IRAK. Le nettoyage ethnique des Kurdes se poursuit
Ziman û Soul – La langue qui respire
IRAN. Inquiétudes croissantes pour les 2 000 Kurdes arrêtés
L’Iran criminalise la langue kurde et persécute ses défenseurs
- Keyvan Minouei, originaire de Marivan, a été arrêté le 23 mars 2025.
- Srveh Pourmohammadi, originaire de Sanandaj, a été arrêté le 19 avril 2025 pour purger une peine de prison.
- Samko Yousefi, originaire de Bukan, a été arrêté le 26 mai 2025.
- Omar Mohammadi, originaire d’Oshnavieh, a été arrêté le 19 juin 2025.
- Sajjad Haeri, un militant kurde résidant à Damavand, a été arrêté le 12 juillet 2025.
- Azam Naseri, un militant kurde de Shirvan dans la province du Khorasan du Nord, a été arrêté le 17 juillet 2025.
- Hossein Seifi, originaire de Shirvan, a été arrêté le 17 juillet 2025.
- Jowhar Herki, originaire d’Oshnavieh, a été arrêté le 13 octobre 2025 pour purger une peine de prison.
- Idris Menbari, de Sanandaj (Sine), a été arrêté le 8 novembre 2025 pour purger une peine de prison.
- Samko Yousefi a été arrêté une nouvelle fois le 8 décembre 2025, ce qui constitue sa deuxième arrestation de l’année.
- Omar Mohammadi a été arrêté de nouveau en novembre 2025 pour purger une peine de prison.
- Saeed Raeisi, originaire de Mehrestan dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, a été arrêté le 26 mai 2025.
- Mohsen Raeisi, également originaire de Mehrestan dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, a été arrêté le 26 mai 2025.
- Mohammad Asadi, originaire de Maragheh, a été arrêté le 23 février 2026.
- Behnam Vazirinia Qashqai, une militante turque du Qashqai résidant à Téhéran, a été arrêtée le 20 juin 2025.
- Jowhar Herki, un militant kurde d’Oshnavieh, a été condamné à 10 mois de prison avec sursis par le tribunal révolutionnaire de cette ville.
- Sajjad Haeri, un militant kurde d’Ilam, a été condamné à 2 ans et 6 mois de prison avec sursis par le tribunal révolutionnaire de Damavand.
- Omar Mohammadi, un militant kurde d’Oshnavieh, a été condamné par le tribunal révolutionnaire de cette ville à 5 ans et 6 mois de prison avec sursis, en plus de 4 ans de prison avec sursis.
- Behnam Vazirinia Qashqai, un militant turc du groupe Qashqai, a été condamné à un total de 18 ans de prison discrétionnaire par le tribunal révolutionnaire de Téhéran.
La Turquie, l’Iran et l’équilibre régional après le 7 octobre
L’effondrement du régime d’Assad a porté un coup stratégique majeur à Téhéran. Pour la Turquie, en revanche, la chute d’Assad a représenté une aubaine stratégique.
