Jin, Jîyan, Azadî : Universalité sans effacement des racines kurdes
Histoire oubliée : la brève liberté du Kurdistan (1979) et l’année où Khomeini y a mis fin (1980)
Au lendemain de la révolution de 1979, les cités kurdes d’Iran ont connu une brève période d’autogestion par le biais de conseils locaux. Cette expérience démocratique prit fin brutalement en 1980, sous l’impulsion de Khomeini, faisant du Kurdistan le premier grand champ de bataille du nouveau régime.
La confrontation entre le peuple kurde et la République islamique (RII) est une caractéristique structurelle du régime depuis sa fondation. Perçus d’emblée comme une menace, les Kurdes ont boycotté le référendum de mars 1979 et refusé l’ordre théocratique. Au Rojhilat, ils ont instauré des conseils de villages et de villes, pratiquant une démocratie participative qui organisait la vie quotidienne.
Cette autonomie était intolérable pour le pouvoir clérical. Qualifiant immédiatement ce projet de menace pour l’« intégrité territoriale », Téhéran a déchaîné le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), alors naissant, et ses juges de la charia. Ce qui suivit ne fut pas une opération de police temporaire, mais une répression militarisée et systémique.
La première confrontation (1979-1980)
Les premiers mois post-révolutionnaires furent marqués par une escalade fulgurante de la violence. Lors du « Newroz sanglant » de Sanandaj (18-21 mars 1979), les milices islamistes et le CGRI attaquèrent les organisations kurdes et de gauche, faisant environ 200 morts sous les tirs d’hélicoptères de combat. Le conflit gagna rapidement Naqqadeh, Paveh et Mahabad. En juillet 1979, l’exode de protestation à Mariwan vit des milliers d’habitants quitter la ville durant quinze jours pour dénoncer la militarisation et les campagnes médiatiques hostiles, suscitant un élan de solidarité à travers l’Iran.
« Cette expérience d’autonomie était intolérable pour le nouveau pouvoir clérical, qui a immédiatement considéré l’autonomie kurde comme une menace pour l’intégrité territoriale et a déchaîné les Gardiens de la révolution et les juges de la charia pour la réprimer. »
Le 19 août 1979, Khomeiny déclara officiellement le djihad, qualifiant les rebelles kurdes de mohareb (« ceux qui font la guerre à Dieu »). L’armée et le CGRI furent massivement mobilisés. La première guerre du Kurdistan (août-septembre 1979) imposa un contrôle militaire sur les centres urbains. Malgré un bref cessez-le-feu, les hostilités reprirent en avril 1980. Cette seconde guerre fit environ 10 000 victimes kurdes, marquées par des bombardements de zones civiles, des tortures et des exécutions systématiques.
Sous l’égide du juge de la charia Sadegh Khalkhali, le régime multiplia les atrocités, telles que les massacres des villages de Qarna (2 septembre 1979) et Qallatan (26 mars 1980). Le siège de Sanandaj (Sînê), qui dura 24 jours, symbolisa la volonté farouche du pouvoir d’anéantir toute aspiration à l’autonomie. Les chiffres officiels des Gardiens de la révolution — faisant état de 24 000 « martyrs » dans leurs rangs contre 19 000 combattants kurdes tués — témoignent de l’intensité d’un conflit ayant coûté la vie à près de 45 000 personnes au total.
Une solidarité fracturée
Le mouvement de libération kurde ne luttait pas de manière isolée. La Déclaration de Mahabad (19 février 1979), portée par le KDPI, Komala et le cheikh Ezzeddin Hosseini, inscrivait le combat kurde dans une lutte sociale plus large. Elle rejetait le « séparatisme » au profit d’un Iran fédéral. Si des organisations comme les Fedayi (FEK) ou les Moudjahidine du peuple (MK) exprimèrent leur soutien, cette solidarité reposait sur des bases fragiles.
Une grande partie de la gauche téhéranaise, bien qu’anti-impérialiste, restait viscéralement attachée à l’État-nation indivisible. L’autodétermination n’était tolérée que si elle ne menaçait pas l’unité territoriale. Lors de la crise des otages américains et du déclenchement de la guerre Iran-Irak, cette gauche s’est repliée sur des positions nationalistes, percevant l’autonomie kurde comme une « déviation séparatiste ».
