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Entre mythe et mémoire – À propos de l’opéra « Atatürk » prévu à Stuttgart

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La liberté artistique est un principe fondamental de toute société démocratique. L’art doit pouvoir explorer en profondeur les chapitres douloureux et conflictuels de l’histoire. Il doit pouvoir déranger, provoquer et révéler les contradictions sociales. C’est précisément pour cela que l’art est indispensable.

L’opéra « Atatürk » a été annoncé par l’Opéra d’État de Stuttgart [prévu pour avril 2027]. Non pas parce que l’art doit être restreint, mais parce que les institutions culturelles publiques ont une responsabilité particulière lorsqu’elles traitent esthétiquement du pouvoir, de la violence et de la mémoire collective.

Le compositeur Bassem Akiki conçoit l’opéra comme un espace de contradictions et de réflexion sociale. Cette approche mérite d’être soulignée. Toutefois, la question demeure de savoir si elle suffit à rendre pleinement justice à la responsabilité historique.

Le titre « La légende de Mustafa Kemal » n’est pas neutre. Le terme « légende » évoque des figures historiques positives, des récits glorieux, des exploits et des progrès. Pour les peuples ayant subi assimilation, déportations, violences et négation de leur existence par l’État, ce choix ressemble à une valorisation esthétique qui blesse.

Mustafa Kemal Atatürk fut certes l’artisan de la modernisation et de la consolidation de l’État. Mais sa politique fut indissociable d’une conception radicale de la nation, visant à supprimer la diversité culturelle, religieuse et ethnique au profit d’un État-nation homogène. Les conséquences de cette politique continuent d’influencer profondément, sur les plans social, culturel et psychologique, les Kurdes, les Arméniens, les Assyriens, les Araméens, les Grecs pontiques, les Alévis, les Yézidis et d’autres minorités.

Le rôle de l’art, de la science et de la politique culturelle est particulièrement délicat dans ce contexte. La révolution kémaliste n’était pas seulement un projet politique, mais aussi un projet culturel. Langue, histoire, musique, mémoire et identité furent uniformisées par l’État. L’art n’avait pas pour vocation de rendre visible la diversité, mais de façonner un récit national : une nation, une langue, un drapeau. D’autres formes d’expression culturelle furent réprimées, folklorisées ou rendues invisibles.

De nombreux artistes, écrivains, scientifiques et intellectuels qui ne se conformaient pas à cet idéal national furent marginalisés, persécutés, arrêtés ou contraints à l’exil. Des pans entiers de la mémoire culturelle disparurent de la sphère publique ou ne survécurent que clandestinement. Ces événements ont été largement documentés dans les travaux universitaires.

C’est précisément pour cette raison qu’il ne suffit pas de simplement annoncer la complexité historique. L’essentiel réside dans la manière dont le pouvoir, la violence et la mémoire sont représentés esthétiquement. Un opéra sur Atatürk n’atteint pas le sommet de l’ambivalence lorsque le symbole qui le met en scène risque simultanément de reproduire un mythe politique. L’art est irritant, certes, mais le monde n’est pas romantique et la politique gouvernementale n’est pas indéfendable.

La sensibilité particulière de cet opéra réside dans le fait que l’art, ici, ne se contente pas de raconter une histoire de pouvoir, mais doit aussi composer avec le fait que l’art lui-même a participé à la formation de l’État nationaliste.

Ceci n’est pas un texte contre l’art. Au contraire : c’est précisément la liberté artistique qui rend un tel débat possible. Mais la liberté artistique n’est pas synonyme d’irresponsabilité. Les institutions culturelles publiques doivent être des lieux où les mémoires refoulées trouvent leur place, non seulement celles des puissants, mais aussi celles des victimes, des déplacés et des réduits au silence.

La question cruciale n’est donc pas de savoir s’il faut créer de l’art sur Atatürk.

La question cruciale est plutôt :

Quel art voulons-nous ? Un art qui, avec ses stimulations et ses provocations, contribue à une véritable confrontation avec l’histoire dans les années à venir ?

Une culture démocratique mature doit être étudiée en profondeur. Elle ne doit ni diaboliser ni glorifier les figures historiques. L’art déploie son pouvoir démocratique là où il révèle des mémoires refoulées et donne la parole à ceux qui ont longtemps été exclus des récits officiels de l’histoire.

Par Jan Ilhan Kizilhan, psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations

Article original (en allemand) à lire sur le blog de Jan Ilhan Kizilhan « Zwischen Mythos und Erinnerung – Zur Oper über Mustafa Kemal Atatürk» 

Inventer l’ennemi kurde : comment les États, le nationalisme et les théories du complot ont transformé un peuple en ennemi

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KURDISTAN – Peu de peuples du Moyen-Orient ont été aussi souvent dépeints comme une menace que les Kurdes. Pour certains, ce sont des séparatistes. Pour d’autres, des terroristes, des agents de puissances étrangères ou de faux musulmans. Rares sont les minorités à avoir été à la fois aussi systématiquement persécutées et aussi constamment incomprises.

Ces théories du complot ne sont pas des phénomènes marginaux propres aux sociétés irrationnelles. Depuis des siècles, elles figurent parmi les instruments les plus efficaces du pouvoir politique. Dès que les États se sentent sous pression, que les identités s’affaiblissent ou que les crises sociales s’aggravent, des récits d’ennemis « intérieurs » et « extérieurs » émergent.

Les recherches en psychologie sociale montrent que, par peur et incertitude, les individus expliquent souvent les développements politiques complexes par l’action d’acteurs secrets et de plans cachés. Les théories du complot simplifient la complexité. Elles transforment l’histoire en intention, la coïncidence en stratégie et le conflit politique en récit d’un pouvoir occulte.

La question kurde ne s’est jamais résolue uniquement par la force militaire ou la politique. Elle s’est aussi résolue psychologiquement, par la production constante de méfiance, de suspicion et de récits conspirationnistes.

Les Kurdes étaient rarement perçus comme une communauté historique ayant des intérêts politiques légitimes. Bien plus souvent, ils étaient dépeints comme des instruments aux mains d’autres puissances : la Grande-Bretagne, les États-Unis, Israël ou des réseaux internationaux occultes.

