SYRIE / ROJAVA – Les conseils militaires et les cadres des forces arabo-kurdes ont tenu une réunion pour examiner la situation militaire et politique actuelle en Syrie, et les défis actuels et les accords conclus avec Damas. Ils ont souligné la nécessité de s’adapter à l’évolution de la situation et ont réaffirmé leur préparation par une intensification de l’entraînement militaire.
Le Conseil militaire des Forces démocratiques syriennes (FDS) a tenu une réunion régulière dans la région du nord-est de la Syrie, à laquelle ont participé les dirigeants des Conseils militaires et toutes les institutions militaires affiliées.
La réunion a été présidée par le commandant général des FDS, Mazloum Abdi, qui a donné un exposé politique détaillé sur la situation générale en Syrie, avec un accent particulier sur les défis actuels auxquels sont confrontées les régions du nord-est de la Syrie.
Les discussions ont porté sur l’accord conclu entre les Forces démocratiques syriennes et le gouvernement de Damas, ainsi que sur un accord distinct conclu par le Conseil général dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep. Les dimensions politiques et militaires de ces accords ont été examinées, ainsi que les efforts locaux et internationaux visant à parvenir à un cessez-le-feu national.
Par la suite, les dirigeants des Conseils militaires ont présenté des rapports militaires soulignant les principales réalisations et évolutions dans l’organisation structurelle des conseils.
Les participants ont également discuté des défis qui entravent le fonctionnement des conseils. En dialogue avec la direction générale, des solutions potentielles pour surmonter ces difficultés ont été explorées. La direction générale a formulé des commentaires critiques sur certaines questions, soulignant l’importance de s’adapter à l’évolution de la situation en Syrie.
La réunion s’est conclue par une série de décisions organisationnelles et militaires visant à améliorer l’efficacité opérationnelle et la préparation globale en réponse aux défis actuels et anticipés. (ANHA)
Connaissez-vous la toute jeune association Zarok qui accompagne, soutient et donne la parole aux Kurdes en France et d’ailleurs ?
L’association ZAROK agit pour l’entraide, la dignité, la culture et les droits humains avec un vrai focus sur le social, le juridique et le lien intergénérationnel.
Pour le moment, l’association ZAROK n’a pas de local, mais à terme, elle espère en ouvrir une à Toulouse.
Pour en savoir plus sur le projet ZAROK, contactez-la par mail ou sur Instagram:
Instagram : @Zarok.France
Mail : Zarokfrance@gmail.com
Logo de l’association ZAROK
IRAN / ROJHILAT – Des agents iraniens ont torturé Mehregan Namavar, artiste et activiste kurde qui fut ensuite emprisonnée pendant plus de deux semaines.
Mehregan Namavar, militante civile, écrivaine et critique littéraire de Dehdasht dans la province de Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad, a été la cible d’une tentative d’assassinat par des forces en civil et a subi de graves blessures.Selon un rapport reçu par l’ONG de défense des droits humains HENGAW, le mardi 1er avril 2025, Mehregan Namavar, la poétesse et écrivaine de 38 ans de Dehdasht, a été agressée par des agents en civil.Une source bien informée a déclaré que Namavar avait subi de graves blessures aux yeux, au visage et aux jambes lors de l’attaque, et que son état actuel était critique.L’agression a eu lieu près de la vallée de « Labak », dans le quartier de « Jadeh-ye Salamat » à Dehdasht. Deux hommes et une femme, portant foulard et masques, ont pris en chasse la voiture de Namavar, l’ont forcée à s’arrêter, puis l’ont agressée.Selon les informations, la voiture qui a pris en chasse le véhicule de Namavar était une Peugeot blanche avec quatre passagers. Après l’avoir violemment battue, ils lui ont confisqué son téléphone portable.Mehregan Namavar a été libérée de la prison centrale de Dehdasht le lundi 18 mars 2025, après avoir passé 16 jours en détention et payé une caution.Cette poétesse et écrivaine avait été arrêtée le dimanche 2 mars 2025 par des agents du Département du renseignement à Dehdasht.
TURQUIE / KURDISTAN – A l’occasion de la Journée des journalistes assassinés, le 6 avril, l’Association kurde des journalistes Dicle – Fırat (DFG) a rappelé que 15 journalistes, dont plusieurs femmes, ont été assassinés au cours des 5 dernières années.
L’Association des journalistes Dicle Fırat (DFG) a publié un communiqué à l’occasion de la Journée des journalistes assassinés du 6 avril. Dans le communiqué, il a été rappelé que l’Association des journalistes turcs (TGC) avait déclaré le 6 avril, date de l’assassinat du journaliste Hasan Fehmi Bey en 1996, comme « Journée des martyrs de la presse » et que cette journée avait été changée en Journée des journalistes assassinés en 2005.
