TURQUIE / KURDISTAN – Toutes les deux semaines, une langue disparaît quelque part dans le monde. En Turquie également, de nombreuses langues, dont des dialectes kurdes, sont gravement menacées. Les obstacles constitutionnels, les réticences politiques et le manque d’accès à l’éducation accélèrent la perte de diversité linguistique.
Depuis 2000, le 21 février est célébré par l’UNESCO comme la Journée internationale de la langue maternelle. Son objectif est de promouvoir la diversité culturelle et le multilinguisme dans le monde entier. Cependant, malgré la multiplication des déclarations symboliques de soutien, la perte de diversité linguistique se poursuit.
D’après un rapport de l’UNESCO de mars 2025, on compte 8 324 langues parlées ou signées dans le monde. Environ 7 000 d’entre elles sont encore couramment utilisées, mais seulement 351 servent de langues d’enseignement. À peine 40 % des enfants dans le monde reçoivent une éducation dans leur langue maternelle. L’organisation alerte sur le fait qu’une langue disparaît toutes les deux semaines. Les programmes de protection et de revitalisation des langues sont donc plus urgents que jamais.
La base de données linguistiques internationale Ethnologue aboutit à des conclusions similaires. Sur les 7 159 langues recensées dans le monde, environ 44 % sont considérées comme menacées, nombre d’entre elles comptant moins de 1 000 locuteurs. Parallèlement, 20 langues majeures dominent, parlées comme langue maternelle par plus de 3,7 milliards de personnes – soit près de la moitié de la population mondiale.

L’éducation comme élément clé
Les linguistes et les organisations internationales attribuent la disparition de nombreuses langues à leur faible usage dans la vie publique et le système éducatif. L’enseignement en langue maternelle est considéré comme une condition essentielle à la préservation de la diversité linguistique. Si de nombreux États multilingues proposent un enseignement dans plusieurs langues, les États-nations traditionnels continuent de privilégier le monolinguisme. La Turquie en est un exemple frappant.
Réalité constitutionnelle monolingue
En Turquie, le turc est la seule langue officielle. Si l’article 42 de la Constitution garantit formellement le droit à l’éducation, il interdit explicitement l’enseignement de toute autre langue que le turc dans les établissements scolaires. Cette disposition est contraire aux conventions internationales qui interdisent toute discrimination dans l’éducation. Bien que la Turquie ait ratifié de nombreux traités internationaux, tels que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies et la Convention relative aux droits de l’enfant, ces ratifications comportent des réserves concernant l’enseignement dans la langue maternelle.

La Turquie n’a pas non plus signé la Convention de l’UNESCO sur l’élimination de toutes les formes de discrimination dans l’éducation, qui oblige les États à abolir les lois discriminatoires et à reconnaître les droits des minorités linguistiques. Une autre particularité découle du Traité de Lausanne. Ce dernier accorde aux minorités non musulmanes le droit de gérer leurs propres établissements d’enseignement dans leur langue, mais pas aux populations musulmanes. De ce fait, une grande partie de la diversité linguistique demeure sans protection institutionnelle.
Langues menacées en Turquie
Le nombre exact de langues parlées en Turquie est incertain ; les estimations varient entre 20 et 30 langues et dialectes. Selon l’Atlas des langues les plus menacées au monde de l’UNESCO, trois langues ont déjà complètement disparu : l’oubykh, le mlahsô et le grec cappadocien. D’autres langues sont considérées comme étant en danger critique d’extinction ou menacées de disparition, notamment le turoyo (également appelé surayt), le ladino, le gagaouze, le romani, l’arménien occidental, le homshetsma, le laz, le grec pontique, l’abbasique et le néo-araméen. L’adyghé, l’abkhaze, le kabarde et le kirmancki (zazakî) – un dialecte kurde – sont classés comme « en danger » ou « vulnérables ».

« Langues vivantes » comme matière à option
Ce n’est qu’en 2012, dans le cadre de réformes politiques, que l’option « Langues et dialectes vivants » a été introduite. Le kurde – dans ses variantes kurmandji (kurmancî) et kirmandjki (zazakî ou kirmanckî)– est depuis lors proposé en option du CM2 à la 5e. Cependant, sa mise en œuvre reste controversée. Les associations linguistiques et les experts déplorent leur faible implication dans son élaboration. De plus, les établissements scolaires signalent régulièrement un manque d’enseignants, des ressources pédagogiques insuffisantes et un manque de moyens.
Bien que le nombre d’étudiants choisissant le kurde comme matière optionnelle ait augmenté ces trois dernières années – passant de 23 000 (2023/24) à 59 362 (2025/26) –, le nombre d’enseignants nouvellement recrutés fluctue considérablement. Alors que 50 postes étaient à pourvoir en 2023, ce nombre est tombé à dix en 2024 et à seulement six en 2025.
Entre reconnaissance et restriction
Le décalage entre la demande croissante et le soutien institutionnel limité met en lumière les tensions structurelles. Si, à l’échelle internationale, la protection de la diversité linguistique est considérée comme un droit fondamental, sa mise en œuvre en Turquie demeure entravée par des contraintes constitutionnelles et politiques. Face aux avertissements mondiaux selon lesquels une langue disparaît toutes les deux semaines, la Turquie est elle aussi confrontée à la question de l’avenir de ses langues vivantes et de leur destin à disparaître progressivement de la vie publique. (ANF)