Ces récits n’ont pas seulement façonné la politique ; ils ont aussi façonné les perceptions.

Au fil des générations, une partie de la société en est venue à considérer les Kurdes non comme des citoyens ordinaires, des voisins ou des êtres humains, mais comme des traîtres potentiels, des séparatistes ou des agents d’intérêts étrangers. Une minorité a ainsi été psychologiquement transformée en un problème de sécurité.

Ce mécanisme est devenu visible peu après la fondation de la République turque. La rébellion du cheikh Saïd en 1925 n’a pas été interprétée comme le résultat d’un conflit social, religieux ou ethnique, mais présentée comme un complot britannique contre la jeune république. Derrière cette accusation se cachait la question de Mossoul et la rivalité géopolitique avec la Grande-Bretagne. Les preuves historiques d’un contrôle britannique direct sont restées très ténues. Mais le but politique de cette accusation était clair : la résistance kurde avait perdu toute légitimité et était devenue l’« ennemi intérieur ».

Avec le temps, cette pensée est devenue un élément central de l’idéologie d’État turque. Après l’effondrement de l’Empire ottoman, un traumatisme collectif lié à la perte territoriale a émergé. L’État s’est défini par la crainte permanente de la fragmentation. L’« ennemi intérieur » est devenu un fondement psychologique de la république.

Les Kurdes étaient officiellement désignés comme des « Turcs des montagnes ». Leur langue fut dénigrée et qualifiée de dialecte turc corrompu. Les noms kurdes furent interdits. La musique kurde disparut de la sphère publique. Le Newroz [Nouvel-an kurde] fut considéré comme un rituel suspect. Même les études et thèses universitaires niaient l’existence d’une identité kurde.

Les Kurdes n’étaient pas seulement opprimés ; ils furent redéfinis, réinterprétés et effacés psychologiquement.

C’est là le véritable pouvoir de la construction de mythes politiques : ils ne se contentent pas de créer des ennemis, ils remodèlent la réalité elle-même.

Les recherches montrent que les récits complotistes présentent souvent les minorités comme à la fois faibles et dangereusement puissantes. D’une part, elles sont marginalisées ; d’autre part, elles sont décrites comme des menaces globales exerçant une influence invisible. Cette contradiction n’est pas une faille du système, mais une composante de sa logique.

Pendant des décennies, les Kurdes ont été dépeints à la fois comme une minorité primitive et comme une menace pour des États entiers. On leur a systématiquement nié la possibilité de défendre des intérêts politiques indépendants. Dans les récits nationalistes, les Kurdes agissent rarement de leur propre initiative ; ils seraient toujours au service d’autrui.

Une autre accusation a façonné la perception des Kurdes jusqu’à aujourd’hui : celle de séparatisme.

En Turquie, en Iran, en Syrie and en Irak, les Kurdes ne sont souvent pas considérés comme des citoyens ayant des revendications culturelles ou politiques légitimes, mais comme un danger pour l’unité territoriale de l’État. Même les revendications relatives aux droits linguistiques, à la reconnaissance culturelle ou à la participation démocratique sont fréquemment interprétées comme des tentatives déguisées de diviser le pays. De ce fait, même un militantisme politique pacifique devient rapidement une question de sécurité.

Ceci révèle la logique psychologique des récits complotistes nationalistes. L’accent n’est pas mis sur les revendications politiques concrètes, mais sur la crainte de perdre le contrôle et l’unité nationale. Le Kurde n’apparaît pas comme un citoyen à part entière, doté de droits, mais comme un « ennemi intérieur » potentiel dont la véritable intention serait d’affaiblir l’État.

Cette délégitimation comporte également une dimension religieuse.

Dans certains milieux islamistes ou nationalistes religieux, les Kurdes sont souvent dépeints comme n’étant pas de « vrais musulmans ». Cela s’explique notamment par le fait que l’identité kurde n’a jamais été historiquement définie uniquement par la religion. La société kurde a longtemps été marquée par un pluralisme ethnique, culturel et religieux. On y trouve des musulmans sunnites, des alévis, des yézidis, des chrétiens, des chiites, des yarsanis et d’autres communautés religieuses. Le partage d’une identité culturelle et ethnique a souvent primé sur les différences religieuses.

Mais cette diversité remet en question les idéologies qui définissent l’identité uniquement par la religion ou le nationalisme.

De ce fait, les Kurdes sont souvent perçus comme culturellement suspects, religieusement insuffisants ou influencés par l’Occident. En particulier lorsque les mouvements kurdes abordent les thèmes de la démocratie, des droits des femmes, de la laïcité ou du pluralisme, de nouvelles figures de l’ennemi émergent. La revendication de liberté n’est plus débattue politiquement, mais moralement et religieusement délégitimée.

Ainsi, l’accusation de séparatisme se conjugue à l’exclusion religieuse pour créer une image de l’ennemi plus globale. Le Kurde apparaît à la fois comme un traître à l’État et comme une menace pour l’ordre religieux.

En Turquie, la « carte arménienne » a également joué un rôle important. Les Kurdes ont été accusés à maintes reprises de collaborer avec les Arméniens ou les puissances occidentales pour détruire l’unité territoriale du pays. Le souvenir de l’effondrement de l’Empire ottoman a été psychologiquement projeté sur les minorités. Les revendications culturelles ont été transformées en une menace existentielle.

Des mécanismes similaires existent en Iran. Les partis kurdes sont souvent décrits comme des instruments des États-Unis, d’Israël ou des services de renseignement occidentaux. Les revendications d’autonomie kurdes ne sont pas perçues comme des revendications de droits politiques ou culturels, mais comme un élément d’un plan géopolitique contre la République islamique.

En Syrie, les groupes kurdes étaient souvent qualifiés d’« agents de l’impérialisme » par les nationalistes lorsqu’ils coopéraient avec les États-Unis pendant la guerre civile. Mais dès que les acteurs kurdes tentaient de négocier indépendamment avec Damas ou de limiter l’influence américaine, de nouvelles suspicions surgissaient. Les Kurdes sont ainsi pris au piège d’un entre-deux politique permanent. Pour certains, ils sont des agents de Washington. Pour d’autres, des séparatistes peu fiables.