Le communiqué, qui attirait l’attention sur le fait que les journalistes qui ont révélé la vérité au Kurdistan ont été pris pour cible et assassinés depuis lors, comprenait les affirmations suivantes : « Au cours des cinq dernières années, 15 journalistes ont été assassinés lors des attaques de la Turquie contre le Kurdistan irakien et des villes du nord et de l’est de la Syrie / Rojava. Des dizaines de journalistes, dont Apê Musa (Musa Anter), Hrant Dink, Metin Göktepe, Abdi İpekçi, Nagihan Akarsel, Nazim Daştan, Cihan Bilgin, Gulistan Tara et Aziz Köylüoğlu, ont été assassinés par des groupes au pouvoir perturbés par la vérité. Chaque massacre constitue une attaque contre la démocratisation de ces terres. Bien que la vérité ait été destinée à être anéantie par leur meurtre, l’héritage et les idées qu’ils ont laissés derrière eux survivront toujours. Nous marcherons également dans les traces des journalistes assassinés et ne laisserons pas leurs plumes par terre. » (Agence Mezopotamya)
TURQUIE / KURDISTAN – Des centaines de crânes et d’ossements humains ont été découverts dans un abri accessible par un passage secret dans une église du village assyrien d’Arbo, dans la province kurde de Mardin.
Les peuples autochtones du Kurdistan, les Kurdes, les Arméniens et les Assyriens, ont été soumis à des massacres dans l’empire ottoman tout au long de l’histoire. Entre 1914 et 1920, la population assyrienne de Mésopotamie a été déplacée de force ou massacrée par les troupes de l’Empire ottoman. On estime qu’entre 270 000 et 300 000 Assyriens ont été massacrés par les troupes ottomanes lors du génocide assyrien, ou Sayfo signifiant « épée » ou « sabre ». Plus d’un million de personnes ont été massacrées lors du génocide arménien qui a eu lieu au cours des mêmes années. Après la fondation de la République turque, les massacres contre les Kurdes ont commencé dans la même géographie. Les massacres de masse similaires à ceux de Dersim et de Zîlan se poursuivent encore aujourd’hui.
Dépeuplement de 5 000 villages kurdes
Dans les années 1990, près de 5 000 villages du Kurdistan, notamment à Şirnex, Mêrdîn, Êlih et Amed, ont été évacués de force et incendiés par l’armée turque sous prétexte de « sécurité ». Plus de 500 000 personnes ont été contraintes de migrer vers les métropoles turques. Il y a eu 17 500 meurtres non élucidés dans la région en question. La plupart des meurtres commis par les paramilitaires turcs (JITEM et d’autres forces obscures de l’État) n’ont pas été résolus. Les os de milliers de personnes ont été enterrés dans des puits acides, des fosses communes et dans le sol des maisons où elles ont été massacrées.
Une découverte macabre photographiée par l’agence Mezopotamya
L’un des villages où le massacre a eu lieu est le village d’Arbo, situé sur les pentes du mont Bagok dans le district de Nisêbîn (Nusaybin) de Mêrdîn. Le village a été évacué trois fois depuis l’arrivée des Ottomans et des centaines de personnes ont été massacrées. Des centaines de crânes et d’ossements humains ont été découverts dans un abri caché dans le sous-sol de Mor Dimet, la plus grande des sept églises du village. L’Agence Mezopotamya a été la première à pénétrer dans l’abri de l’église, où personne n’avait été autorisé à entrer ou à filmer jusqu’à présent.
Un passage secret menant à l’abri
On entre dans l’abri par une petite porte en fer sous l’église et on traverse un passage secret étroit d’un demi-mètre de large et d’un mètre et demi de long au maximum. Dans l’abri plongé dans l’obscurité totale, le spectacle est effrayant. Dans l’abri, éclairé par les flashs des téléphones, de nombreux ossements et crânes humains sont visibles à chaque point où la lumière frappe. L’abri de quatre ou cinq mètres de haut comporte de petits compartiments qui se courbent vers l’intérieur de chaque côté, et des ossements humains peuvent être vus empilés dans chaque compartiment.
Restes du massacre de Seyfo ?
Bien qu’il n’existe pas d’informations claires sur la période et le nom des ossements, les habitants locaux évoquent une réalité qui s’est transmise de bouche à oreille jusqu’à aujourd’hui. Il partage l’information selon laquelle des personnes ayant échappé au massacre se sont cachées dans cet abri et ont été massacrées ici. Certains affirment également que les crânes et les os, dont la plupart appartiennent à des enfants et à des femmes, proviennent du massacre de Seyfo. À ce jour, aucun travail, examen ou recherche n’a été effectué dans l’église où se trouvent les ossements. Les villageois assyriens, quant à eux, ne veulent pas que quiconque sache, entende ou voie cette situation par peur d’être massacrés ou déplacés.