« Une grande partie de la gauche basée à Téhéran proclamait un anti-impérialisme tiers-mondiste tout en restant profondément attachée à un État-nation iranien indivisible. »
Cette incapacité à choisir entre l’autodétermination universelle et la défense d’un État « anti-impérialiste » assiégé fut fatale. Elle conduisit à l’abandon des Kurdes et compromit toute alternative démocratique pour l’ensemble des communautés d’Iran.
Consolidation et exil
La République islamique s’est consolidée sur les ruines de l’autonomie kurde. Ville après ville, les conseils furent démantelés et la vie quotidienne militarisée par les réseaux de renseignement et les tribunaux révolutionnaires. Chassés des centres urbains, les partis kurdes furent acculés vers les montagnes (notamment Qandil), contraints à la guérilla pour survivre.
La guerre Iran-Irak transforma ensuite le Kurdistan en monnaie d’échange et en champ de bataille permanent. Bagdad utilisa certaines factions contre Téhéran, tandis que les Kurdes iraniens subissaient déplacements forcés et emprisonnements.
Cette rupture historique irrigue encore la diaspora kurde aujourd’hui. Des dizaines de milliers de Kurdes, acteurs de 1979 devenus les premières victimes du régime, ont reconstruit leur vie en Europe et en Amérique du Nord. Ce souvenir douloureux nourrit la prudence actuelle : les Kurdes savent avec quelle célérité les promesses révolutionnaires s’effacent devant le pouvoir. Pour eux, tout futur changement de régime devra impérativement être démocratique et assorti de garanties constitutionnelles solides.
Texte d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Forgotten History: Kurdistan’s Brief Freedom (1979) and the Year Khomeini Ended It (1980)«
L’illusion de la solidarité : Le Kurdistan face à l’obstination centraliste de l’Iran
Dès l’aube de la révolution, les Kurdes ont rejeté la République islamique. Refusant de se soumettre au nouveau régime théocratique, ils ont opté pour la résistance en tentant d’instaurer, au Rojhilat, une autonomie locale fondée sur des conseils populaires. Cette aspiration démocratique s’est toutefois heurtée à l’hostilité immédiate de la République islamique d’Iran (RII). Entre mars 1979 et le début des années 1980, le peuple kurde a subi une répression féroce : offensives militaires massives, exécutions sommaires et bombardements. Si, au départ, une certaine gauche perse manifestait sa solidarité envers l’autonomie kurde, ce soutien fragile s’est rapidement fragmenté. L’anti-impérialisme de Khomeiny, consolidé par la crise des otages et le déclenchement de la guerre Iran-Irak, a fini par étouffer ces alliances.
Quarante-quatre ans plus tard, l’histoire semble bégayer. L’assassinat de Jina (Mahsa) Amini en septembre 2022 a embrasé l’Iran avec le soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Bien qu’ancré dans l’imaginaire politique kurde, ce cri de ralliement a résonné dans tout le pays, faisant du nom de Jina un symbole universel. Pour la première fois, différentes nationalités unissaient leurs forces contre le régime. Pourtant, une fois de plus, les promesses ont devancé les actes.
En novembre 2022, sous l’impulsion des partis kurdes en exil, le Rojhilat est devenu l’épicentre de la ferveur révolutionnaire. Les villes de Bukan, Mahabad, Javanrud, Sanandaj (Sina), Saqqez (Seqiz), Kermanshah et Ilam se sont transformées en véritables champs de bataille. Pendant des jours, la jeunesse kurde a affronté les balles dans les rues, tandis que le Corps des gardiens de la révolution (CGRI) imposait la loi martiale. En l’espace de quelques jours, des centaines de civils ont été fauchés au Rojhilat.
Pendant ce temps, dans les métropoles à majorité persane, la résistance est demeurée essentiellement symbolique : chants aux balcons, concerts de klaxons et actes de désobéissance passive. Le slogan « Si tout l’Iran devient le Kurdistan, l’Iran deviendra un jardin de roses (Gulestan) » témoignait d’une vision romantique de la lutte. L’idée que « la liberté passe par le Kurdistan » s’est imposée dans les discours, mais la solidarité est restée de surface. Elle ne s’est jamais muée en une confrontation coordonnée à l’échelle nationale capable d’inverser le cours de l’histoire. Les vieilles fractures ont resurgi.
Au cœur de cette fragilité réside la question irrésolue de la nationalité en Iran. L’opposition est incapable de s’accorder sur une vision commune : l’Iran est-il un État-nation centralisé composé de minorités, ou une communauté politique multinationale exigeant une structure fédérale et décentralisée ?