Même les acteurs occidentaux les perçoivent souvent moins comme des sujets politiques indépendants que comme des instruments géopolitiques.

L’Europe loue le sacrifice kurde, mais hésite lorsque les droits des Kurdes menacent les alliances régionales. Les gouvernements européens reconnaissent publiquement la lutte des Kurdes contre le groupe État islamique, ainsi que leurs sacrifices et leurs revendications en faveur de la démocratie, des droits des femmes et de la liberté. Mais dès que ces revendications risquent d’avoir des conséquences politiques sur les relations avec Ankara, Bagdad ou Téhéran, elles perdent rapidement de leur importance.

L’Europe et les États-Unis admirent souvent les Kurdes après leur mort. Mais dès qu’ils revendiquent des droits politiques, ils deviennent rapidement un problème géopolitique.

Les États européens recherchent la stabilité, la coopération économique et le contrôle des migrations. Dans ce contexte, les Kurdes apparaissent souvent moins comme détenteurs de droits légitimes que comme une menace potentielle pour l’ordre régional.

Même les récentes tentatives de dialogue politique en Turquie ont rapidement suscité de nouvelles spéculations sur des agendas cachés, des influences étrangères et des négociations secrètes, voire des accords de trahison dissimulés. Les différents camps politiques créent leurs propres mythes, au point que la société ne parvient plus à distinguer la réalité politique de la fiction.

C’est là le véritable danger des théories du complot modernes : elles détruisent la confiance dans la réalité vérifiable. La politique n’apparaît plus comme un processus social ouvert, mais comme une scène contrôlée par des pouvoirs occultes et des arrangements secrets. Les faits perdent de leur importance. Les émotions, la peur et les représentations d’un ennemi collectif dominent la perception du public.

Ces récits n’émergent pas par hasard. Ils sont produits et diffusés par les institutions étatiques, les partis nationalistes, les médias idéologiques et parfois même les élites universitaires. De là, ils s’enracinent profondément dans la société, dans les écoles, les universités, les réseaux sociaux, les familles et les villages.

Lorsqu’un enfant entend pendant des années que la langue kurde n’existe pas, lorsque les chaînes de télévision parlent quotidiennement de terrorisme et lorsque des politiciens affirment que les Kurdes travaillent pour des puissances étrangères, cela crée bien plus qu’une simple opinion politique : cela forge une vision du monde émotionnelle.

La véritable fonction de ces récits est de se soustraire à toute responsabilité politique. Quiconque perçoit les Kurdes comme faisant partie d’un agenda caché n’a plus à affronter l’oppression culturelle, les interdictions linguistiques, les déplacements forcés, les violences de masse ou l’absence de participation démocratique. Les problèmes sociaux deviennent des enjeux sécuritaires. Les minorités deviennent suspectes.

Les Kurdes ont rarement été les artisans des crises du Moyen-Orient. La véritable restructuration de la région a été façonnée par les politiques coloniales, les projets autoritaires d’États-nations, les intérêts énergétiques mondiaux, les interventions internationales et les conflits entre puissances régionales.

Les Kurdes n’ont généralement pas été les créateurs de cet ordre. Ils en ont été les victimes.

La véritable tragédie des Kurdes ne réside peut-être pas seulement dans l’absence d’un État propre. Elle est peut-être plus profonde : dans le fait que, jusqu’à aujourd’hui, la légitimité même de leur existence leur est encore refusée.

Une société qui instrumentalise ses minorités à des fins conspiratrices finit par perdre la capacité de distinguer la vérité de la peur.

Par Jan Ilhan Kizilhan, psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations

Article original (en anglais) à lire sur le site Rudaw « Inventing the Kurdish enemy: how states, nationalism, and conspiracy theories turned a people into an enemy » 

SYRIE. Les gangs de Damas accusés d’avoir exécuté un jeune Kurde près de Hassaké

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SYRIE / ROJAVA – Un jeune Kurde a été enlevé par des membres de la Sûreté générale puis retrouvé mort, portant des traces de torture et de sept impacts de balles, dans la campagne d’Al-Hasakah.

Le crime s’est déroulé dans la zone contrôlée par le gouvernement intérimaire syrien. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le jeune homme, originaire du village de Bayandor (près de Tarbasbiya), vivait à Daldara lorsqu’une patrouille a fait irruption à son domicile pendant la nuit et l’a emmené à bord d’un véhicule.

Les membres des forces de sécurité ont informé le père qu’une enquête était ouverte et lui ont demandé de se présenter le lendemain au centre de détention. Sur place, les autorités ont nié toute implication dans l’arrestation et affirmé n’avoir aucune information sur son fils.

Quelques heures plus tard, le corps du jeune Kurde a été découvert sur un terrain agricole près du village d’Al-Hardo. Il présentait sept impacts de balles, dont trois à la tête, ainsi que de multiples traces de torture.

KURDISTAN. L’utilisation du kurde devient obligatoire pour les enseignes commerciales

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KURDISTAN – ERBIL – Les autorités d’Erbil ont décidé d’imposer l’utilisation obligatoire de la langue kurde sur toutes les enseignes commerciales, dans le but de préserver la langue face à la prolifération des écriteaux en langues étrangères.

« Nous avons émis des directives strictes pour remplacer toutes les enseignes et publicités en langues étrangères par la langue kurde », a déclaré Karzan Abdul Hadi, chef de la municipalité d’Erbil, au journal The New Region.

Ces dernières années, de nombreuses entreprises de la capitale du Kurdistan irakien ont privilégié l’anglais et l’arabe sur leurs façades, au détriment de la langue kurde, suscitant une forte irritation au sein de la population.

Par ailleurs, la municipalité a annoncé le retrait immédiat de toutes les enseignes installées illégalement sur les trottoirs, les murs et les poteaux électriques.

Autres mesures décidées par le conseil municipal :

  • Désencombrement des marchés et espaces publics ;

  • Renforcement du contrôle légal des constructions ;

  • Augmentation des espaces verts.