Un village évacué de force trois fois
Il y avait 900 foyers dans le village d’Arbo avant le massacre de Sayfo, qui a eu lieu entre 1914 et 1920. Cependant, après le massacre, le village a été évacué et ses habitants ont été exilés. Il subit un sort similaire dans la période suivante. Le village d’Arbo a été évacué pour la troisième fois dans les années 1990 sous prétexte de « sécurité ». Après chaque évacuation et attaque, les églises et autres structures ont subi de graves dommages. Le village est resté vacant jusqu’en 2001. Les Assyriens qui ont migré vers les pays européens ont commencé à reconstruire le village après 2001. Près de 20 maisons ont été construites au fil des ans. (Mezopotamya)
SYRIE / ROJAVA – Après le retrait des combattants des FDS / YPG / YPJ des quartiers kurdes d’Alep (Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh), les forces de sécurité intérieur (asayiş) ont été déployées dans les deux quartiers.
Suite à l’accord signé entre les autorités kurdes du Rojava et le gouvernement de Damas et au retrait des forces militaires des deux quartiers, les forces d’Asayish sont en service pour assurer la sécurité dans les quartiers.
Le 4 avril 2025, les forces kurdes se sont retirées des quartiers de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh d’Alep qui seront protégés dorénavant par les forces de sécurité intérieur (Asayish), conformément à l’accord conclu entre les autorités kurdes et celles de Damas.
Hier, le commandement général des unités de défense du peuple (YPG) a publié une déclaration sur le transfert des responsabilités sécuritaires à Cheikh Maqsoud et Achrafieh, à Alep.
Le communiqué indique : « Depuis la phase récente du conflit en Syrie, les habitants de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep ont mis en place un système de défense autonome et organisé pour répondre aux menaces persistantes. Dès les premiers jours, les YPG et les YPJ ont activement soutenu et renforcé cette ligne de résistance. »
Le communiqué ajoute que « tout au long de cette période, nos forces ont consenti d’importants sacrifices. Cependant, les avancées stratégiques réalisées ont joué un rôle décisif pour assurer la sécurité et la stabilité de la population civile. Les récents développements ont une fois de plus confirmé l’efficacité et la résilience de cet effort collectif. Nos unités ont assumé leurs responsabilités avec discipline et un sens aigu du devoir. »
Le communiqué souligne que « conformément au dernier accord conclu entre l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie et le gouvernement syrien de transition, la responsabilité du maintien de la sécurité à Cheikh Maqsoud et Achrafieh a été officiellement transférée aux Forces de sécurité intérieure opérant sous l’autorité de l’Administration autonome. Un retrait partiel de nos forces a déjà été effectué ; les unités restantes seront redéployées de manière progressive et ordonnée au cours des prochains jours. »
La déclaration confirme que les YPG et les YPJ restent attachés aux principes d’autonomie et à la volonté populaire organisée. Nous continuerons d’adapter notre position aux exigences stratégiques de la nouvelle phase.
TURQUIE / KURDISTAN – Des hommes ont tué au moins 24 femmes et trois enfants en mars 2025, en Turquie, y compris dans les régions kurdes du pays. Par ailleurs, le décès d’au moins 42 femmes et de 9 enfants rapportés dans la presse est suspecté d’être des féminicides.
Selon les données compilées par Bianet à partir de journaux locaux et nationaux, de sites Internet et d’agences de presse, des hommes ont tué au moins 24 femmes et 10 enfants en mars.En outre, les meurtres de 42 femmes et de 9 enfants ont eu lieu dans des circonstances suspectes, ce qui ne permet pas de savoir s’ils étaient liés au genre ou non.En mars, des hommes ont infligé des violences à au moins 59 femmes, maltraité 15 filles et garçons et harcelé 20 femmes. Ils ont contraint 56 femmes à se prostituer.À Bursa, une femme a exercé son droit à la légitime défense et a tué son mari qui avait infligé des violences à elle et à ses enfants.FéminicideDes hommes ont tué au moins 24 femmes en mars, contre 24 au même mois l’an dernier. Ils ont également tué deux hommes qui se trouvaient avec les femmes.Des hommes ont tué au moins six femmes malgré des ordonnances de protection.
