

Les principaux partis kurdes boycottent le scrutin, le considérant comme un simulacre destiné à légitimer la recentralisation du pouvoir.

Point particulièrement inquiétant : aucune personnalité issue des communautés kurde, syriaque, arménienne ou yézidie n’a été nommée parmi les représentants des régions du Rojava.

Ce processus verrouillé confirme la marginalisation des minorités et l’absence d’une véritable volonté d’inclusion dans la nouvelle Syrie.

Simulacre d’élections au Rojava et confiscation du vote kurde

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SYRIE / ROJAVA – Dans les régions kurdes de Syrie (Hassaké, Qamishlo et Kobanê), l’administration de Ahmed al-Sharaa (Jolani) organise un simulacre d’élections qui prive de facto les Kurdes de choisir librement leurs représentants.

Le processus, placé sous strict contrôle sécuritaire, ne permet de voter qu’aux membres d’organes électoraux restreints et préalablement nommés par le pouvoir de Damas. La grande majorité de la population kurde est ainsi exclue du scrutin.

Des chiffres qui révèlent le verrouillage

À Hassaké : seulement 9 membres seront élus sur 15, les 5 autres étant directement nommés par Jolani, plus un membre désigné pour Serêkaniyê.

À Kobanê : seulement 2 membres élus.

Sur les 210 membres de l’Assemblée populaire, 70 sont directement nommés par le chef du gouvernement intérimaire al-Sharaa.

Le nombre de « votants » autorisés reste extrêmement faible : environ 200 à Qamishlo, 198 à Hassaké et seulement 100 à Kobanê. Les candidatures sont elles-mêmes très limitées (13 candidats pour 3 sièges à Hasaka, 7 pour 4 à Qamishlo, 11 pour 2 à Kobanê). Plusieurs représentants sont en outre nommés directement sans aucune élection.

Ce mécanisme fermé transforme ce qui est présenté comme un processus électoral en une simple formalité de légitimation, où le pouvoir central choisit lui-même qui le représentera.

En privant les Kurdes de Rojava du droit d’élire librement leurs représentants, Damas envoie un message clair : il n’y a pas de place pour l’autonomie kurde au sein du nouveau régime syrien arabo-sunnite. Un simulacre d’élection qui risque d’aggraver les tensions plutôt que de construire une Syrie unifiée et inclusive.

TURQUIE. Refus de libération pour deux prisonnières politiques kurdes

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TURQUIE / KURDISTAN – La libération de Melike Göksu et Emine Abiş, deux prisonnières politiques kurdes détenues à la prison pour femmes de Sincan (près d’Ankara), a été refusée pour la troisième fois.

Jeudi, le Conseil administratif et d’observation de la prison a prolongé leur détention de neuf mois supplémentaires, invoquant une « conduite inappropriée ».

Melike Göksu, élue co-maire de Qereyazî (Karayazı, Erzurum) sous l’étiquette HDP en 2019, a été arrêtée en septembre 2019 et condamnée à sept ans et demi de prison pour « appartenance à une organisation terroriste ». Sa libération conditionnelle avait déjà été reportée à deux reprises en 2025 (août et novembre).

Emine Abiş, arrêtée en mars 2023 dans le cadre des enquêtes sur la résistance pour l’autonomie démocratique à Amed-Sûr (2015-2016), a également été condamnée à sept ans et demi de prison. Sa libération a déjà été refusée à deux reprises cette année. La prochaine audience est fixée au 22 février 2026.

Ces décisions interviennent dans un contexte où, depuis la réforme pénitentiaire de 2021, les commissions administratives des prisons turques disposent de pouvoirs étendus. Elles peuvent bloquer les libérations conditionnelles pour « absence de remords » ou « comportement inapproprié », une pratique particulièrement utilisée contre les prisonniers politiques.

Les organisations de défense des droits humains dénoncent depuis des années ce mécanisme comme une forme de détention arbitraire et de coercition. Rien qu’au cours du mois dernier, cinq autres détenues de la prison de Sincan ont vu leur libération bloquée par la même commission.

