SYRIE / ROJAVA – La chercheuse kurde, Dilek Celebi dénonce la « sélectivité systématique » des institutions internationales concernant les « violations qu’elles qualifient de ‘à combattre’ et qu’elles intègrent formellement au régime de ‘réconciliation’ ». Elle donne en exemple le traitement réservé par l’ONU au nouveau régime syrien.
Voici l’article de Dilek Celebi publié par le site The Amargi :
Le fait que les Nations Unies n’aient tenu une réunion sur la Syrie qu’après plusieurs semaines de massacres de civils à grande échelle ne témoigne pas d’un manquement à la procédure ; c’est plutôt une indication claire du fonctionnement du processus politique.
Lors de la récente réunion de l’ONU, l’élaboration du cadre d’un ordre syrien post-Assad avait déjà commencé ailleurs. L’ONU n’est pas arrivée tardivement dans la crise ; elle est intervenue précisément au bon moment pour légitimer le véritable ensemble de « solutions ».
Le gouvernement intérimaire syrien est aujourd’hui jugé non pas sur ses actions, mais sur ses réalisations. Les attentes sont claires : premièrement, apporter la « stabilité » à la région et gérer les frontières syriennes ; deuxièmement, s’intégrer à une architecture régionale compatible avec les priorités sécuritaires de la Turquie, la volonté de restructuration de la capitale du Golfe et la stratégie d’endiguement de l’Occident. Dès lors qu’un acteur s’arroge ce rôle, le coût de toute opposition s’accroît. Dans un tel contexte géopolitique, la condamnation devient une intervention « destructrice », et le silence, un outil « productif ».
Une seule délégation a explicitement qualifié les violences de « brutales ». Les autres, au lieu d’affronter les faits, ont tout simplement refusé de les aborder de manière politiquement significative.
Presque tous les participants à cette réunion, censés représenter des positions nationales diverses, ont étonnamment trouvé un terrain d’entente dans leur vocabulaire : stabilité, transition, modération, souveraineté et désescalade. Le caractère frappant de cette répétition est significatif non pas parce qu’elle était « coordonnée », mais parce qu’elle révèle une intuition partagée quant à ce qui était protégé.
Une seule délégation a qualifié explicitement les violences de « brutales ». Les autres, au lieu d’affronter les faits, ont tout simplement refusé de les aborder de manière politiquement significative. En politique internationale, le silence n’est pas toujours synonyme de neutralité ; il indique souvent que la violence est déjà devenue une composante « acceptable » du discours politique dominant.
Ce qui a véritablement trahi cette réunion, ce n’est pas une déclaration faite explicitement, mais plutôt l’acceptation, avant même son début, que des personnalités officiellement qualifiées de terroristes jusqu’à la veille soient considérées comme des interlocuteurs indispensables à la reconstruction de la Syrie. Cette requalification tacite, présentée sous couvert de « pragmatisme », est purement le fruit d’intérêts politiques personnels ; de plus, elle révèle la malléabilité des principes du droit international face à des intérêts stratégiques en constante réorientation.
De toute évidence, les individus sont qualifiés de terroristes non seulement pour les actes qu’ils commettent, mais aussi pour le moment et les personnes contre lesquelles ils les commettent.
Le droit international n’autorise pas la justification sélective de la violence politique par la seule « reconnaissance » de celle-ci. Or, dans les faits, c’est précisément ce qui s’est produit. La « promotion » de terroriste en homme d’État ne peut s’expliquer par des processus juridiques. Le fondement de cette transformation est l’utilitarisme.
Il est évident que les acteurs sont qualifiés de terroristes non seulement pour les actes qu’ils commettent, mais aussi pour le moment et les cibles de ces actes. La réaction internationale peut donc être très différente lorsque des méthodes similaires sont utilisées par différents acteurs à différents moments.
La réunion de l’ONU a mis en lumière ce constat de façon flagrante : si la violence perpétrée par un acteur sans fondement légal est considérée comme « jamais tolérable », cette même violence, lorsqu’elle s’inscrit dans un projet de construction étatique, peut être réduite à un coût « gérable ». Les pertes civiles sont alors traitées comme une fatalité : tragiques, certes, mais un « coût » qui ne doit pas compromettre l’objectif d’instaurer l’ordre.
Une intervention en particulier lors de la réunion fut particulièrement révélatrice : l’ambassadeur syrien auprès de l’ONU déclara que les récentes opérations militaires contre les FDS à Alep avaient été menées « en tenant compte de considérations humanitaires ». Cette phrase fut prononcée sans hâte, comme s’il s’agissait d’un détail technique ; il n’y avait aucune ironie.