Bianet
IRAK / SHENGAL – Les familles des combattants des YBŞ capturés dans une embuscade par l’armée irakienne ont monté un sit-in devant le centre de renseignement irakien à Shengal exigeant la libération de leurs enfants.
Le 18 mars, l’armée irakienne a tendu une embuscade dans la ville yézidie de Shengal (Sinjar), dans le nord de l’Irak, et a fait prisonniers cinq combattants des Unités de résistance de Shengal (en kurde : Yekîneyên Berxwedana Şengalê, YBŞ), blessant un commandant et deux combattants.
Suite à l’attaque contre les combattants du YBŞ, l’armée irakienne a déployé d’importants effectifs dans le centre de Shengal. Le 19 mars, les habitants de Shengal ont entamé une résistance contre l’armée. Les femmes et les jeunes ont mené la résistance, ce qui a finalement contraint les forces irakiennes à se retirer deux jours plus tard. Cependant, les combattants blessés faits prisonniers n’ayant pas encore été libérés, les protestations des habitants se poursuivent.
Malgré de vives réactions, les combattants n’ont pas encore été libérés.
Le 30 mars, les familles exigeant la libération des combattants ont envoyé une lettre aux organisations de défense des droits de l’homme, à l’ONU, à l’UE et aux 14 États qui ont reconnu le 74e massacre de masse contre les Yazidis comme un génocide pour faire pression sur la communauté internationale sur Bagdad.
Le 2 avril, des familles ont organisé un sit-in devant le centre de renseignement irakien, dans le centre de Shengal, pour exiger la libération immédiate de leurs enfants.
Les mères restent déterminées à poursuivre leur action jusqu’à ce qu’elles voient leurs enfants libérés. (ANF)
SYRIE / ROJAVA – Après le retrait de ses combattants des quartiers kurdes d’Alep, le Commandement général des Unités de protection du peuple (en kurde: Yekîneyên Parastina Gel, YPG) a publié un communiqué réaffirmant leur engagement continu envers les principes d’auto-administration. Il a également déclaré qu’ils adapteraient leur position aux exigences stratégiques de la nouvelle phase.
Le 4 avril 2025, les forces kurdes se sont retirées des quartiers de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh d’Alep qui seront protégés dorénavant par les forces de sécurité intérieur (Asayish), conformément à l’accord conclu entre les autorités kurdes et celles de Damas.
Cette étape met en œuvre la sixième clause de l’accord, qui prévoit le redéploiement d’unités militaires – avec leur équipement – dans la région de l’Euphrate oriental.
Le commandement général des Unités de protection du peuple (YPG) a publié un communiqué concernant cet accord et le transfert des responsabilités de sécurité dans les deux quartiers aux Forces de sécurité intérieure.
Voici le communiqué du commandement général des YPG:
« Depuis le début de la dernière phase du conflit syrien, les habitants de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh à Alep ont réussi à établir un système de défense structuré et autonome face aux menaces persistantes. Les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection des femmes (YPJ) ont activement soutenu et renforcé cette ligne de défense.
Durant cette période, nos forces ont consenti d’importants sacrifices, en plus de réaliser des avancées stratégiques, jouant un rôle crucial pour assurer la sécurité et la stabilité de la population civile. Les récents développements ont réaffirmé la résilience et l’efficacité de ces efforts collectifs, nos unités accomplissant leurs missions avec discipline et responsabilité.
Conformément au dernier accord conclu entre l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie et le gouvernement intérimaire syrien, la responsabilité du maintien de la sécurité à Cheikh Maqsoud et Achrafieh a été officiellement transférée aux Forces de sécurité intérieure opérant sous l’égide de l’Administration autonome. Un retrait partiel de nos forces a déjà été effectué, et les unités restantes seront redéployées progressivement et de manière organisée dans les prochains jours.
Les Unités de protection du peuple et les Unités de protection des femmes restent fermement attachées aux principes d’auto-administration démocratique et à la volonté du peuple. Nous continuerons d’adapter notre position aux exigences stratégiques de la nouvelle phase. » (ANHA)
Ce qui se passe en Turquie d’un point de vue anti-autoritaire
Texte du Projet Évasions, Réseau d’amitiés anarchistes depuis 2019
La République de Turquie, fondée sur le génocide des Arméniens dans la région dans un élan nationaliste et meurtrier, n’a pas beaucoup changé au cours du siècle dernier. Pour les non-musulmans, les Kurdes, les Alevis et les femmes qui ne détenaient ni la majorité ni le pouvoir, l’État et sa société ont toujours été une source d’oppression.