SYRIE. L’idéologie islamiste à l’assaut des enfants

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SYRIE / ROJAVA – L’État islamique et d’autres groupes islamistes opérant en Syrie mènent des campagnes systématiques de recrutement et d’endoctrinement d’enfants, garçons et filles, via des écoles islamiques, alerte un activiste kurde.

 

Le militant kurde Baz Ararat a vivement critiqué le deux poids deux mesures concernant le recrutement des mineurs en Syrie. Il a écrit :

« L’État islamique et d’autres groupes opérant sous l’égide de l’État syrien ont lancé des campagnes de recrutement systématiques ciblant les enfants, garçons et filles, par le biais d’écoles islamiques, avec le soutien et le financement intégral de la fondation [İnsani Yardım Vakfı] turque. Ceux-là mêmes qui critiquaient les FDS pour le recrutement d’enfants (une accusation infondée) ferment les yeux sur l’endoctrinement des mineurs par l’État islamique. »

Ararat dénonce le silence face aux pratiques des groupes islamistes, qui continuent d’endoctriner les enfants via des madrasas radicales, souvent avec le soutien de structures turques. Il oppose cette réalité à la forte médiatisation des cas de recrutement présumés au sein des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), qu’il juge infondée et instrumentalisée.

Alors que les « Lionceaux du Califat » de Daech restent un exemple tragique de cette exploitation, les critiques contre les Kurdes sont bien plus bruyantes que celles visant les islamistes soutenus par Ankara.

Cette prise de position rappelle que, dans le conflit syrien, les droits des enfants sont trop souvent utilisés à des fins politiques plutôt que réellement protégés.

Royaume du Kurdistan : une expérience éphémère brisée par les divisions kurdes

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Le « Royaume du Kurdistan » demeure dans l’histoire kurde comme l’une des premières tentatives modernes d’établir un État indépendant. Proclamé le 23 mai 1919 à Souleimaniye par le cheikh Mahmoud Barzanji, cette expérience n’a duré que quelques années, fragilisée par les profondes divisions tribales et l’absence d’unité nationale, dans un contexte de rivalité entre l’occupation britannique et la Turquie kémaliste.

23 mai 1919 – 107 ans plus tard

Souleimaniye, 23 mai 2026 – Aujourd’hui marque le 107e anniversaire de la proclamation du Royaume du Kurdistan par le cheikh Mahmoud Barzanji, figure emblématique du nationalisme kurde au XXe siècle.

Au lendemain de l’effondrement de l’Empire ottoman et au cœur du redécoupage de la région par les puissances européennes, Barzanji a su saisir le vide politique pour tenter de bâtir une entité kurde souveraine.

Le Rocher de la Liberté

Après la disparition de l’émirat de Baban soixante-dix ans plus tôt, le cheikh Mahmoud mena une série de soulèvements contre la présence britannique. L’un des épisodes les plus symboliques reste la bataille du col de Bazian, où ses forces s’emparèrent de ce passage stratégique entre Kirkouk et Souleimaniye. Le « Rocher de la Liberté », qui domine encore la zone, reste un lieu de mémoire chargé d’émotion pour les Kurdes.

Une première tentative d’État moderne

La révolte permit l’établissement d’une administration kurde à Souleimaniye. Pour la première fois, un drapeau kurde fut hissé officiellement. Le cheikh Mahmoud déclara le kurde langue officielle de l’administration, créa une armée nationale kurde, mit en place une structure civile et encouragea la publication de journaux en kurde. Ces mesures constituaient une véritable tentative d’institutionnalisation de l’identité nationale kurde.

Exil, retour et proclamation royale

Arrêté par les Britanniques en 1919 à la suite d’une campagne militaire, Barzanji fut condamné à mort, puis exilé en Inde après commutation de sa peine. De retour à Souleimaniye en 1922, accueilli en héros par une foule immense, il proclama le Royaume du Kurdistan après que les Britanniques eurent trahi leurs promesses d’autonomie.

