LINGUICIDE. À l’occasion de la Journée de la langue kurde, célébrée le 15 mai, nous republions cet article sur la langue kurde, initialement paru en mars 2020. Il reste malheureusement d’actualité tant qu’une grande partie du Kurdistan restera colonisée.
« Qui peut dire que dérober sa langue à un peuple est moins violent que la guerre ? » Ray Gwyn Smith
De nos jours, il est très fréquent d’entendre un Kurde déclarer : « Je suis kurde mais je ne parle pas le kurde. »
Depuis la division du Kurdistan au début du XXe siècle, les États occupants ont cherché à mettre fin à l’existence du peuple kurde en instaurant des politiques de génocide linguistique. Exterminer physiquement des millions de personnes s’étant révélé difficile, malgré les massacres de Dersim, Zilan, Halabja et bien d’autres, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie ont sévèrement interdit l’usage du kurde à partir de la seconde moitié du XXe siècle.
Les Kurdes ne peuvent ni recevoir un enseignement dans leur langue, ni se défendre devant la justice dans leur langue, ni même affirmer qu’ils possèdent une langue appelée kurde. En Turquie, l’État nie jusqu’à l’existence de cette langue millénaire et la désigne dans ses registres officiels sous le nom de « langue X » (X pour « inconnue »).
Retour sur un génocide linguistique à travers le regard d’une rescapée.
Ma famille vivait dans une ferme isolée en montagne, au Kurdistan du Nord (Bakur), sous occupation turque. En hiver, notre seul lien avec le monde extérieur était un poste de radio que mon père avait acheté et de rares visiteurs venus des villages voisins lorsque la neige ne bloquait pas les sentiers.
Un jour, alors que j’étais encore bébé, mon père a annoncé à ma mère que dorénavant tous les enfants devraient parler uniquement le turc. L’État turc venait d’interdire formellement notre langue, sous peine d’amendes et de prison.
Cette interdiction de parler notre langue maternelle allait provoquer des traumatismes profonds et insoupçonnés chez les nouvelles générations. Il m’a fallu des années pour en mesurer la gravité. De nombreux flash-back me rappellent encore cette destruction lente d’un peuple à travers la mise au ban de sa langue.
Notre village, doté d’une école primaire récente, se trouvait à plusieurs kilomètres de notre ferme. Les mois d’hiver enneigés empêchaient mes frères et sœurs de s’y rendre. Mon père a donc dû les placer en internat.
Dès les années 1980, pour « couper » la langue kurde à la racine, l’État turc a créé des internats destinés aux enfants kurdes. Dès l’âge de sept ans, ils passaient toute l’année scolaire à la merci d’enseignants et de surveillants chargés de leur inculquer le turc – une langue qu’ils ne connaissaient pas – et de les « turquifier » en les coupant de leur famille, de leur culture et de leur langue. Je ne m’attarderai pas sur les sévices psychologiques, physiques et sexuels dont ont été victimes de nombreux enfants kurdes dans ces internats de l’horreur.
Quelques années plus tard, nous avons dû abandonner notre ferme pour nous rapprocher de la petite ville où mes frères et sœurs étaient internés. Ils ont ainsi pu quitter l’internat et revenir à la maison. Mais nous parlions tous turc entre nous et avec notre père. Le kurde était réservé à notre mère, qui maîtrisait très mal le turc.
À l’école, les enseignants nous répétaient à longueur de journée qu’il n’y avait pas de Kurdes en « Turquie » (puisque, pour l’État turc, il n’existait ni Kurdes ni Kurdistan). Enfant, je me sentais coupable. Coupable d’exister alors que, selon eux, je n’aurais pas dû exister. Coupable aussi de parler en cachette une langue qui n’était pas censée exister.
Un jour, le maître a demandé quels enfants ne savaient pas parler le kurde et leur a demandé de lever le doigt. Je me suis exécutée immédiatement. J’étais la seule. Je n’en étais pas très fière.
Avec l’école, la télévision et la radio turques, nous n’avions même plus besoin de faire d’effort pour oublier cette langue clandestine. L’État turc avait tout prévu. Il suffisait de se laisser faire. Notre vocabulaire kurde s’appauvrissait de jour en jour, remplacé par le turc, jusque dans nos rêves, et sans aucun regret. De toute façon, nous n’aimions pas cette langue illégale. Qui aime l’illégalité, surtout quand on est un enfant qui veut bien faire ?
Moi, la petite fille « sage » et « intelligente », j’étais la chouchoute de mes enseignants et j’avais même reçu le surnom de « la Turque » dans le voisinage, car j’avais commencé à parler turc avant le kurde, contrairement aux autres enfants qui peinaient à devenir de parfaits petits Turcs du jour au lendemain. Que dire de la honte que je ressentais devant ma mère qui ne maîtrisait pas le turc ? Honte d’appartenir à un peuple qui n’était pas censé exister, un peuple « arriéré », selon la définition de l’État colonial qui voulait en finir avec nous en nous turquifiant comme il le faut.
Devenue adulte, exilée en France, pays dont je ne connaissais pas la langue, j’ai immédiatement voulu apprendre le français pour me défaire du turc. Cet exil physique a été le déclic d’un retour mental à mes origines. Soudain, les flash-back ont surgi, me rappelant toutes les humiliations subies en tant que Kurdes et enfants, et l’interdiction de parler notre langue sur notre propre terre.
Je passais mes journées à écouter des cassettes d’apprentissage du français, à lire, à discuter avec des non-Kurdes. La nuit, j’avais le dictionnaire Le Petit Robert dans mon lit (je dis souvent que Petit Robert fut mon premier amant français !). En quelques mois, je me débrouillais correctement et, au bout de quelques années, le français était devenu ma langue principale. Mais je ne parlais toujours pas correctement ma langue maternelle. Mon entourage m’avait cette fois surnommée « la Française » !
Il y a quelques mois, un ami kurde m’a demandé si j’étais née en France tant mon français était bon. Je lui ai répondu que non, que j’étais arrivée adulte, sans passer par l’école. Il me croyait à peine. Je lui ai parlé de mes deux surnoms liés aux langues, avant d’ajouter que j’avais réussi à devenir turque puis française, et qu’il était désormais temps que je (re)devienne kurde et qu’on m’appelle enfin « Kurdê » (la Kurde) !
Aujourd’hui, je lis et écris le kurde, avec difficulté, sauf quand ce sont des poèmes orphelins qui viennent frapper à ma porte pour m’emmener au pays. Mais je ne désespère pas. Je deviendrai une « vraie Kurde » qui parle sa langue, même s’il me faut trébucher sur les mots et tomber à terre après tant d’années de paralysie linguistique imposée. Vive la revanche des « vaincus » !
Keça Bênav (La fille sans nom)