Mais à partir de 2002, en raison de la dictature d’Erdoğan, l’oppression, la pauvreté, la violence et l’exploitation ont commencé à se faire sentir également par la majorité de la société. En 2013, suite à des interdictions et oppressions croissantes, des millions de personnes sont sorties dans la rue pour défendre leurs libertés lors des émeutes du parc Gezi. Ce moment insurrectionnel a eu lieu dans des villes de tout le pays. La résistance qui a duré des mois s’est terminée par des attaques policières sans précédent à l’échelle nationale, au cours desquelles huit jeunes âgés de 15 à 22 ans ont été tués et des milliers d’autres arrêté·e·s. Depuis 2014, l’État turc est devenu un État policier et, après la tentative de coup d’État fictif de 2016, il est dirigé avec un autoritarisme absolu sous l’état d’urgence. Depuis 2021, en raison de la crise économique qui s’est intensifiée de manière exponentielle, 60% de la population vit désormais en dessous du seuil de pauvreté.
Des millions de personnes, plongées chaque année dans une misère plus grande, croyaient à chaque élection que le gouvernement et donc cette situation changeraient. Mais Erdoğan, qui contrôle les médias et le système judiciaire, a répandu la peur et la manipulation pour éviter que que cela ne se produise. Entre-temps, afin d’empêcher les groupes opprimés de se rassembler, il a créé une haine profonde au sein de la société, qualifiant chaque jour une nouvelle communauté d’ennemi-terroriste-agent étranger : Kurdes, Alevis, étudiant·e·x·s, syndicalistes, avocat·e·x·s, journalistes, intellectuel·le·x·s. Pendant que ces personnes étaient emprisonnées pour terrorisme par les tribunaux d’État, d’autres encore en liberté étaient, elles, trompées par la propagande selon laquelle les emprisonné·e·x·s étaient des terroristes. «Terrorisme» est devenu pour Erdoğan un mot magique afin de maintenir son pouvoir, tandis que les personnes qui défiaient l’autorité finissaient en prison, en exil ou partaient à la mort. Ainsi furent créé·e·x·s des individu·e·x·s zombifié·e·x·s et une société qui jour après jour perd de son pouvoir d’action et s’effondre politiquement, économiquement et moralement. C’est dans ce contexte précis que le soulèvement actuel est mené. Par des jeunes qui n’ont jamais connu d’ autre soulèvement de masse de leur vie, mais qui sont descendu·e·x·s dans la rue en disant «rien ne peut être pire que de vivre ainsi». Des millions de jeunes qui ont été élevé·e·x·s en apprenant que les ancien·ne·x·s rebel·le·x·s étaient des terroristes et que l’État et la police étaient, du moins en théorie, des amis. Ces millions de jeunes sont maintenant confronté·e·x·s à une réalité radicalement différente. Examinons de plus près ces manifestations.
Vers le «coup d’État» du 19 mars
Le matin du 19 mars 2025, des centaines de policiers ont arrêté chez lui Ekrem İmamoğlu – le maire d’Istanbul, pressenti candidat à la présidence lors des prochaines élections et qui pourrait vaincre Erdoğan – pour terrorisme et corruption.
Si l’incident a suscité une indignation générale en Turquie et dans le monde entier, Imamoğlu n’était pas le premier maire métropolitain en Turquie à être révoqué et détenu par les tribunaux turcs. Depuis 2016, de nombreux maires élus de villes kurdes ont été révoqués, arrêtés et remplacés par un fonctionnaire dans le cadre d’opérations similaires.
Le fait que ces maires kurdes aient été accusés de cette infraction magique de terrorisme a convaincu la majorité de l’opinion publique turque de légitimer cette situation et de ne pas s’y opposer. Le silence face à cette injustice dans les villes kurdes a permis à Erdoğan de faire de même avec d’autres maires dirigés par le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi, Parti Républicain du Peuple – deuxième plus grand parti politique, centre-gauche nationaliste turc) et a ainsi préparé le terrain pour ce «coup d’État» du 19 mars. La détention sous l’accusation magique de terrorisme de cet homme privilégié, sunnite, turc, riche, très populaire et politiquement assez puissant pour s’opposer à Erdogan, a provoqué un choc et un scandale immenses. Le message est clair : désormais, l’honneur d’être un terroriste pourrait être attribué non seulement aux personnes marginalisées, mais également à quiconque ne se serait pas rangé du côté d’Erdoğan.