Son autorité s’étendit alors sur une grande partie du Kurdistan du Sud et toucha même les confins du Kurdistan du Nord. Pourtant, le projet se heurta rapidement à ses limites structurelles : divisions tribales profondes, rivalités entre chefs traditionnels et campagnes militaires britanniques incessantes.

Malgré ses appels répétés à l’unité, de nombreuses tribus refusèrent de rejoindre le mouvement, affaiblissant considérablement l’expérience.

La fin de l’expérience

En 1923-1924, les Britanniques lancèrent une vaste offensive, appuyée par des bombardements aériens massifs sur Souleimaniye. Le cheikh Mahmoud dut se retirer dans les montagnes de Sharbazher et Pshdar, où il poursuivit une guerre de guérilla jusqu’en 1927.

Un héritage toujours vivant

Le cheikh Mahmoud Barzanji, poète et homme de lettres en plus d’être un chef révolutionnaire, incarne jusqu’à aujourd’hui la résistance kurde. Exilé à plusieurs reprises, il ne renonça jamais à son combat. Il s’éteignit à Bagdad le 9 octobre 1956 à l’âge de 76 ans. Sa dépouille fut ramenée à Souleimaniye où des funérailles nationales lui furent rendues.

Son nom reste synonyme de dignité, de résistance et de la quête inachevée d’un État kurde.

L’histoire se répète au Rojava

Plus d’un siècle après la proclamation du Royaume du Kurdistan, les Kurdes font face à des défis étonnamment similaires. Au Rojava comme ailleurs, les avancées obtenues au prix de lourds sacrifices restent fragiles. Les divisions partisanes, les rivalités internes et les intérêts particuliers continuent d’entraver la formation d’une véritable unité stratégique.

L’expérience de 1919 porte un message toujours actuel : sans unité réelle, tout progrès kurde reste vulnérable face aux puissances régionales et internationales.

L’histoire ne se répète pas toujours, mais elle murmure souvent les mêmes avertissements.

La liberté artistique c’est la liberté de penser

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KURDISTAN. Suite aux polémiques intenses qui entourent le différend entre le label KOM Muzik — maison de production musicale indépendante spécialisée dans la préservation, la production et la diffusion de la musique kurde — et le musicien Mem Ararat, le psychologue Jan Ilhan Kizilhan appelle au respect de la liberté artistique de chacun dans la tribune suivante.

La liberté artistique c’est la liberté de penser

L’histoire des Kurdes n’est pas seulement une histoire de déplacement, de répression et de négation identitaire. C’est aussi une histoire de survie à travers la langue, la musique, la poésie et la mémoire. Lorsque les États ont tenté d’effacer les noms, d’interdire les langues et de réduire les cultures au silence, la musique est souvent restée le dernier refuge de liberté. La voix du dengbêj [troubadour], le chant de l’exil, la poésie du deuil et les récits maternels sont devenus des formes de résistance.

Pour les Kurdes, l’art n’a jamais été un simple divertissement. Il incarnait la dignité, la mémoire et un moyen de survie psychologique.

Parmi toutes les formes d’art, la musique occupait une place à part. Les musiciens kurdes ont porté les émotions de leur peuple par-delà les frontières, les prisons, l’exil et les générations. Bien avant l’existence des institutions politiques, les chants préservaient la mémoire collective. Une mélodie a souvent survécu là où les livres, les écoles et même les villages avaient disparu.

C’est pourquoi la liberté artistique n’est pas une question secondaire pour la société kurde. C’est une question existentielle.

Un peuple contraint au silence pendant des générations ne devrait pas réduire au silence ses propres artistes et musiciens au nom d’une « vérité supérieure ».

Pourtant, ce phénomène se produit de plus en plus au sein même de la scène culturelle kurde. Ces dernières années, un fossé grandissant s’est creusé entre les artistes indépendants et ceux qui estiment que l’art et la musique doivent servir une organisation politique, une idéologie ou une cause nationaliste.