Plus important encore, le rapport de force entre les deux États a basculé nettement en faveur de la Turquie. La position régionale de l’Iran s’est affaiblie, tandis que l’influence turque s’est étendue sur de multiples fronts. L’« Axe de la Résistance » iranien a subi des revers à Gaza, au Liban et au Yémen. L’effondrement du régime d’Assad en décembre 2024 – dû à l’affaiblissement du Hezbollah, à l’expansionnisme excessif de l’Iran et à la distraction russe en Ukraine – a porté un coup stratégique majeur à Téhéran. La Syrie constituait la plaque tournante du réseau régional iranien, et sa perte a considérablement réduit la portée de Téhéran. Pour la Turquie, la chute d’Assad représentait toutefois une aubaine stratégique. Ayant soutenu les forces d’opposition et contrôlé de vastes portions du nord de la Syrie, Ankara s’est imposée comme le principal interlocuteur extérieur des nouvelles autorités, gagnant ainsi en influence sur l’avenir politique du pays. Une tendance similaire s’est dessinée en Irak. L’influence iranienne a diminué, tandis que le rôle de la Turquie s’est accru. Un espace politique s’est ouvert aux acteurs cherchant à prendre leurs distances avec Téhéran. Les sanctions américaines contre les milices soutenues par l’Iran et les restrictions financières imposées aux institutions liées aux Forces de mobilisation populaire (FMP) ont encore réduit l’influence de l’Iran. En septembre 2025, Washington a désigné quatre milices importantes comme organisations terroristes étrangères et, en octobre, a sanctionné la Compagnie générale Al-Muhandis des FMP tout en mettant en garde les banques irakiennes contre le financement des milices. Parallèlement, la Turquie a renforcé sa présence militaire, étendu ses bases le long de la frontière irakienne et accru son emprise économique. Dès 2023, les exportations turques vers l’Irak avaient dépassé celles de l’Iran et, en 2024, Bagdad a inscrit le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sur sa liste des organisations interdites, tout en signant un accord de développement stratégique avec Ankara concernant la Route du développement et d’autres sujets. L’activisme croissant de la Turquie ne se limite pas au Moyen-Orient, mais s’étend à l’Afrique du Nord, au Caucase du Sud et à l’Asie centrale, suscitant de profondes inquiétudes sécuritaires en Iran. Les récents développements dans le Caucase du Sud, notamment le processus de paix du Haut-Karabakh mené sous l’égide du président américain Trump, ont encore accentué les craintes de Téhéran. Au-delà des désaccords persistants entre l’Iran et la Turquie concernant le conflit du Haut-Karabakh, les corridors de transit Est-Ouest et le panturquisme dans un contexte plus large, Téhéran perçoit de plus en plus les événements dans la région comme faisant partie d’un « complot géopolitique » occidental visant à contenir l’Iran, dans lequel la Turquie jouerait un rôle stratégique.Cette asymétrie croissante rend improbable un partenariat durable et égalitaire entre Ankara et Téhéran
La Turquie a également renforcé son rôle de médiateur dans la guerre russo-ukrainienne et le conflit israélo-palestinien. Durant la guerre à Gaza, elle a maintenu des contacts avec le Hamas, l’Autorité palestinienne, Israël, l’Égypte, le Qatar et les États-Unis. Le président Erdoğan a révélé qu’après sa rencontre avec Donald Trump en septembre 2025, il avait « expressément demandé que nous discutions avec le Hamas et le convainquions » d’accepter une proposition de cessez-le-feu. La Turquie est ainsi devenue signataire, aux côtés des États-Unis, de l’Égypte et du Qatar, de l’accord de cessez-le-feu conclu lors du sommet de paix de Charm el-Cheikh à Gaza, le 13 octobre 2025 en Égypte. Cette asymétrie croissante rend improbable un partenariat durable et égalitaire entre Ankara et Téhéran. Les alliances équilibrées exigent une puissance à peu près égale, ce qui fait actuellement défaut à l’Iran. À moins que Téhéran ne retrouve un poids géopolitique comparable, la coopération restera probablement limitée et fragile. Cette asymétrie influence également l’approche d’Ankara face à l’évolution de la situation intérieure iranienne. La Turquie perçoit de plus en plus l’Iran comme un rempart contre la montée en puissance d’Israël. Lors des manifestations qui ont secoué le bazar de Téhéran fin décembre 2025, les autorités turques ont adopté une position prudente, se contentant d’observer les événements et de prodiguer des conseils plutôt que d’exercer des pressions sur Téhéran. Ankara semblait davantage préoccupée par la préservation de la stabilité en Iran, tout en se positionnant comme un médiateur