Le conseil a également ordonné la collecte des chiens errants pour les vacciner et les placer en refuge, une décision qui suscite déjà la controverse. Les refuges de la région du Kurdistan restent en effet sous-équipés, insalubres et dépourvus de nourriture, d’eau et d’ombre, rendant les conditions particulièrement dures pour les animaux, surtout durant les étés caniculaires.

Pour rappel, la Région du Kurdistan avait adopté fin 2022 sa première loi sur la protection animale interdisant l’abattage des chiens errants. Près de quatre ans plus tard, les maltraitances et les tueries restent pourtant fréquentes.

Selon le Parti vert du Kurdistan, plus de 300 000 chiens errants errent dans les rues de la région.

SYRIE. Dix détenus tués sous la torture depuis début 2026

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SYRIE / ROJAVA – Dix détenus issus des minorités ethniques et religieuses (Kurdes, Alaouites, Druzes, Chiites) sont morts sous la torture depuis le début de l’année 2026, a dénoncé samedi l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). L’organisation fait état d’une « augmentation alarmante » des décès liés aux mauvais traitements dans les prisons syriennes.

« Ces morts surviennent dans un contexte de violations graves des droits des détenus, d’absence de contrôle judiciaire et d’arrestations arbitraires massives », a indiqué l’OSDH, basée au Royaume-Uni. Neuf des dix victimes appartiennent à des minorités.

Parmi elles figurent des Alaouites (dont un mort à Homs le 8 janvier après deux semaines de détention), des Kurdes (un tué à Raqqa en moins de 48 heures et quatre autres à Sheikh Maqsoud et al-Ashrafiyah, quartiers kurdes d’Alep), un Chiite et un Druze d’As-Suwayda.

Ces décès interviennent dans un climat de violences sectaires ciblant les Alaouites depuis mars 2025 (1 700 civils tués selon l’OSDH), les Druzes de Soueïda depuis été 2025 et les Kurdes depuis janvier 2026.

En mars, le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR) avait déjà recensé 1 108 arrestations arbitraires et 32 décès sous la torture.

IRAN. Le régime intensifie la persécution des minorités

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IRAN / ROJHILAT – Les forces de sécurité iraniennes intensifient leur répression contre les minorités ethniques et religieuses, avec une pression particulièrement forte sur la population kurde du Rojhilat (Kurdistan oriental). En seulement quatre jours, de nombreuses arrestations violentes, détentions au secret et exécutions ont été signalées, principalement dans les provinces kurdes et baloutches.

Arrestations massives de Kurdes

Plusieurs Kurdes ont été arrêtés ces derniers jours dans différentes villes du Rojhilat (Kurdistan oriental) :

  • Sabah Bevara, un jeune Kurde, a été arrêté de manière violente à Piranshahr le 16 mai.

  • Shahram Pasupish a également été arrêté à Piranshahr ; sa localisation actuelle reste inconnue.

  • Forouzan Eslami, une professeur kurde, a été interpellée à Urmia le 15 mai.

  • Seyed Ali Qoreishi, chanteur kurde, demeure détenu au secret à Bukan.

  • Amir Yousofi a été arrêté à Bukan puis transféré à la prison d’Urmia.

  • Siavash Azizi Aghdam est maintenu en détention au secret à Mahabad depuis plus de trois semaines.

Par ailleurs, Mohammadreza Faryadi reste détenu au secret dans la province d’Ilam, tandis que la prisonnière politique kurde Varisheh Moradi s’est vu infliger six mois de prison supplémentaires.

Exécutions et lourdes condamnations

La vague répressive s’accompagne d’exécutions rapides :

  • Reza Soleimani, Kurde, a été exécuté le 15 mai à la prison centrale de Qom.

  • Mohammad Abbasi a été exécuté le 13 mai dans un contexte d’accélération des pendaisons.

  • Ehsan Afrashteh, prisonnier politique, a été exécuté secrètement pour « espionnage ».

  • Cinq autres prisonniers ont été pendus le 13 mai dans les prisons de Birjand, Tabriz, Kerman et Gorgan.

Des cas préoccupants concernent également d’anciens prisonniers politiques, comme Hamid Ghaeinnezhad, arrêté à nouveau malgré un état de santé grave.

Répression plus large contre les minorités

La répression ne touche pas uniquement les Kurdes. Les Baloutches et d’autres minorités sont également visés :

  • Le religieux baloutche Farouq Hamli a passé 43 jours en détention au secret.

  • Un homme turc a été tué par des forces Basij à Bonab après que celles-ci ont ouvert le feu sur son véhicule.

  • Mohammad Maleki, militant civil turc, est détenu au secret.

  • Plusieurs manifestants, dont Zahra Mousavi condamnée à 10 ans et 6 mois à Mashhad et Samira Rezvanifar, font face à de lourdes peines ou à une situation juridique incertaine.

Contexte

Ces arrestations et exécutions interviennent dans un climat de forte tension en Iran. Les autorités ciblent systématiquement les voix dissidentes issues des minorités ethniques, souvent accusées de « séparatisme », d’« espionnage » ou de participation à des manifestations. Les détentions au secret, les transferts arbitraires et l’absence d’informations sur le sort des détenus constituent des pratiques courantes qui inquiètent les organisations de défense des droits humains.

Le Rojhilat reste l’une des régions les plus touchées par cette répression structurelle, les Kurdes étant régulièrement discriminés sur les plans linguistique, culturel et politique.

Cette nouvelle flambée répressive intervient alors que l’Iran fait face à des difficultés économiques et à des tensions régionales, le régime semblant vouloir étouffer toute forme de contestation interne par une démonstration de force.

Les organisations kurdes et internationales de défense des droits de l’homme appellent à une vigilance accrue face à cette escalade qui risque de s’aggraver dans les prochaines semaines.

SYRIE. Des juges de l’AANES en entretiens à Damas pour intégrer la justice syrienne

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SYRIE / ROJAVA – Une centaine de juges de l’AANES se rendent cette semaine à Damas pour des entretiens avec le ministre syrien de la Justice, première étape vers l’accréditation de 40 d’entre eux dans le système judiciaire officiel. 