Bien sûr, chaque artiste a le droit d’être engagé politiquement. La musique kurde elle-même est souvent née de la souffrance, de la résistance et de l’aspiration à la liberté. Nombre de chanteurs sont devenus des symboles de la lutte collective. Il n’y a rien de mal à ce que des musiciens soutiennent des mouvements ou des organisations politiques.

Le problème survient lorsque cet engagement se transforme en pression.

Aujourd’hui, les musiciens kurdes s’attaquent publiquement de plus en plus souvent. Certains accusent d’autres de trahison parce qu’ils se produisent lors de certains événements, s’expriment dans certains médias ou refusent de prendre position politiquement. D’autres sont insultés en raison de leur richesse, de leur mode de vie, de leur famille ou de leurs choix artistiques. Les réseaux sociaux ont amplifié cette culture de l’humiliation et de la suspicion.

Mais lorsque les musiciens commencent à se détruire moralement et psychologiquement, c’est la culture elle-même qui en souffre.

L’art ne peut s’épanouir dans un climat de peur.

Aucun musicien ne devrait subir d’attaques psychologiques, d’humiliations publiques ou de condamnations morales pour avoir choisi de rester indépendant. Aucun chanteur ne devrait être traité de traître pour avoir refusé de répéter des slogans politiques. Dès lors que les artistes sont contraints à l’obéissance, l’art perd son essence. Il devient propagande.

L’art n’est pas un ordre militaire.

Ce n’est pas une directive de parti.

Et la musique n’appartient à aucune organisation politique.

Le philosophe Michel Foucault a décrit le pouvoir non seulement comme une force imposée par les États, mais aussi comme une entité qui s’insinue progressivement dans le langage, la pensée et les comportements sociaux. Ceci est particulièrement important pour les sociétés marquées par une longue histoire d’oppression. Avec le temps, la répression extérieure peut se muer en contrôle intérieur. La peur de la division engendre le conformisme. La solidarité devient discipline. L’identité politique se transforme en surveillance morale.

Mais la liberté commence là où la pensée redevient possible.

Une société qui ne tolère que ce qui est politiquement utile perd peu à peu son énergie créatrice. L’art ne recherche alors plus la vérité ; il ne fait que confirmer ce que l’on attend de lui. L’artiste n’est plus perçu comme un esprit libre, mais comme un instrument au service d’une cause.

Les Kurdes, plus que quiconque, connaissent les conséquences de la répression culturelle. Les chants kurdes ont été interdits. Des écrivains ont été emprisonnés. Des musiciens ont été criminalisés. Les États décidaient quelle langue pouvait être parlée et quelle culture était autorisée à exister.

Il serait tragique que de tels mécanismes se reproduisent aujourd’hui au sein même de la société kurde.

La véritable liberté consiste à accepter non seulement les voix avec lesquelles nous sommes d’accord, mais aussi celles que nous rejetons. On peut trouver une chanson vulgaire, commerciale, politiquement naïve ou décevante, et pourtant défendre son droit à l’existence. C’est là la maturité d’une culture démocratique.

La liberté ne commence pas lorsque nous protégeons ce que nous aimons, mais lorsqu’on tolère ce qui nous interpelle.

Hannah Arendt a averti que la pensée totalitaire s’installe lorsque les individus cessent de penser par eux-mêmes et se contentent de répéter des vérités collectives. C’est pourquoi les régimes autoritaires ont toujours craint les artistes, les écrivains, les musiciens et les intellectuels. Non pas parce que l’art est une arme, mais parce qu’il suscite le doute. L’art ouvre des espaces à la contradiction, à l’ambiguïté et à l’individualité.

La musique, en particulier, a toujours revêtu une signification particulière pour les Kurdes. Friedrich Nietzsche a écrit : « Sans musique, la via serait une erreur. » Pour les peuples apatrides, la musique est souvent plus qu’un art. Elle devient une archive collective de souffrance et d’espoir. Les chants kurdes ont porté l’exil, le deuil, l’amour, la résistance et la mémoire à travers les générations et les frontières.

C’est pourquoi la musique kurde ne peut appartenir à aucun parti politique, mouvement idéologique ou gardien autoproclamé du patriotisme.