Alors que la contestation publique s’est faite détruire un peu plus chaque année, les personnes ayant gardé le silence par respect pour les institution que représentent l’État, les médias et les tribunaux se retrouvent soudain parmi les cibles du Régime. Ainsi, des milliers de jeunes aux rêves étouffés sous le poids de la pauvreté, des restrictions et de l’oppression, non encore étiqueté·e·x·s comme terroristes, se sont soudainement réveillé·e·x·s pour laisser éclater leur colère. Le 19 mars, iiels sont descendu·x·e·s dans les rues de nombreuses villes de Turquie pour amorcer des manifestations. Bien qu’il est difficile de dire que les manifestant·x·e·s soient homogènes, il est possible d’affirmer que la majorité d’entre elleux sont des membres de la génération Z sans aucune expérience préalable de contestation pour les raisons décrites ci-dessus. Ce sont des jeunes qui jusqu’à présent n’ont pas pu sortir de la bulle de peur créée par le gouvernement et qui ont été exposé·e·x·s à l’ingénierie sociale très intense de l’État turc par le biais d’institutions telles que l’école, les médias, la famille, etc. À présent privé·e·x·s de respirer par désespoir, iiels veulent le changement. Bien que la détention d’Ekrem İmamoğlu ait été l’étincelle qui a poussé ces jeunes à descendre dans la rue, iels ont commencé à exprimer leur colère et leurs revendications sur de nombreux autres sujets en clamant «la question ne concerne pas seulement İmamoğlu, vous n’avez pas encore compris cela?»
Faire face à l’État et surmonter le mur de la peur
Comme presque tous les rassemblements en Turquie, ces manifestations ont été réprimées avec une violence massive par la police. Pour la première fois, les manifestant·e·x·s ont été confronté·e·x·s à la police, qui non seulement voulait disperser la foule, mais aussi faire payer cher à quiconque le prix de sa présence. Une police qui considère avoir le pouvoir de punir les gens sans besoin de jugement; une police arrogante et brutale vouant une haine personnelle envers les manifestant·e·x·s et un plaisir personnel à les torturer, une police sûre de ne pas être tenue responsable de ses actes de violence. Les manifestant·x·e·s, qui jusqu’alors considéraient la police comme un métier parmi d’autres, similaire à l’enseignement, aux soins infirmiers ou à l’ingénierie, n’avaient pas conscience qu’en traquant les terroristes d’hier, la police s’était transformée en une sorte de mafia monstrueuse. En une nuit, des milliers de jeunes ont vu la loi punitive de l’ennemi s’appliquer à leur encontre et ont été brutalement attaqué·e·x·s par la police à l’aide d’une quantité incroyable de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à eau. Face à cette attaque massive, la majorité de ces jeunes ne savait pas comment se protéger, comment prendre soin les un·x·e·s des autres, comment s’organiser. Pour beaucoup d’entre elleux, répondre à la police revenait à être un·x·e traître ou un·x·e terroriste. Une partie de la jeunesse s’est alors figée, tandis qu’un plus grand nombre, pensant n’avoir rien à perdre, a brisé la légitimité de la police et a riposté à la violence policière. Saisissant l’occasion d’exprimer leur colère pour la première fois, iels se sont couvert le visage et ont jeté tout ce qu’il leur était possible sur la police, ont dansé devant les canons à eau découvrant que le pouvoir et la légitimité de la police étaient des choses qui pouvaient être surmontées. Il ne semblaient pas y avoir de plan stratégique pour la suite de cette manifestation, ni de conscience politique bien réfléchie. La nuit a été dominée par la colère et le sentiment d’avoir été pour une fois entendu·e·x·s, ce qui en soi était hautement politique. Mais la nuit c’est également terminée par de nombreuses blessures et arrestations.
C’était la première fois, depuis 2013, qu’émergeait une manifestation si massive, avec des heures de résistance contre la police. Bien que les manifestations n’aient été diffusées sur aucune chaîne de télévision, elles ont été suivies par de nombreuses personnes via les réseaux sociaux. Le mur de la peur a été franchi par de nombreuses personnes qui ont réalisé qu’il était possible de défier l’État et de se rebeller. Le lendemain, de plus en plus de personnes descendaient dans les rues d’autres villes de Turquie pour manifester. Au même moment, l’État turc a restreint les bandes passantes web dans tout le pays et il fallut soudain plusieurs minutes pour télécharger ne serait-ce qu’une vidéo de dix secondes. Les manifestant·x·e·s expérimenté·e·x·s, qui ont soutenu les manifestations à la fois dans la rue et en ligne, ont informé les gens que ce problème pouvait être surmonté avec de VPNs. Et cette fois, par le biais d’Elon Musk, l’État turc a bloqué l’accès à environ 200 comptes X de journalistes, d’associations juridiques, de collectifs de médias et de partis politiques. Le même jour, le Haut Conseil de la radio et de la télévision (RTÜK) a interdit toute diffusion en direct sur les chaînes de télévision. Toujours le même jour, bien que cela n’ait pas de lien direct avec les manifestations, le conseil d’administration du barreau d’Istanbul, connu pour s’opposer à Erdoğan, a été dissous par décision de justice.