Cette démarche fait suite à une réunion entre Mazloum Abdi et le Conseil de justice kurde, dans le cadre de l’intégration judiciaire en cours dans le nord-est de la Syrie, a indiqué samedi à North Press une source juridique proche de l’AANES..

Selon la même source, le gouvernement de transition prévoit d’affecter directement 20 juges sélectionnés dans les tribunaux du gouvernorat de Hassaké, tandis que les 20 autres suivront une formation complémentaire à l’Institut supérieur de la magistrature avant d’exercer pleinement leurs fonctions.

Cette évolution intervient après une réunion tenue la semaine dernière entre Mazloum Abdi, commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), et des représentants du Conseil de justice de l’AANES. Les discussions ont notamment porté sur les modalités d’intégration de l’institution judiciaire kurde au ministère syrien de la Justice.

Le sujet de l’intégration judiciaire suscite depuis peu un vif débat à Hassaké, particulièrement depuis que la suppression de la langue kurde sur l’enseigne du palais de justice a provoqué des manifestations. Les protestataires exigent que le kurde figure aux côtés de l’arabe sur la signalétique officielle des tribunaux.

Ces dernières années, l’AANES avait développé son propre système judiciaire dans les régions sous son contrôle, avec des tribunaux, des juges, des procureurs et des avocats chargés de traiter les affaires locales.

Cette nouvelle initiative témoigne de la poursuite de la coordination entre Damas et l’AANES sur l’avenir des institutions dans le nord-est de la Syrie, dans le cadre des négociations plus larges sur l’intégration administrative et institutionnelle du pays.

Au Rojava, toute une génération a grandi avec une éducation en langue kurde

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SYRIE / ROJAVA — Depuis 2012, plus d’un million d’enfants du Rojava ont reçu une éducation dans leur langue maternelle. Ce qui n’était qu’un rêve sous des décennies de répression baasiste est devenu une réalité tangible : une génération entière grandit aujourd’hui en kurde.

La révolution du Rojava a aussi été une révolution linguistique. Dès le début de l’insurrection populaire en 2012, les Kurdes ont décidé de reprendre leur langue malgré la guerre civile et les sièges successifs. L’Institut de la langue kurde (Saziya Zimanê Kurdî) a ouvert des académies à Kobanê, Afrin et Dêrik, tandis qu’une conférence historique à Amûdê posait les bases d’un enseignement public en kurde.

« Nous n’avons pas renoncé »

Semira Hec Elî, coprésidente du Comité de l’éducation de l’Administration autonome, revient sur cette période particulièrement difficile :

« Daech encerclait la région, le régime baasiste contrôlait encore le système éducatif. Ils défonçaient les portes des écoles and rappelaient les enseignants. Nous avons malgré tout imposé le kurde du primaire au lycée. Ce fut extrêmement dur, nous manquions de tout : moyens financiers, manuels, enseignants. Mais personne n’a reculé. »

Les premiers pas ont été faits dans la région de Cizîrê (Jazira). Des enseignants militants donnaient clandestinement des cours d’histoire et de littérature kurde, trois heures par semaine, souvent au péril de leur vie. En 2013, les premières académies ont vu le jour : Şehîd Ferzat Kemenger à Afrin, Şehîd Viyan Amara à Kobanê, et l’Académie Celadet Bedirxan à Qamishlo.

Officialisation et multilinguisme

Avec la proclamation des cantons en janvier 2014, le kurde est progressivement devenu langue d’enseignement officielle. En 2016, il est généralisé à tous les niveaux scolaires. Le système repose sur le paradigme de la nation démocratique d’Abdullah Öcalan : une éducation multiculturelle et multilingue. Les enfants kurdes, arabes et syriaques étudient aujourd’hui dans leur langue maternelle.

Chiffres actuels :

  • Région de Jazira : 60 221 élèves dans 1 790 écoles, 6 221 enseignants.

  • Région de l’Euphrate : 43 495 élèves dans 300 écoles, 2 650 enseignants.

Au total, 103 716 élèves étudient actuellement dans leur langue maternelle.

Des universités en kurde

L’ambition ne s’est pas arrêtée à l’école. L’Université du Rojava a ouvert en 2016, suivie par l’Université de Kobanê en 2017. Aujourd’hui, plus de 3 000 étudiants sont inscrits à l’Université du Rojava (12 facultés, 3 écoles professionnelles) et près de 3 200 à Kobanê (dont beaucoup en enseignement à distance). Des milliers de diplômes ont déjà été délivrés, y compris les premiers doctorats en langue kurde.

Zêna Elî, coprésidente de l’Université du Rojava, résume :

« Nous sommes partis de rien. Pas de bâtiments adaptés, pas de budget, pas d’enseignants. Tout a été construit par nous-mêmes. »

Culture et mémoire

La révolution linguistique dépasse largement l’école. La musique traditionnelle est archivée (plus de 275 chansons collectées par Hunergeha Welat), des films et documentaires sont produits en kurde par la Commune du Film du Rojava (Komîna Fîlma Rojava), et la toponymie kurde a été rétablie (noms de rues, hôpitaux, places).

Les martyrs de la langue et de la révolution ont également été honorés à travers de nombreux cimetières qui portent leur nom.

Le plus beau symbole

Comme le souligne Semira Hec Elî, le plus grand succès reste celui-ci :

« Les enfants que nous avons scolarisés en kurde enseignent aujourd’hui la grammaire à leurs propres parents. On disait que le kurde n’était pas une langue de science ni d’éducation. Le Rojava a prouvé le contraire. »

Aujourd’hui, une génération autonome, fière et multilingue est en train d’émerger au Rojava.

ANF

TURQUIE. Profanations de deux sanctuaires alévis

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TURQUIE / KURDISTAN – Les tombes de Düzgün Baba et d’Elif Ana, deux figures majeures de la foi alévie chez les Kurdes, ont été profanées en moins de 24 heures. Après le vandalisme du sanctuaire de Düzgün Baba la veille à Dersim, c’est le tombeau d’Elif Ana, dans le district de Pazarcık à Kahramanmaraş, qui a été attaqué hier.