Un chanteur devrait pouvoir chanter des chansons d’amour sans être traité de traître.

Un musicien devrait être libre de rester apolitique.

Un artiste a le droit de réussir et de prospérer.

Un auteur-compositeur doit être libre de critiquer.

Et les intellectuels doivent avoir le courage de penser à contre-courant.

C’est au public, et non aux censeurs politiques, de décider quelle musique et quel art comptent.

La culture kurde n’appartient à personne.

Historiquement, l’identité kurde n’a jamais été homogène. La société kurde a toujours été à la fois religieuse et laïque, tribale et urbaine, traditionnelle et moderne. Les Kurdes sont sunnites, alévis, yézidis, chrétiens et non religieux. Leur force n’a jamais résidé dans l’uniformité, mais dans leur capacité à préserver la diversité malgré l’oppression.

C’est pourquoi la société kurde a un besoin urgent d’un débat intellectuel approfondi sur la liberté artistique et musicale. Un débat qui dépasse les structures partisanes, l’intimidation sur les réseaux sociaux et les réflexes idéologiques. Un débat sur le rôle des musiciens, des artistes et des intellectuels dans une future société kurde démocratique.

Jean-Paul Sartre voyait l’intellectuel comme celui qui met au jour les contradictions de la société. Foucault affirmait que les intellectuels doivent révéler les structures de pouvoir cachées. Noam Chomsky a décrit leur responsabilité plus directement : dire la vérité et dénoncer les mensonges.

C’est peut-être là le sens le plus profond de l’art pour les peuples opprimés : l’art rappelle à l’humanité que la liberté ne commence pas avec la création d’un État. Elle commence avec la liberté de penser, de douter, de parler et de créer sans crainte.

Un peuple ne survit pas uniquement par la politique.

Il survit grâce à sa capacité à se souvenir, à imaginer et à créer librement.

C’est précisément pourquoi la liberté artistique ne constitue pas une menace pour la cause kurde. Elle en est l’une des expressions les plus démocratiques et humaines.

Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migration.

Texte original (en anglais) publié par Rudaw sous le titre de « The freedom of art is the freedom to think« 

« Flocon de neige » : Metin Aktaş retrace la vie de Seyid Rıza et le massacre de Dersim

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TURQUIE / KURDISTAN — L’auteur Metin Aktaş vient de publier Kar Tanesi (« Flocon de neige »), un roman qui retrace la vie de Seyid Rıza et le massacre de Dersim de 1937-1938. À travers cet ouvrage, le 25e publié par l’auteur, il souhaite préserver la mémoire d’une période douloureuse et lutter contre l’oubli et la propagande.

Né en 1965 à Dersim, Metin Aktaş a grandi dans un environnement marqué par les séquelles du massacre. « J’ai été témoin de tout ce qui s’est passé dans cette région après 1965, explique-t-il. J’ai vécu aux côtés de nombreuses personnes qui avaient survécu au massacre, avaient été exilées puis étaient revenues. J’ai recueilli leurs récits et leurs tragédies. Je voulais transformer ces témoignages en un livre. »

Proche du village natal de Seyid Rıza, Aktaş a grandi en écoutant les histoires de ceux qui l’avaient côtoyé. « Je ne voulais pas que ces souvenirs tombent dans l’oubli », confie-t-il. Ces dernières années, une intense propagande a cherché à discréditer Seyid Rıza et sa famille, le présentant notamment comme un homme illettré, ignorant sa langue et les réalités de son peuple.