potentiel dans la reprise des négociations nucléaires américano-iraniennes. Avant la reprise des pourparlers le 6 février à Mascate, à Oman, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré à Al Jazeera que Washington devrait privilégier une approche progressive. « Il faut d’abord régler le dossier nucléaire », a-t-il affirmé. « Si tout est présenté d’un coup, nos amis iraniens auront peut-être du mal à l’accepter. » De telles déclarations reflètent le calcul stratégique plus large d’Ankara : la survie du régime iranien, même affaibli, sert indirectement les ambitions régionales de la Turquie. Dans cette perspective, un Iran affaibli – largement confiné à l’intérieur de ses frontières et préoccupé par des crises internes – peut encore constituer un contrepoids utile à un autre rival régional potentiel, à savoir Israël. En ce sens, l’Iran joue un rôle d’équilibreur dans les calculs stratégiques à long terme de la Turquie. Pour Ankara, l’objectif n’est pas la restauration de la puissance iranienne, mais la préservation d’un équilibre fragile empêchant tout acteur régional d’exercer une domination incontestée. Tout en menant une politique de « zéro problème » vis-à-vis de ses voisins, la Turquie a également initié un dialogue de paix pour régler la question kurde par des moyens démocratiques – une approche que l’Iran n’a jusqu’à présent pas adoptée concernant sa propre question kurde. Pour que l’Iran regagne en crédibilité et en influence, des changements fondamentaux de ses politiques intérieure et étrangère seraient nécessaires. La Turquie pourrait toutefois tirer une leçon de ce constat : éviter de reproduire les erreurs de l’Iran, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. En étendant son réseau d’alliés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la Turquie risque de commettre la même erreur que l’Iran : un surdéveloppement dû à de trop nombreuses alliances partielles et concurrentes. Par Rojin Mukriyan Article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Turkey, Iran, and the Regional Balance After October 7« Image WikipediaTURQUIE. De nombreuses langues sont menacées d’extinction
L’éducation comme élément clé
Les linguistes et les organisations internationales attribuent la disparition de nombreuses langues à leur faible usage dans la vie publique et le système éducatif. L’enseignement en langue maternelle est considéré comme une condition essentielle à la préservation de la diversité linguistique. Si de nombreux États multilingues proposent un enseignement dans plusieurs langues, les États-nations traditionnels continuent de privilégier le monolinguisme. La Turquie en est un exemple frappant.
Réalité constitutionnelle monolingue
En Turquie, le turc est la seule langue officielle. Si l’article 42 de la Constitution garantit formellement le droit à l’éducation, il interdit explicitement l’enseignement de toute autre langue que le turc dans les établissements scolaires. Cette disposition est contraire aux conventions internationales qui interdisent toute discrimination dans l’éducation. Bien que la Turquie ait ratifié de nombreux traités internationaux, tels que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies et la Convention relative aux droits de l’enfant, ces ratifications comportent des réserves concernant l’enseignement dans la langue maternelle.
La Turquie n’a pas non plus signé la Convention de l’UNESCO sur l’élimination de toutes les formes de discrimination dans l’éducation, qui oblige les États à abolir les lois discriminatoires et à reconnaître les droits des minorités linguistiques. Une autre particularité découle du Traité de Lausanne. Ce dernier accorde aux minorités non musulmanes le droit de gérer leurs propres établissements d’enseignement dans leur langue, mais pas aux populations musulmanes. De ce fait, une grande partie de la diversité linguistique demeure sans protection institutionnelle.
Langues menacées en Turquie
Le nombre exact de langues parlées en Turquie est incertain ; les estimations varient entre 20 et 30 langues et dialectes. Selon l’Atlas des langues les plus menacées au monde de l’UNESCO, trois langues ont déjà complètement disparu : l’oubykh, le mlahsô et le grec cappadocien. D’autres langues sont considérées comme étant en danger critique d’extinction ou menacées de disparition, notamment le turoyo (également appelé surayt), le ladino, le gagaouze, le romani, l’arménien occidental, le homshetsma, le laz, le grec pontique, l’abbasique et le néo-araméen. L’adyghé, l’abkhaze, le kabarde et le kirmancki (zazakî) – un dialecte kurde – sont classés comme « en danger » ou « vulnérables ».