Le régime instrumentalise habilement le spectre du « séparatisme » pour briser toute velléité de solidarité démocratique. Malheureusement, de nombreux acteurs de l’opposition, bien que se réclamant de la démocratie, continuent de percevoir la décentralisation comme une menace pour l’intégrité du pays. Faute d’un engagement de principe sur le pluralisme national, la solidarité demeure rhétorique et non structurelle.
Aujourd’hui, alors que la République islamique subit une pression internationale sans précédent, les forces politiques kurdes, regroupées au sein de la nouvelle Coalition des forces kurdes du Kurdistan iranien, se disent prêtes à bâtir l’avenir de l’Iran. Pourtant, l’hostilité persiste, émanant d’une partie de l’opposition qui assimile toujours décentralisation et désintégration.
L’expérience kurde en Irak, en Syrie et en Turquie prouve pourtant que ces mouvements agissent comme des stabilisateurs démocratiques plutôt que comme des agents de fragmentation. Depuis 1979, le mouvement kurde démontre une capacité d’innovation institutionnelle et un attachement constant au pluralisme. La lutte kurde n’est pas une quête de partition, mais une exigence de restructuration du pouvoir.
Toutefois, la démocratie exige la réciprocité. Elle réclame une solidarité concrète et non une sympathie de circonstance. Si les revendications de décentralisation continuent d’être taxées de « séparatisme », le cycle de la méfiance sera éternel et l’histoire continuera de se répéter inlassablement.
En réalité, aucun mouvement kurde iranien n’a jamais prôné la sécession. Leurs revendications portent sur la reconnaissance, l’autonomie ou le fédéralisme. Un dilemme brutal s’impose donc aux opposants iraniens : s’allier aux Kurdes pour renverser la théocratie, ou admettre qu’ils préfèrent subir le joug islamique plutôt que de risquer une « intégrité territoriale » qui n’a pourtant jamais été menacée par le projet kurde.
L’histoire ne s’efface pas, elle s’accumule. En Iran, la confrontation entre les Kurdes et l’État central est la fracture fondatrice de l’architecture politique depuis 1979. Reste à savoir si le présent saura briser ce schéma séculaire, ou si la peur du pluralisme sacrifiera, une fois encore, l’espoir d’un Iran démocratique et multinational. La réponse ne dépend plus seulement du Kurdistan.
ROJAVA. Les asayish repoussent une attaque armée près de Kobanê
SYRIE / ROJAVA – Une nouvelle tentative de déstabilisation a visé une localité stratégique du Kurdistan syrien. Ce jour, des éléments armés ont lancé une attaque contre un poste de contrôle conjoint situé à Shikhler al-Foqani (Shuyukh), une ville située sur la rive est de l’Euphrate, dans le canton kurde de Kobanê.
Une riposte ferme des forces de sécurité kurdes
Face à l’agression, les membres des forces de sécurité intérieure (Asayish) et leurs partenaires de sécurité ont immédiatement fait usage de leurs armes pour protéger le point de contrôle. Selon le correspondant de l’agence ANHA sur place, la riposte kurde a été fulgurante : plusieurs assaillants ont été touchés et blessés au cours de l’échange de tirs.
Un secteur sous haute surveillance
La région de Shikhler, bien que libérée, reste une zone sensible en raison de sa position géographique. L’attaque de ce groupe armé — dont l’affiliation n’a pas encore été officiellement confirmée — s’inscrit dans un climat de tensions persistantes visant à fragiliser l’administration autonome dans cette enclave kurde.
Les forces de sécurité maintiennent un dispositif renforcé dans tout le secteur pour garantir la sécurité des populations civiles locales et prévenir toute nouvelle infiltration ennemie.
SYRIE. Damas détient au moins 1 070 otages kurdes
SYRIE / ROJAVA – Le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, a rencontré ce jour le comité représentant les familles des otages kurdes — civils et militaires — capturés par les forces de Damas. Cette rencontre intervient alors que la pression monte pour obtenir le retour de ceux qui sont utilisés comme monnaie d’échange par le régime.
Une priorité absolue : la fin des détentions arbitraires
Mazloum Abdi a officiellement confirmé la présence de 1 070 otages dans les geôles syriennes. Il a martelé que le sort de ces hommes et femmes est la « priorité absolue » des FDS et que leur libération immédiate est une condition non négociable de l’accord du 29 janvier. Pour le commandement kurde, aucun processus d’intégration ne pourra aboutir tant que ces citoyens seront privés de liberté.