« Affirmer que Seyid Rıza était illettré est absurde »

L’auteur réfute fermement cette image : « Seyid Rıza a appris à lire et à écrire auprès de Mehmet Ali Bey, le précepteur de son père Şeyh İbrahim. Cet enseignement a ensuite été poursuivi par Mılla İbrahim, le père de Baytar Nuri, qui a lui-même instruit de nombreux enfants de la région. »

Aktaş souligne également que les dirigeants de l’époque, à commencer par Şeyh İbrahim, n’étaient pas indifférents aux revendications nationales kurdes. Ils entretenaient des liens avec le mouvement politique kurde d’Istanbul. Ces connexions se sont renforcées avec l’arrivée d’Alişer Efendi, qui siégea au Conseil Soviet* d’Erzincan. Ensemble, ils ont ouvert des écoles où l’enseignement se faisait en kurde, favorisé l’éducation des femmes et mis en place des structures mixtes. Une version réduite de ce conseil a même fonctionné pendant deux ans dans le village de Zeranik à Dersim.

Les dirigeants kurdes et les revendications nationales

Metin Aktaş souligne que les principaux dirigeants kurdes de l’époque, à commencer par Sey İbrahim, n’étaient pas indifférents aux revendications nationales : « Ces personnes étaient en contact avec les acteurs du mouvement politique kurde à Istanbul. Ces liens se sont maintenus, et plus tard, Alişer Efendi les a rejoints. »

Il poursuit : « Alişer Efendi a siégé au Conseil Soviet d’Erzincan. Là, ils ont ouvert des écoles où l’enseignement était dispensé en kurde, des écoles mixtes, ainsi que des structures permettant aux femmes de participer à la production et à l’éducation dans tous les domaines. Ils ont également établi une version réduite de ce conseil dans le village de Zeranik, à Dêrsim, et l’ont gérée pendant deux ans. »

« Lorsque les armées ottomanes les ont dispersés, Alişer Efendi s’est rendu à Koçgiri pour poursuivre son action. Face à l’échec de cette tentative, il s’est réfugié à Dêrsim and s’est caché sur le mont Tüzik avec l’aide de Seyid Rıza jusqu’à sa mort. »

Un humanisme profond

Aktaş met en avant la personnalité de Seyid Rıza : « Dêrsim compte de nombreux chefs spirituels et anciens, mais Seyid Rıza se distingue par son profond humanisme. Il n’était pas indifférent aux revendications nationales, à la langue et aux croyances de son peuple. »

L’auteur dénonce la déformation historique : « La vérité sur cette période est déformée. On présente le massacre comme si “ils avaient apporté la civilisation à ces terres, alors que la société était barbare”. En réalité, ils n’ont apporté que des soldats, des commissariats et l’oppression. »

Le devoir de mémoire

Ce livre revêt une importance particulière pour Metin Aktaş : « Je voulais raconter l’histoire des gens avec qui j’ai vécu. Dans mon village, pendant le massacre, ils ont ligoté les hommes, les ont emmenés dans la forêt et les ont brûlés vifs. Seules quelques femmes ont échappé. Il y avait près de quarante veuves dans notre village. Nous avons grandi au milieu des souffrances et des lamentations de ces survivants. J’ai écrit ce livre pour que ces choses ne soient pas oubliées. »

« Il faut ouvrir les archives »

Metin Aktaş conclut avec un appel clair : « Notre plus grand espoir est que ces massacres soient enfin reconnus. Tant que l’État ne les reconnaîtra pas, ces tragédies se répéteront sans cesse. Le devoir premier de l’État devrait être d’assumer son passé politique. Le peuple kurde est présent dans cette région depuis des millénaires. On ne peut rien résoudre en niant son existence. »

Il ajoute : « Ils ont massacré les frères de ma mère, qui a alors refait sa vie dans un autre village. En 1994, ils ont de nouveau incendié ce village. Alors, quel intérêt l’État a-t-il à persister dans cette politique ? Les archives relatives à ces massacres doivent être ouvertes. »

*Le Conseil d’Erzincan, également appelé Soviet d’Erzincan, était un gouvernement soviétique local établi en 1917 dans la région d’Erzincan, alors sous contrôle russe après la bataille d’Erzincan durant la Première Guerre mondiale. Formé par des forces locales à la suite de la Révolution d’Octobre et du retrait de l’armée russe, il fut dissous en 1921 après l’intervention des Forces nationales turques. Certaines sources indiquent qu’il fut détruit par l’armée ottomane.