Au même moment, de nombreux·ses avocat·e·x·s de différentes villes qui souhaitaient défendre les manifestant·x·e·s détenu·e·x·s ont également été arrêté·e·x·s dans les commissariats et les palais de justice. Le nombre de personnes détenues ne cessait d’augmenter. Certaines ont directement été condamnées à des peines de prison ou à des assignations à résidence. Le maire, Ekrem Imamoğlu, et une centaine d’hommes politiques, qui avaient été arrêtés la veille, étaient toujours interrogés au poste de police. Toute cette oppression et la peur en découlant n’ont pas découragé les gens de manifester dans les rues, mais ont au contraire renforcé leur détermination. Pendant les manifestations, les députés qui prenaient le micro et prononçaient des discours en espérant l’aide des élections et de la loi étaient hués. Les jeunes faisaient pression sur les députés pour qu’ils appellent à descendre dans la rue, et non aux urnes, et cela a été accepté. Ce moment en lui-même a marqué un nouveau seuil, car «appeler à descendre dans la rue» avait été reconnu comme illégitime pendant des années dans la loi et la société fabriquées par Erdoğan. Le fait que des députés engagé·e·x·s dans une politique «légale» aient osé le faire a été en soi assez surprenant pour tout le monde. C’était comme si des milliers de personnes franchissaient une par une un mur invisible dont jusqu’à présent la société entière ne savait pas s’il existait réellement ou non et que personne n’osait le dépasser. Une fois de l’autre côté, déconcertées, dans ce pays où elles n’avaient jamais mis les pieds, toutes ces personnes se demandaient ce qui allait leur arriver.
Stratégies de l’État turc
De nombreux·ses acteur·ice··x·s de l’opposition sociale établi·e·x·s de longue date en Turquie ont appelé à ces manifestations, condamné l’arrestation d’Imamoğlu, soutenu les revendications des jeunes pour la justice, la démocratie et la liberté, et se sont élevé·e·x·s contre les violences policières et les interdictions. Parallèlement, le mouvement politique kurde (Parti DEM, Partiya Demokratîk a Gelan – en kurde, Halklarin Demokratik Partisi – en turc), l’un des acteurs les plus puissants de la contestation, a choisi de limiter son soutien à ses dirigeants les mieux placés. Seul·e·x·s les représentant·x·e·s du parti ont effectué une visite symbolique sur les lieux des protestations et ont publié une déclaration qualifiant la détention d’Imamoğlu de coup d’État. Le soutien du parti DEM à un soulèvement aussi vaste et généralisé, où des citoyens et citoyennes ordinaires ont manifesté pour la première fois depuis des années, aurait pu changer la donne pour le destin du pays et mettre Erdoğan dans une position plus difficile que jamais. Avec le recul, il n’est pas difficile de deviner ce qui a motivé Erdoğan à entamer un processus de paix avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, Partiya Karkerên Kurdistan – en kurde) ces dernières semaines. La raison pour laquelle le Parti DEM a adopté une telle position reste toutefois plus complexe, et l’histoire nous dira pourquoi. Néanmoins, à ce stade, je pense qu’il est plus important de parler des résultats que des raisons, car la distance prise par le Parti DEM a eu deux conséquences importantes. Tout d’abord, La police dans la rue, tout comme Erdoğan dans l’arène politique, ont réussi à échapper à une menace très importante. La participation du Parti DEM et de la jeunesse kurde aux manifestations aurait pu rendre la tâche d’Erdoğan beaucoup plus difficile. Comparativement aux émeutes du parc Gezi, une évidente défaillance d’expérience, de résilience et de compétences organisationnelles, dû à l’absence du parti DEM et de la jeunesse kurde, se fait clairement sentir dans les soulèvements actuels. Je pense que si un génie offrait un souhait magique à Erdoğan et sa police, ils l’utiliseraient pour éloigner les Kurdes de ces manifestations.