Un calendrier de retour sous haute tension
Le commandant des FDS a assuré les familles que des efforts intensifs sont déployés pour briser l’impasse :
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Libérations imminentes : Un calendrier précis a été établi pour le retour des otages auprès de leurs proches.
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Preuves de bonne foi : Si quelques libérations réciproques ont eu lieu ces derniers jours, les FDS exigent désormais une application totale et rapide des engagements pris par la présidence syrienne.
Hommage aux captifs et à leur résistance
Saluant le courage héroïque des soldats et des civils kidnappés, Mazloum Abdi a insisté sur le fait que leur sacrifice ne sera pas oublié. « Leur retour à une vie normale est un acte de justice historique indispensable pour bâtir un avenir sûr au Rojava », a-t-il déclaré, réaffirmant l’engagement total des FDS envers chaque famille endeuillée par ces disparitions. (ANHA)
SYRIE. 3 morts lors de l’effondrement d’un immeuble à Alep
Le quartier d’Al-Ashrafiyah a été le théâtre d’un tragique accident ce vendredi 6 mars. L’effondrement soudain d’un immeuble résidentiel de cinq étages a coûté la vie à trois jeunes hommes, selon les informations rapportées par l’Organisation des droits de l’homme d’Afrin-Syrie.
Un sauvetage assombri par la découverte de victimes
Si les secours ont réussi à extraire la majorité des résidents piégés sous les décombres peu après le sinistre, les recherches ont finalement abouti à la découverte de trois corps sans vie dans les débris.
D’après les précisions fournies par le site spécialisé « Afrin Now », les victimes ont été identifiées comme suit :
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Mohammed Nouri Mustafa, originaire du village de Hiyamli (district de Bulbul, région d’Afrin).
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Nouri Mohammed Nouri Haji, originaire du village de Saranjkeh (district de Sharan, région d’Afrin).
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Omar Bakri Taftanazi, un résident d’Alep. Ce dernier a trouvé la mort héroïquement alors qu’il tentait d’aider ses amis à déplacer des meubles à l’intérieur du bâtiment au moment de la catastrophe.
La vétusté des infrastructures en cause
L’immeuble se serait écroulé de manière imprévisible. Des fissures importantes dans les murs porteurs, vraisemblablement négligées ou accentuées par les conditions de vie précaires dans la région, sont désignées comme la cause directe du drame. Outre les trois décès, l’accident a fait plusieurs blessés parmi les habitants.
Ce nouveau drame souligne une fois de plus la fragilité des infrastructures dans les quartiers accueillant de nombreux déplacés d’Afrin, où la sécurité des logements reste une préoccupation majeure.
Le mythe de l’hétérogénéité kurde comme obstacle à l’État
SYRIE : Il y a un an, Damas massacrait des Alaouites des zones côtières
L’ampleur du drame : Baniyas et Jableh en deuil
Selon les données de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le bilan des attaques est particulièrement lourd. À Baniyas, le quartier d’Al-Qusour a payé le prix fort avec plus de 400 victimes, dont une grande partie a été surprise dans son sommeil. Dans la campagne de Jableh, le village d’Al-Sanawbar pleure la perte de 317 civils, parmi lesquels figuraient des médecins, des enseignants, ainsi que de nombreux femmes et enfants.
Un recueillement entre douleur et souvenir
Dans les cimetières, l’image d’enfants déposant des fleurs sur les tombes de leurs proches témoignait de l’ampleur du traumatisme. Les familles ont évoqué avec effroi les jours sombres qui ont suivi les tueries, rappelant que certains corps étaient restés exposés de longs jours avant de pouvoir être inhumés. Dès la veille au soir, des veillées aux chandelles ont transformé les nécropoles de Baniyas et des localités environnantes en lieux de mémoire collective.
Contexte et bilan international
Ces événements tragiques s’étaient déroulés entre le 6 et le 10 mars 2025. À l’époque, des factions liées au gouvernement intérimaire syrien et des groupes soutenus par la Turquie avaient lancé des opérations militaires visant, selon leurs termes, les « vestiges de l’ancien régime ».
Le bilan global, documenté par l’Organisation internationale de surveillance des crimes contre l’humanité dans un rapport du 29 mai 2025, est glaçant :
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62 massacres à caractère confessionnel recensés en seulement trois jours.
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1 676 victimes civiles, incluant une proportion tragique de femmes et d’enfants.