Au sanctuaire de Düzgün Baba, situé à Nazımiye (Dersim) et considéré comme l’un des lieux de pèlerinage les plus importants de l’alévisme, les « empreintes de pas » sacrées ont été creusés et vandalisées.

Le lendemain, dans le complexe du sanctuaire d’Elif Ana à Pazarcık, la statue de Mehmet Baba a été incendiée et plusieurs arbres environnants ont été endommagés.

Une personne en garde à vue

Une personne identifiée comme M.S.Ç., originaire d’Adıyaman, a été placée en garde à vue. Selon les informations disponibles, l’individu s’était rendu au sanctuaire la veille, était resté longtemps dans les environs, puis était revenu le lendemain pour commettre l’attaque.

« Une vague systématique d’attaques contre notre foi »

Dans un communiqué, les associations démocratiques alévis (en kurde: Komeleyên Elewiyan a Demokratîk; en turc: Demokratik Alevi Dernekleri), DADA a dénoncé l’attaque du tombeau d’Elif Ana :

« Cette attaque n’est pas un cas isolé, mais une vague systématique contre notre foi et notre identité. Nous connaissons ces forces obscures et le climat qui les encourage. Ne touchez pas à nos lieux sacrés. (…) Ces attaques visent notre mémoire collective et notre foi. Les responsables, ainsi que ceux qui les soutiennent, doivent être traduits en justice. »

« Ce n’est pas un acte anodin »

Le MARDEF (Fédération des associations alévies) a exprimé sa profonde tristesse et sa vive inquiétude dans un communiqué. L’organisation refuse de qualifier l’acte d’« incident isolé commis par une personne souffrant de troubles mentaux » :

« Les informations dont nous disposons actuellement rendent difficile de considérer cet incident comme un simple acte individuel. »

Le MARDEF exige une enquête approfondie, complète et transparente, portant sur tous les aspects et liens possibles de l’attaque, et appelle les autorités à ne pas minimiser les faits.

L’organisation a également appelé les citoyens à faire preuve de vigilance et à rejeter toute forme de provocation.

« Une attaque contre notre foi et nos valeurs communes »

Le Pazarcık Kulturzentrum Mainz, basé en Allemagne, a également condamné fermement ces profanations :

« Cette attaque contre des lieux sacrés qui occupent une place profonde dans la mémoire spirituelle de notre société et contre notre patrimoine culturel commun constitue une attaque manifeste contre les valeurs communes de notre peuple. »

L’organisation demande que les responsables directs ainsi que toutes les structures ayant pu orchestrer ou encourager ces actes soient traduits en justice.

Des attaques qui rappellent les pogroms ciblant les Kurdes alévis

Ces attaques s’inscrivent dans une longue histoire de violences ciblées. Depuis le massacre de Dersim en 1937-1938, les Kurdes alévis ont été victimes de plusieurs pogroms systémiques, notamment les massacres de Maraş (1978), Çorum (1980), Sivas-Madimak (1993) et le quartier Gazi à Istanbul (1995).

ROJAVA. Un jeune Kurde exécuté dans la campagne de Tel Kocher

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SYRIE / ROJAVA – Le corps de Jalal Ahmad Barakat (alias Hassan), un jeune Kurde de 25 ans, a été retrouvé vendredi soir près du village de Dardara, dans la campagne de Tel Kocher. La veille, il avait été enlevé de son domicile par une patrouille qui s’est présentée comme appartenant aux forces de sécurité générale du gouvernement intérimaire, selon l’agence ANHA qui cite la famille de la victime.

Originaire du village de Biandour dans la campagne de Tirbespiye, Jalal résidait depuis plusieurs années à Tel Kocher. Selon ses proches, une patrouille a fait une descente à son domicile tard mercredi soir et l’a emmené pour un « interrogatoire », promettant de le ramener rapidement.

Tout contact avec lui a été perdu dès son arrestation. Son corps a été découvert le lendemain soir dans un champ agricole de Dardara.

Jalal travaillait depuis des années dans l’agriculture aux côtés de sa famille et était bien connu dans la région. Il a été inhumé samedi soir dans son village natal de Biandour, en présence de ses proches et de nombreux villageois.

Des appels se multiplient désormais pour que la lumière soit faite sur les circonstances de cet assassinat et pour que les responsables soient identifiés et traduits en justice.

TURQUIE. La langue kurde menacée d’extinction

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TURQUIE / KURDISTAN – Bien que le kurde ne soit plus officiellement interdit en Turquie, dans les faits, la langue est toujours perçue comme une menace. Des micros coupés en plein discours au Parlement aux lettres blocs en prison pour « frais de traduction », la répression persistante du kurde le met en danger de disparition d’ici quelques décennies.

Depuis 20 ans, les Kurdes célèbrent le 15 mai comme la « Cejna Zimanê Kurdî » (Journée de la langue kurde). Cette date commémore la parution, à Damas en 1932, du premier numéro de Hawar (Le Cri), le premier magazine en langue kurde publié en caractères latins, grâce à l’impulsion de Celadet Ali Bedirxan.

Le lancement de Hawar a marqué un tournant majeur dans le développement et la normalisation de la langue kurde. Le nom de la revue, symbole de la langue et de la littérature kurdes, signifie « cri », « clameur » ou « appel ». Ce « hawar » peut aussi être lu comme un appel à l’éveil lancé au peuple kurde.

Durant les années de publication du magazine, le kurde, notamment en Turquie, était visé par une politique d’assimilation systématique. De 1925 aux années 1980, l’État turc a officiellement nié son existence. Parler kurde était interdit, des amendes étaient infligées pour chaque mot prononcé en public, et les noms des villes et villages kurdes ont été turcisés dans les années 1930 et 1940.

Si une relative tolérance est apparue après 1960, la situation s’est brutalement aggravée après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980. Le kurde a alors été interdit dans tous les espaces publics et privés, entraînant l’arrestation et l’emprisonnement de dizaines de personnes qui parlaient, chantaient ou publiaient en kurde.