« Langues vivantes » comme matière à option
Ce n’est qu’en 2012, dans le cadre de réformes politiques, que l’option « Langues et dialectes vivants » a été introduite. Le kurde – dans ses variantes kurmandji (kurmancî) et kirmandjki (zazakî ou kirmanckî)– est depuis lors proposé en option du CM2 à la 5e. Cependant, sa mise en œuvre reste controversée. Les associations linguistiques et les experts déplorent leur faible implication dans son élaboration. De plus, les établissements scolaires signalent régulièrement un manque d’enseignants, des ressources pédagogiques insuffisantes et un manque de moyens.
Bien que le nombre d’étudiants choisissant le kurde comme matière optionnelle ait augmenté ces trois dernières années – passant de 23 000 (2023/24) à 59 362 (2025/26) –, le nombre d’enseignants nouvellement recrutés fluctue considérablement. Alors que 50 postes étaient à pourvoir en 2023, ce nombre est tombé à dix en 2024 et à seulement six en 2025.
Entre reconnaissance et restriction
Le décalage entre la demande croissante et le soutien institutionnel limité met en lumière les tensions structurelles. Si, à l’échelle internationale, la protection de la diversité linguistique est considérée comme un droit fondamental, sa mise en œuvre en Turquie demeure entravée par des contraintes constitutionnelles et politiques. Face aux avertissements mondiaux selon lesquels une langue disparaît toutes les deux semaines, la Turquie est elle aussi confrontée à la question de l’avenir de ses langues vivantes et de leur destin à disparaître progressivement de la vie publique. (ANF) « Ma ville a défendu le monde contre Daech. Pourquoi est-elle encore assiégée ? »
Je parlerai ici de la résistance de Kobané, de son importance pour le peuple kurde et les puissances internationales, et des raisons pour lesquelles cette ville est aujourd’hui assiégée. Je souhaite que le monde se souvienne de ce que notre peuple a fait pour se protéger de Daech, et qu’il nous soutienne maintenant dans cette épreuve.
Nombreux sont les lecteurs qui n’ont peut-être jamais entendu parler de Kobane. Cette ville est située à la frontière syro-turque. Au nord se trouvent Pirsus (Suruç) et Riha (Sanliurfa). Au sud se situe la ville de Sirrin. L’Euphrate coule entre Kobanê et les villes de Manbij et Jarablus, à l’ouest. À l’est se trouve Gire Spi (Tel Abyad). La société kurde de Kobané demeure une société tribale. Ses habitants sont réputés pour leur courage et leur ténacité. En 1973, lorsque le régime baasiste lança son projet de « Ceinture arabe », visant à démanteler la population kurde du nord de la Syrie, le nom de la ville fut changé de « Kobanê » à « Aïn al-Arab ». Les habitants de Kobane refusèrent ce changement et défendirent toujours le nom originel de leur ville. Ils rejetèrent également l’imposition de la Ceinture arabe dans leur région. Aujourd’hui encore, les habitants de Kobane sont les Kurdes originaires de la région. En raison de cette résistance, Kobané a toujours été négligée et sous-développée. Pendant plusieurs années, de nombreux quartiers de la ville ont été privés d’eau courante : le réseau d’adduction d’eau était hors service et les autorités baasistes refusaient de le réparer. De nombreuses villes et villages n’avaient ni électricité ni routes goudronnées.Durant l’été 2014, après la prise de Mossoul par l’État islamique, le lancement d’une attaque génocidaire contre la communauté yézidie de Sinjar et l’invasion d’une grande partie du territoire syrien, les armées régionales se sont trouvées impuissantes à stopper son avancée. Le groupe djihadiste a alors jeté son dévolu sur Kobané comme prochaine cible.
