COLONIALISME. Les Kurdes qui revendiquent l’unification du Kurdistan ne sont pas des « séparatistes ». Les vrais séparatistes sont les États turc, perse et arabes car ce sont eux qui ont divisé le Kurdistan en quatre avec des frontières coloniales qui ont défiguré le pays des Kurdes.
Le Kurdistan : une entité historique fragmentée par les empires et les traités modernes
Le Kurdistan n’est pas une invention récente. Depuis des siècles, les régions majoritairement kurdes – couvrant des montagnes du Taurus et du Zagros – formaient un espace culturel, linguistique et parfois politique cohérent, connu sous le nom de « Kurdistan » dès l’époque médiévale (notamment sous les Seljoukides et les Ottomans, où le terme désignait une province administrative). Les Kurdes, peuple indo-européen distinct des Turcs, Perses et Arabes, y vivaient en majorité, avec leurs dialectes (kurmanji, sorani, zazakî, etc.), leurs traditions et une identité forgée par des principautés semi-autonomes (comme celles de Botan, Soran ou Baban).
La division moderne du Kurdistan s’est opérée en plusieurs étapes :
- Au XVIIe siècle, le traité de Qasr-e Shirin (1639) entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide (persan) trace une première ligne de partage approximative, coupant le Kurdistan en deux zones d’influence ottomane et persane.
- Après la Première Guerre mondiale, l’effondrement de l’Empire ottoman ouvre une fenêtre historique. Le traité de Sèvres (1920) prévoit explicitement un Kurdistan indépendant ou autonome (articles 62-64). Mais Mustafa Kemal Atatürk, à la tête du mouvement national turc, rejette ce traité. Le traité de Lausanne (1923) l’annule purement et simplement : aucune mention du Kurdistan, et les territoires kurdes ottomans sont intégrés à la nouvelle République de Turquie.
- Parallèlement, les accords secrets Sykes-Picot (1916) entre la France et le Royaume-Uni découpent les territoires arabes ottomans (Syrie, Irak, Liban, Palestine), intégrant les régions kurdes du sud (actuel Kurdistan irakien et syrien) dans des mandats britanniques et français. Ces frontières artificielles, dictées par les intérêts coloniaux (pétrole de Mossoul, contrôle stratégique), ignorent totalement les réalités ethniques.
Ainsi, en quelques années, le Kurdistan historique se retrouve morcelé en quatre parties principales :
- Kurdistan du Nord (sous l’occupation de la Turquie) : environ 15-20 millions de Kurdes, assimilés de force sous le label « Turcs des montagnes ».
- Kurdistan du Sud (sous l’occupation d’Irak) : région autonome depuis 1991, avec un gouvernement régional (KRG) et un référendum d’indépendance en 2017 (92 % pour le « oui », mais bloqué internationalement).
- Kurdistan de l’Est (ou Rojhilat, sous l’occupation iranienne) : réprimé sous la République islamique, avec des soulèvements récurrents (comme après la mort de Jina Mahsa Amini en 2022).
- Kurdistan de l’Ouest (ou Rojava, sous l’occupation syrienne) : administration autonome depuis 2012, modèle démocratique confédéral, mais menacée par les invasions turques.
Séparatisme ou irrédentisme ? L’inversion du terme
Dans le langage de ces quatre États coloniaux, toute revendication kurde d’autonomie ou d’unification est qualifiée de « séparatisme » : le PKK en Turquie, le PJAK en Iran, etc. Pourtant, ce sont ces États même qui ont séparé les Kurdes les uns des autres par ces frontières coloniales défigurant le Kurdistan :
- Les Kurdes ne cherchent pas à se séparer d’une entité homogène qu’ils auraient quittée ; ils demandent la réunification d’un peuple et d’un territoire artificiellement divisé par des puissances extérieures et par les nationalismes étatiques post-ottomans.
- C’est une forme classique d’irrédentisme (revendication de territoires « non-rédemptés » ou « perdus »), comparable à d’autres cas historiques (comme l’Alsace-Lorraine pour la France après 1871, ou certaines revendications pan-arabes ou pan-iraniennes).
- Les États turc, persan et arabe (dans leurs versions nationalistes) ont intégré des territoires kurdes majoritaires par la force ou par des traités coloniaux, puis imposé une assimilation culturelle (interdiction de la langue kurde à certaines époques, déportations, etc.). Ils sont donc les « séparatistes » au sens où ils ont séparé une nation préexistante.
Cette perspective est largement partagée dans les milieux kurdes et sur les réseaux. Elle inverse le stigmate : au lieu d’être accusés de vouloir « briser » des États, les Kurdes accusent ces États d’avoir brisé le leur.
Conséquences et actualité
Aujourd’hui, les Kurdes restent la plus grande nation sans État au monde (environ 35-45 millions de personnes). Leurs luttes varient : autonomie réelle en Irak, confédéralisme démocratique en Syrie, résistance armée en Turquie et Iran. Mais la revendication d’un Kurdistan unifié reste symbolique et lointaine, bloquée par :
- La géopolitique régionale (opposition farouche de la Turquie, l’Iran et souvent l’Irak).
- Le manque d’unité kurde interne (divisions entre partis comme KDP, PKK, PYD).
- L’absence de soutien international fort (les puissances occidentales préfèrent des alliés kurdes tactiques contre Daech ou l’Iran, sans reconnaître un État indépendant).
Pourtant, l’argument reste puissant : qualifier les Kurdes de « séparatistes » occulte l’histoire coloniale et impériale qui a tracé ces frontières. Demander l’unification, c’est revendiquer le droit à l’autodétermination d’un peuple fragmenté, non pas détruire des États, mais corriger une injustice héritée du XXe siècle.
En somme, ce n’est pas le rêve kurde d’unité qui fragmente le Moyen-Orient : c’est la division imposée il y a un siècle qui continue de générer conflits, répressions et instabilités. Les Kurdes ne séparent pas ; ils tentent de recoller ce qui a été brisé.