Le concept d’évaluation humanitaire ne s’est pas effondré sous le poids des preuves, car il n’a pas été créé à l’origine pour décrire la réalité.
Cependant, les documents publics relatifs à ces mêmes opérations révèlent une tout autre réalité. Des images montrent des combattants jetés du haut d’immeubles, la tresse d’une combattante capturée coupée, des femmes traînées par les cheveux dans les rues et marquées au fer rouge comme « porcs », des civils soumis à des châtiments collectifs ; tout cela remet en question les déclarations de l’ambassadeur. Les témoignages et les preuves concernant le manque d’eau, d’électricité et d’internet dans certains quartiers, dont Kobanê, servent un objectif similaire.
Ce qui rendait la déclaration de l’ambassadeur véritablement frappante, c’était l’« utilité » que les délégations lui accordaient. Le concept d’évaluation humanitaire ne s’est pas effondré sous le poids des preuves, car il n’avait pas été conçu à l’origine pour décrire la réalité. Sa fonction était en fait de légitimer l’ordre politique.
Lorsque la violence est intégrée à un projet d’établissement d’un État « reconnaissable », même les excès les plus flagrants peuvent être rendus inoffensifs sur le plan rhétorique. Les abus sont réduits à un « détail regrettable ». Les châtiments collectifs sont rebaptisés « mesure de sécurité ». La déshumanisation est présentée sous le couvert de la « discipline ».
Personne dans la salle n’a pris la parole pour demander en vertu de quelle norme humanitaire le fait de jeter des prisonniers du haut des bâtiments pourrait être compatible, ni pour remettre en question le fait de couper l’accès des civils à l’eau et à l’électricité, ce qui constitue une punition collective au regard du droit international.
La légitimité se trouve ainsi renforcée dans la pratique : non pas en niant la violence, mais en la requalifiant. Lorsqu’un acteur est considéré comme une « force stabilisatrice », la charge de la preuve s’inverse. On ne présume plus que la brutalité est inacceptable ; au contraire, il faut prouver qu’elle constitue l’exception.
Cette réunion a fait plus que simplement tolérer un mensonge. Elle a révélé comment la rhétorique humanitaire peut être instrumentalisée pour « dompter » la violence, et comment des actions qui provoqueraient normalement l’indignation peuvent être réduites à une affaire « gérable ».
Cette situation ne se résume pas à la question kurde. Les Kurdes ne font que rendre le mécanisme plus visible, plus flagrant.
Les communautés politiquement organisées mais dépourvues d’État reconnu sont condamnées à une fragilité structurelle sur la scène internationale. Lorsqu’elles sont utiles, elles sont instrumentalisées ; lorsqu’elles sont jugées superflues, elles sont rendues invisibles ; et lorsque leur existence entrave la consolidation territoriale, elles peuvent devenir des cibles de violence.
La position de l’ONU révèle également une vérité plus profonde sur la nature de la « construction étatique » actuellement en cours en Syrie. Ce qui est en train de se construire n’est pas un projet d’État-nation fondé sur le consentement social ou la participation politique, mais un projet de construction étatique dicté par des intérêts extérieurs.
Dans ce contexte, les réalités historiques, telles que le pluralisme, les pratiques de gouvernance locale, les griefs non résolus et les exclusions profondément ancrées, ne sont pas perçues comme des fondements sur lesquels bâtir, mais comme des « difficultés à gérer ». Le langage de l’histoire est employé de manière sélective, comme si la Syrie reprenait simplement un cours « naturel » interrompu par la guerre. Or, il ne s’agit pas d’une restauration, mais d’une restructuration. Cette distinction est essentielle. Bâtir un État sans nation instaure un ordre éphémère au détriment d’une légitimité solide. Cela privilégie la limitation au détriment du compromis et la prévisibilité à la justice.
Il est important d’éviter toute confusion : cette interprétation ne signifie pas que tous les acteurs portent la même responsabilité, et encore moins que les violations commises par une partie légitiment celles de l’autre. Le problème réside dans le fait que les institutions internationales font preuve d’une sélectivité systématique quant aux violations qu’elles qualifient de « à combattre » et qu’elles intègrent formellement au régime de « réconciliation ».
Aujourd’hui, la Syrie se reconstruit. Elle se réorganise selon une logique qui privilégie l’utilité et réprime les frictions. Dans ce système, les notions de terrorisme, de légalité et de légitimité cessent de plus en plus d’être des frontières fondées sur des principes et deviennent des instruments conditionnels, régis par des intérêts particuliers.
Une fois ce point compris, la réunion de l’ONU n’apparaît plus comme reportée ou incertaine. Elle apparaît parfaitement claire.
Article d’origine (en anglais) à lire ici : « There Are No Terrorists Until The System Needs One«