En attaquant Kobanê en particulier, l’État islamique espérait anéantir les acquis kurdes. C’est à Kobanê qu’en juillet 2012, les Kurdes ont annoncé l’expulsion des forces baasistes de leurs territoires et le début de la révolution du Rojava. En janvier 2014, ils ont proclamé la création du canton autonome de Kobanê, l’un des trois cantons du Rojava. Pour la première fois, les Kurdes de Syrie disposaient de leur propre administration et pouvaient gouverner eux-mêmes leurs territoires. L’État islamique voulait détruire ce projet et mettre fin à la présence kurde en Syrie. L’EI cherchait également à contrôler l’intégralité de la frontière syro-turque, ce qui permettrait aux combattants et aux ressources de circuler facilement entre la Syrie et le continent. La Turquie a jugé préférable la présence de l’État islamique à sa frontière à une région kurde autonome. Il est désormais établi que le gouvernement turc et d’autres puissances étrangères ont soutenu, tacitement ou activement, l’État islamique lorsqu’il a jeté son dévolu sur les régions kurdes. Depuis la fondation de la République en 1923 jusqu’à nos jours, la Turquie n’a jamais ménagé ses efforts pour empêcher les Kurdes d’obtenir quoi que ce soit et de bénéficier de droits et d’une reconnaissance légaux. Mais il existe un proverbe kurde : « Siwar hatin, peya çûn » – « ils sont venus à cheval et ils sont repartis à pied ». Ce proverbe a pris tout son sens lors de la résistance de Kobané. Pour la première fois, des Kurdes de tout le Kurdistan s’unirent pour défendre une ville kurde. Les guérilleros du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) descendirent des montagnes pour combattre. La région du Kurdistan irakien envoya ses peshmergas. De nombreux jeunes hommes et femmes de tout le Kurdistan rejoignirent la mobilisation générale et se dirigèrent de leur propre initiative vers Kobané. Partout dans le monde, la diaspora kurde se souleva pour protester.Cette démonstration de force et d’unité kurde a eu un impact majeur sur la communauté internationale. Les puissances mondiales ont compris que, pour vaincre Daech, elles devaient soutenir les Kurdes. Finalement, la Coalition mondiale contre Daech est intervenue en faveur des combattants kurdes.
Dans l’après-midi du 26 janvier 2015, les Kurdes ont hissé leurs drapeaux sur Kobané. Le plan d’élimination des Kurdes de Kobané avait été déjoué, du moins pour le moment. Cependant, la victoire de Kobané n’était pas dans l’intérêt de certaines puissances. Le 26 juin 2015, avec le soutien de l’État turc, l’État islamique a perpétré un massacre contre la population de Kobané. J’ai été témoin de l’attaque de l’État islamique en septembre 2014 et du massacre de juin 2015. Notre quartier était un petit quartier de Kobané appelé Muxtele. Une centaine de familles y vivaient. Lors de l’attaque de juin seulement, près de 30 personnes de Muxtele ont été tuées. Ce matin-là, nous avons été réveillés par des explosions et des coups de feu. Daech avait complètement encerclé le quartier. On entendait des enfants crier. La terre était rouge de sang. Je n’avais que treize ans. Je n’oublierai jamais comment mes amis d’enfance, Şêrîn, Zanav, Mihemed et les autres, ont été tués, comment j’ai vu leur sang s’écouler, impuissante. Les rêves de ces enfants ont été brisés ce jour-là. Tant que je vivrai, je n’oublierai jamais comment Daech, avec le soutien de la Turquie, a attaqué et tué mes amis. En écrivant ces lignes, je suis submergée par l’émotion. Les mots me manquent. Même après ces tragédies, notre peuple a œuvré pour redonner vie à notre ville. Tout ce que la nouvelle administration autonome avait entrepris pour remédier à la négligence de l’ère Baas dans les mois précédant l’attaque de Daech a été anéanti par la guerre. Aucune organisation internationale n’est venue à leur secours. Mais grâce au soutien des Kurdes de la diaspora et des municipalités kurdes de