Ce n’est qu’au début des années 2000, dans le cadre du processus d’adhésion à l’Union européenne, que la Turquie a accordé une plus grande liberté d’expression en kurde. Ces espoirs de démocratisation se sont toutefois effondrés avec l’échec du processus de paix de 2013-2015. Depuis, le kurde fait à nouveau l’objet de restrictions sévères.

Le kurde autorisé par la loi, interdit dans la pratique

Aujourd’hui, aucun quotidien kurde imprimé n’est publié en Turquie. Le kurde est légal sur le papier, mais subit une répression de fait, des tribunaux aux prisons, des hôpitaux aux aéroports.

À Yuksekova (Gever), ville entièrement kurde, les annonces à l’aéroport sont diffusées en turc et en anglais, mais jamais en kurde. Dans de nombreuses prisons, les lettres écrites en kurde par les détenus politiques ne sont pas transmises ou font l’objet de frais de traduction. Devant les tribunaux, bien que le droit de se défendre dans sa langue maternelle soit reconnu, les accusés qui choisissent le kurde se heurtent souvent à l’absence d’interprète — qu’ils doivent payer eux-mêmes. Plus leur défense est longue, plus elle coûte cher.

À l’hôpital du parc médical d’Elazığ (Xerpêt), une carte linguistique propose des services dans 17 langues aux patients ne parlant pas turc : japonais, flamand, albanais… mais pas le kurde, alors que le turc et le kurde sont les deux langues les plus parlées dans la région.

Au Parlement turc, les micros des députés sont coupés dès qu’ils parlent kurde, et la langue est enregistrée comme « langue inconnue ». L’arabe et l’anglais, en revanche, sont acceptés sans problème. Les paroles prononcées en kurde par les Mères de la Paix ont été consignées dans le procès-verbal par de simples points de suspension (« … »).

L’année dernière, lors de la cinquième réunion de la Commission nationale pour la solidarité, la fraternité et la démocratie (créée en août 2025 dans le cadre du processus de résolution de la question kurde), les Mères de la Paix se sont vu refuser le droit de s’exprimer en kurde. Leurs paroles ont été réduites à « … » dans le compte-rendu officiel.

Dans leur déclaration finale, elles ont demandé : « Comment un État incapable de faire la paix avec la langue kurde peut-il résoudre la question kurde ? »

L’éducation en kurde sous pression

L’hostilité envers le kurde touche également l’éducation. Des millions d’enfants kurdes ne peuvent pas étudier dans leur langue maternelle. Les initiatives privées elles-mêmes sont harcelées.

Le 1er août 2025, les autorités ont fermé l’Association de recherche sur la langue et la culture Avesta à Izmir, qui proposait des cours de kurde depuis 2018. Le 25 mars 2026, la Direction provinciale de l’éducation nationale de Van a infligé une amende de 400 050 livres turques à l’association ARSÎSA (Ercis), accusée d’« activités éducatives non autorisées » pour ses cours de kurde.

Tuncay Taştan, administrateur d’ARSÎSA, souligne l’absurdité : « Nos statuts mentionnent clairement les cours de langue et l’État les avait officiellement approuvés. Deux semaines plus tard, nous recevions une amende pour enseigner le kurde. » Il dénonce également le harcèlement policier auprès des étudiants et de leurs familles, ainsi que la surveillance constante de l’association.

Le kirmanjki (zazakî) en danger d’extinction

Après le kurmandji, le kirmanjki (aussi appelé zazakî, dimlî ou kirdkî) est le deuxième dialecte kurde le plus parlé en Turquie. Inscrit en 2008 sur la Liste des langues en danger de l’UNESCO, il est aujourd’hui considéré comme menacé d’extinction. Le kurmandji pourrait connaître le même sort dans les 50 prochaines années.

Principalement parlé à Dersim, Elazığ, Erzincan, Bingöl et Diyarbakır, ainsi que dans les métropoles comme Istanbul et Izmir, il compterait entre 2 et 6 millions de locuteurs.

Le groupe Vate, fondé à Stockholm en 1996, travaille à la standardisation et à la modernisation du kirmanjki. Son membre Deniz Gunduz indique qu’ils ont compilé 15 000 à 16 000 mots, standardisé près de 50 000 termes et élaboré des règles grammaticales pour éviter la disparition de la langue.

Pour Gunduz, la survie du kurde passe par un soutien institutionnel fort : « Une langue ne peut survivre si elle n’est pas une langue d’enseignement. » Il appelle également les politiciens, maires et dirigeants kurdes à utiliser davantage le kurde au quotidien pour renforcer son statut et assurer sa transmission.

Article de Nedim Türfent pour le site The Amargi à lire sous le titre de « Kurdish faces extinction thanks to Turkish policies« 

 

Dargecit : Quand la Turquie prescrit l’impunité des disparitions forcées des Kurdes

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TURQUIE / KURDISTAN – En 1995 et 1996, dans la province kurde de Mardin (Mêrdîn), cinq adultes et trois enfants ont été enlevés et assassinés dans ce qui est connu sous le nom d’affaire Dargecit JITEM. Cette semaine, la Cour suprême turque a classé l’affaire pour prescription, clôturant ainsi l’un des procès les plus emblématiques sur les disparitions forcées des années 1990, sans qu’aucun coupable n’ait été condamné — malgré des preuves accablantes, dont la découverte des corps dans un puits scellé.

Le puits avait été obturé par d’énormes pierres. Après des fouilles infructueuses, les procureurs et experts médico-légaux avaient quitté les lieux. Mais les proches des disparus, guidés par des témoignages locaux, ont insisté pour explorer un autre point. En attendant les engins de chantier, deux d’entre eux sont descendus dans le puits et ont commencé à retirer les pierres à mains nues.

Des années plus tard, l’avocate Eren Keskin se souvenait de ce moment : les proches creusaient « dans l’espoir de trouver un vivant ». Sous les pierres, ils ont d’abord découvert du bois calciné, puis des ossements humains. Hazni Dogan, frère de la victime Seyhan Dogan, a reconnu un vêtement parmi les restes : « C’est le pull de mon frère », a-t-il dit.