Turquie, les habitants de Kobané ont reconstruit eux-mêmes leurs maisons, leurs commerces et leurs institutions publiques, et ce, mieux que l’État syrien ne l’avait jamais fait. Quatre ans plus tard, Kobanê se retrouvait à nouveau en première ligne. En 2019, lorsque la Turquie envahit Gire Spi et Serekaniye, Kobanê fut coupée du reste du Rojava et du nord-est de la Syrie. En 2020, la guerre de drones qui allait dévaster nos infrastructures et emporter nombre de nos dirigeants politiques et militaires débuta dans le village d’Helince. Trois membres de Kongra Star, une organisation féminine, furent assassinées lors d’une frappe turque contre une habitation civile le 23 juin de cette année-là. Les enfants apprirent à reconnaître et à craindre le bruit des drones. Les agriculteurs ne pouvaient plus accéder à leurs terres proches des frontières. De nombreux habitants fuirent Kobane pour d’autres villes du nord-est de la Syrie. La chute du régime n’a pas signifié la fin de la guerre à Kobané. Le 6 janvier 2026, des groupes armés affiliés au Gouvernement de transition syrien, avec le soutien de la Turquie, du Qatar et d’autres forces, ont lancé une attaque contre les quartiers kurdes de Sheikh Maqsoud et d’Achrafiyah à Alep. Après avoir envahi ces quartiers, ils se sont emparés des régions à majorité arabe de Raqqa, Deir Ezzor et Tabqa, qui étaient sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS). Enfin, ils ont concentré leurs efforts sur Kobané et Jazira. Le 20 janvier, ces deux régions kurdes de Syrie étaient totalement isolées l’une de l’autre. Jazira possède un point de passage frontalier avec la région du Kurdistan irakien, ce qui permettait l’acheminement de l’aide, des organisations internationales et d’autres formes de soutien. Kobane était encerclée de toutes parts. L’eau, l’électricité et Internet étaient totalement coupés.Douze jours plus tard, le 30 janvier, les FDS et le gouvernement de transition annonçaient un cessez-le-feu global et un accord d’intégration. Mais la ville de Kobané, qui a protégé le monde entier de Daech, reste assiégée.
Mon travail de journaliste m’a amenée à Qamishlo, mais ma famille est restée à Kobané. Leur situation est très difficile. Je leur ai parlé il y a quelques jours. Ils m’ont dit que beaucoup de gens tombent malades à cause de l’eau contaminée. Les maladies se propagent et les médicaments viennent à manquer. Faute de moyens suffisants, les hôpitaux ne parviennent pas à soigner efficacement les malades. Ils n’ont pas l’électricité. Chaque jour, les réserves de légumes et autres produits de première nécessité diminuent. Des groupes radicaux affiliés au gouvernement continuent d’encercler Kobanê, empêchant l’acheminement de produits de première nécessité comme les médicaments et le carburant, et bloquant les fuites. Ils refusent de quitter près de 50 villages relevant administrativement de la ville, où des pillages et des destructions d’habitations civiles ont été constatés. Les habitants de ces villages ont été déplacés de force vers le centre-ville, où ils sont réfugiés dans des écoles. L’eau, l’électricité et Internet ont été rétablis, mais à des niveaux bien insuffisants. La situation humanitaire s’aggrave de jour en jour. Malgré le début du processus d’intégration prévu par l’accord du 30 janvier, Kobanê n’a connu ni paix ni répit. Cette situation alimente la méfiance de nombreux Kurdes quant à la sincérité du gouvernement de transition quant à la mise en œuvre de ses engagements. Le siège de Kobanê vise à contraindre la population à quitter ses foyers et ses terres afin de modifier la composition démographique de la région. De cette manière, les autorités cherchent à empêcher les Kurdes d’obtenir leurs droits. Si la situation à Kobané perdure, la région sera confrontée à une catastrophe humanitaire. Les événements pourraient rapidement échapper au contrôle de toutes les parties. Pour éviter un tel dénouement, le gouvernement doit lever le siège, retirer ses forces des villages kurdes et s’engager à respecter ses promesses et à mettre en œuvre l’accord d’intégration. Je parle chaque jour aux habitants de Kobane. Leurs enfants meurent de froid et de maladie sous leurs yeux. Impuissants face au siège, ils sont confrontés à l’impossibilité d’agir. Une mère m’a dit : « Cette terre est la nôtre, et nous ne la céderons à aucun envahisseur. » Je veux interpeller le monde en son nom : les habitants de cette ville qui vous ont défendus contre Daech sont victimes d’un massacre. Pourquoi gardez-vous le silence ? Le silence n’est-il pas synonyme d’acceptation ? Par Serkeft Hisen Article d’origine (en anglais) à lire sur le site Kurdish Peace Institute in Qamishlo « My city defended the world from ISIS. Why is it still under siege? »TURQUIE. Les mères du samedi demandent justice pour Murat Yildiz
LINGUICIDE. A la recherche d’une langue interdite
À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée le 21 février, nous republions cet article sur la langue kurde, initialement paru en mars 2020. Il reste malheureusement d’actualité tant qu’une grande partie du Kurdistan restera colonisée.
« Qui peut dire que dérober sa langue à un peuple est moins violent que la guerre ? » Ray Gwyn Smith
De nos jours, il est très fréquent d’entendre un Kurde déclarer : « Je suis kurde mais je ne parle pas le kurde. »
Depuis la division du Kurdistan au début du XXe siècle, les États occupants ont cherché à mettre fin à l’existence du peuple kurde en instaurant des politiques de génocide linguistique. Exterminer physiquement des millions de personnes s’étant révélé difficile, malgré les massacres de Dersim, Zilan, Halabja et bien d’autres, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie ont sévèrement interdit l’usage du kurde à partir de la seconde moitié du XXe siècle.
Les Kurdes ne peuvent ni recevoir un enseignement dans leur langue, ni se défendre devant la justice dans leur langue, ni même affirmer qu’ils possèdent une langue appelée kurde. En Turquie, l’État nie jusqu’à l’existence de cette langue millénaire et la désigne dans ses registres officiels sous le nom de « langue X » (X pour « inconnue »).
Retour sur un génocide linguistique à travers le regard d’une rescapée.
Ma famille vivait dans une ferme isolée en montagne, au Kurdistan du Nord (Bakur), sous occupation turque. En hiver, notre seul lien avec le monde extérieur était un poste de radio que mon père avait acheté et de rares visiteurs venus des villages voisins lorsque la neige ne bloquait pas les sentiers.
Un jour, alors que j’étais encore bébé, mon père a annoncé à ma mère que dorénavant tous les enfants devraient parler uniquement le turc. L’État turc venait d’interdire formellement notre langue, sous peine d’amendes et de prison.
Cette interdiction de parler notre langue maternelle allait provoquer des traumatismes profonds et insoupçonnés chez les nouvelles générations. Il m’a fallu des années pour en mesurer la gravité. De nombreux flash-back me rappellent encore cette destruction lente d’un peuple à travers la mise au ban de sa langue.
Notre village, doté d’une école primaire récente, se trouvait à plusieurs kilomètres de notre ferme. Les mois d’hiver enneigés empêchaient mes frères et sœurs de s’y rendre. Mon père a donc dû les placer en internat.
Dès les années 1980, pour « couper » la langue kurde à la racine, l’État turc a créé des internats destinés aux enfants kurdes. Dès l’âge de sept ans, ils passaient toute l’année scolaire à la merci d’enseignants et de surveillants chargés de leur inculquer le turc – une langue qu’ils ne connaissaient pas – et de les « turquifier » en les coupant de leur famille, de leur culture et de leur langue. Je ne m’attarderai pas sur les sévices psychologiques, physiques et sexuels dont ont été victimes de nombreux enfants kurdes dans ces internats de l’horreur.