Ces ossements ont constitué l’une des preuves les plus concrètes des disparitions forcées perpétrées dans les provinces kurdes durant les années 1990. Pourtant, l’affaire Dargecit a été classée sans qu’aucune justice ne soit rendue.

La géographie des disparitions forcées

Dans les années 1990, le Kurdistan turc vivait sous le régime de l’OHAL (état d’urgence). Évacuations de villages, exécutions extrajudiciaires, torture, détentions illégales et disparitions forcées faisaient partie du quotidien sécuritaire. Des personnes étaient arrêtées à leur domicile, dans la rue ou aux checkpoints. Certaines ont été vues pour la dernière fois dans des commissariats de gendarmerie ou des lieux de détention clandestins. D’autres ont été retrouvées mortes au bord des routes, dans des puits ou des champs. Beaucoup n’ont jamais réapparu.

Selon les organisations de défense des droits humains, des milieux de personnes ont disparu de force pendant cette période. Le nombre exact reste inconnu. Après 2009, seules 12 affaires impliquant 84 individus ont été portées devant les tribunaux.

Les plaintes des familles étaient souvent ignorées, les proches menacés, et les disparus systématiquement accusés d’appartenir au PKK ou d’être « partis dans les montagnes ». L’État niait même les avoir détenus, rendant toute recherche de vérité impossible.

« L’accusation n’a jamais mené d’enquête suffisamment approfondie pour exposer pleinement l’immense structure du JITEM et son caractère organisé. De ce fait, le caractère systématique du crime a été rendu invisible. »

JITEM, les forces secrètes de l’État

Longtemps niée par le gouvernement turc, l’existence du JITEM (Gendarmerie, Renseignement et Contre-Terrorisme) a pourtant été établie par des rapports parlementaires, des témoignages et des dossiers judiciaires. Malgré cela, cette structure n’a jamais fait l’objet de poursuites sérieuses. Les affaires ont été fragmentées, traînées en longueur, et ont le plus souvent abouti à des acquittements ou à la prescription.

Aujourd’hui, aucune affaire de disparition forcée des années 1990 n’est plus active. Pour Esra Kılıç, avocate au Memory Center, cette issue n’a rien d’accidentel : « L’accusation n’a jamais mené d’enquête suffisamment approfondie pour exposer pleinement l’immense structure du JITEM et son caractère organisé. De ce fait, la dimension systématique du crime a été occultée. »

Le dossier Dargecit

L’affaire concerne huit personnes, dont trois enfants, disparues entre 1995 et 1996 dans le district de Dargecit. Sept étaient des civils enlevés lors de perquisitions. La huitième était le sergent spécialiste Bilal Batırır, lui-même impliqué dans les faits selon les témoignages. Avant sa propre disparition, il avait confié à son épouse que des personnes avaient été tuées et jetées dans des puits sur ordre du commandant de la gendarmerie du district, Mehmet Tire.

Les familles ont porté plainte dès 1995, sans résultat pendant des années. Les fouilles n’ont commencé qu’en 2012. Les ossements de sept civils ont été retrouvés ; ceux de Batırır restent introuvables.

Dix-huit personnes ont été mises en accusation, dont des commandants de gendarmerie (Hursit Imren, Mahmut Yılmaz, Haydar Topçam, Mehmet Tire) ainsi que des soldats et gardes villageois. Le procès a été transféré à Adıyaman pour « raisons de sécurité ». En 2022, le tribunal a acquitté tout le monde. La cour d’appel a confirmé ces acquittements en 2024.

L’avocat Erdal Kuzu souligne l’absurdité : « Les corps ont été retrouvées. Le MIT a transmis des documents. Des témoins ont parlé. Le préfet de l’époque a été sollicité par les familles. Des personnes entrées vivantes dans les commissariats ont été retrouvées mortes. Il n’y a pas de preuves plus convaincantes. »

Pour Kuzu, le verdict reflète une protection institutionnelle : « Ces crimes n’étaient pas des incidents isolés. Ils ont été commis au nom de l’État. Si ces individus sont punis, l’État lui-même sera puni. »

Le temps au service de l’impunité

Le dossier a été intentionnellement retardé. Trois jours après l’expiration du délai de prescription de 30 ans, le 8 mars 2026, la Cour de cassation a prononcé le non-lieu. « Le dossier a été délibérément laissé en suspens pendant plus de deux ans et poussé jusqu’à la prescription », dénonce Erdal Kuzu.

Esra Kılıç parle d’une méthode systématique : retarder les procédures, fragmenter les dossiers, éviter d’établir les liens et laisser le temps effacer les responsabilités.

En droit international, la disparition forcée est un crime continu tant que le sort de la personne n’est pas élucidé et que les auteurs ne sont pas jugés. Elle constitue souvent un crime contre l’humanité, imprescriptible. La Turquie n’a pas ratifié la Convention internationale sur les disparitions forcées et ne la reconnaît pas comme infraction autonome dans son code pénal.

La surveillance de la mémoire

Depuis 1995, les Mères du Samedi veillent place Galatasaray à Istanbul pour réclamer vérité et justice. Cet espace de mémoire a été violemment réprimé, notamment en 2018. Malgré les décisions de la Cour constitutionnelle, les restrictions persistent.

Pour Esra Kılıç, le droit à la vérité est à la fois individuel et collectif : « Nous avons tous le droit de savoir ce qui s’est passé et qui en est responsable. »

Esra Kilic

Alors que s’ouvre un nouveau processus de paix après la dissolution du PKK en 2025, les avocats insistent : une paix durable nécessite reconnaissance des violations, commissions de vérité, espaces de mémoire et réécriture du récit officiel.

Erdal Kuzu

« Ces meurtres étaient politiques ; la justice devra elle aussi être politique », conclut Erdal Kuzu.

Malgré l’issue judiciaire amère, les familles ont gagné une victoire symbolique : elles ont des tombes où se recueillir et ont fait entendre leur voix bien au-delà de Dargecit. La vérité, elle, ne sera jamais prescrite.

 

Article de Rengin Azizoğlu pour le site The Amargi publié en anglais sous le titre de « Wells, bones, and the statute of limitations: how the Turkish state gets away with murder » 

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