Quelques années plus tard, nous avons dû abandonner notre ferme pour nous rapprocher de la petite ville où mes frères et sœurs étaient internés. Ils ont ainsi pu quitter l’internat et revenir à la maison. Mais nous parlions tous turc entre nous et avec notre père. Le kurde était réservé à notre mère, qui maîtrisait très mal le turc.
À l’école, les enseignants nous répétaient à longueur de journée qu’il n’y avait pas de Kurdes en « Turquie » (puisque, pour l’État turc, il n’existait ni Kurdes ni Kurdistan). Enfant, je me sentais coupable. Coupable d’exister alors que, selon eux, je n’aurais pas dû exister. Coupable aussi de parler en cachette une langue qui n’était pas censée exister.
Un jour, le maître a demandé quels enfants ne savaient pas parler le kurde et leur a demandé de lever le doigt. Je me suis exécutée immédiatement. J’étais la seule. Je n’en étais pas très fière.
Avec l’école, la télévision et la radio turques, nous n’avions même plus besoin de faire d’effort pour oublier cette langue clandestine. L’État turc avait tout prévu. Il suffisait de se laisser faire. Notre vocabulaire kurde s’appauvrissait de jour en jour, remplacé par le turc, jusque dans nos rêves, et sans aucun regret. De toute façon, nous n’aimions pas cette langue illégale. Qui aime l’illégalité, surtout quand on est un enfant qui veut bien faire ?
Moi, la petite fille « sage » et « intelligente », j’étais la chouchoute de mes enseignants et j’avais même reçu le surnom de « la Turque » dans le voisinage, car j’avais commencé à parler turc avant le kurde, contrairement aux autres enfants qui peinaient à devenir de parfaits petits Turcs du jour au lendemain. Que dire de la honte que je ressentais devant ma mère qui ne maîtrisait pas le turc ? Honte d’appartenir à un peuple qui n’était pas censé exister, un peuple « arriéré », selon la définition de l’État colonial qui voulait en finir avec nous en nous turquifiant comme il le faut.
Devenue adulte, exilée en France, pays dont je ne connaissais pas la langue, j’ai immédiatement voulu apprendre le français pour me défaire du turc. Cet exil physique a été le déclic d’un retour mental à mes origines. Soudain, les flash-back ont surgi, me rappelant toutes les humiliations subies en tant que Kurdes et enfants, et l’interdiction de parler notre langue sur notre propre terre.
Je passais mes journées à écouter des cassettes d’apprentissage du français, à lire, à discuter avec des non-Kurdes. La nuit, j’avais le dictionnaire Le Petit Robert dans mon lit (je dis souvent que Petit Robert fut mon premier amant français !). En quelques mois, je me débrouillais correctement et, au bout de quelques années, le français était devenu ma langue principale. Mais je ne parlais toujours pas correctement ma langue maternelle. Mon entourage m’avait cette fois surnommée « la Française » !
Il y a quelques mois, un ami kurde m’a demandé si j’étais née en France tant mon français était bon. Je lui ai répondu que non, que j’étais arrivée adulte, sans passer par l’école. Il me croyait à peine. Je lui ai parlé de mes deux surnoms liés aux langues, avant d’ajouter que j’avais réussi à devenir turque puis française, et qu’il était désormais temps que je (re)devienne kurde et qu’on m’appelle enfin « Kurdê » (la Kurde) !
Aujourd’hui, je lis et écris le kurde, avec difficulté, sauf quand ce sont des poèmes orphelins qui viennent frapper à ma porte pour m’emmener au pays. Mais je ne désespère pas. Je deviendrai une « vraie Kurde » qui parle sa langue, même s’il me faut trébucher sur les mots et tomber à terre après tant d’années de paralysie linguistique imposée. Vive la revanche des « vaincus » !
Keça Bênav (La fille sans nom)