Le deuxième point explique cela plus précisément : l’absence des Kurdes en tant que partie prenante de ce mouvement a laissé plus de place à la tendance nationaliste et étatiste, déjà très présente parmi les manifestant·e·x·s. La conséquence fut que les manifestant·x·e·s ayant une approche intersectionnelle, tel·le·x·s que les Kurdes, les féministes, les LGBTI+, les socialistes, les anarchistes, les défenseurs des droits des animaux, etc., sont devenu·e·x·s encore plus marginalisés. La crainte de mettre leur sécurité encore plus en jeu a amené une réticence naturelle parmi ces personnes à afficher leurs identités, par exemple en brandissant un drapeau arc-en-ciel. Dans la plupart des villes, les personnes queers ne se sentaient pas assez en sécurité pour participer aux manifestations ni individuellement ni de manière collective. Si Erdoğan et sa police pouvaient faire un deuxième vœu, ils choisiraient certainement l’absence de dynamique intersectionnelle au sein de ces manifestations. Parce que l’intersectionnalité, tant en termes de nombre que de qualité, représente le pire cauchemar d’Erdoğan. Parce que l’avenir et la durabilité de la colère émergée lors de ces jours ainsi que la question de savoir si elle menacerait un jour l’État ou non dépendent de son caractère intersectionnel. Comme expliqué plus haut, c’est grâce à sa politique de destruction des fondements de l’intersectionnalité qu’Erdoğan a réussi à atteindre son autorité absolue. Il ne fait aucun doute que dans cette lutte, l’union des personnes opprimées profiterait à tous les opprimé·x·e·s et désavantagerait leur ennemi commun. Malheureusement, je dois dire qu’Erdoğan et sa police semblent avoir de la chance et que leurs deux souhaits les plus chers se réalisent pleinement dans le soulèvement qui a lieu depuis le 19 mars.
Ce qui se passe actuellement : une résistance généralisée face à une répression très violente
À ce jour, le 27 mars, les manifestations se poursuivent avec le caractère exponentiel que j’ai mentionné plus haut. La semaine dernière, les queers, féministes, anarchistes, socialistes… ont fait des progrès significatifs pour devenir plus visibles et donner aux manifestations un caractère révolutionnaire. Simultanément, le lancement d’une campagne de boycott massif contre de nombreuses entreprises liées au gouvernement a provoqué une grande panique. Le même jour, le fait de voir des hauts fonctionnaires du gouvernement prendre la pose avec des entreprises boycottées et faire la publicité de leurs produits pour les soutenir a prouvé une fois de plus que nous étions officiellement en guerre : l’organisation criminelle étatique turque et son capital ont déclaré la guerre à toustes celleux qu’ils percevaient comme une menace pour leurs intérêts.
Dans cette guerre, la priorité n’est pas toujours d’arrêter des gens mais aussi de collecter des données sur qui se trouve sur le front adverse. Ce n’est pas sans raison que la police, après avoir, hier, encerclé des manifestations universitaires, a déclaré qu’elle libérerait les manifestant·x·e·s en échange du retrait de leurs masques. Dans un même temps, plusieurs guides sur la sécurité digitale publiés sur les réseaux sociaux par celleuxqui sont dans la rue depuis des années ont permis de sauver des vies. Dans certaines universités, les professeurs fidèles à Erdogan ont partagé les feuilles de présence avec la police pour signaler les étudiant·x·e·s qui ne suivent pas les cours ces jours-ci. Mais de nombreux·se·s autres professeurs ont soutenu l’appel au boycott universitaire suite à quoi iels ont déjà été démis·e·x·s de leurs fonctions. Même si j’ai dit que les arrestations ne sont pas la première priorité, il est bon de rappeler que les prisons autour d’Istanbul ont atteint leur capacité maximale et de nouvelleaux détenu·x·e·s devront être envoyé·e·x·s dans les prisons des villes voisines. Quelque chose qui n’aura surpris que les personnes qui ne connaissent pas la véritable fonction de la loi : Le délit mineur de «violation de la loi sur les réunions et les manifestations», – lequel n’était pas pris au sérieux dans les cycles de contestations précédentes car la plupart du temps, les gens ne recevaient même pas d’amende à l’issue du procès – sert à présent à envoyer des dizaines de personnes en prison.
La nécessité de prendre le parti de la pierre jetée sur la police plutôt que celui de la personne qui la jette.
Il devient clair une fois de plus que l’approche que nous ont enseigné le système judiciaire et les politiciens, selon laquelle nous devrions prendre inconditionnellement le parti de l’un des protagonistes d’un conflit, ou que le statut de victime et d’agresseur devrait être attribué à deux personnes/identités différentes et strictement séparées l’une de l’autre, nous conduit dans un piège. Il est frappant de voir comment tant de manifestant·e·x·s âgé·e·x·s de 16 à 24 ans, qui sur la base de l’éducation obligatoire qu’iels ont reçue de l’école, des médias et de la famille sont prêt·e·x·s à menacer et à expulser les Kurdes ou les LGBTI+ qui voudraient se joindre aux manifestations, deviennent à la fois des agresseur·se·s et des victimes. Depuis le début du soulèvement le 19 mars, en tant que victimes de l’État plus de 2 000 personnes ont été arrêtées. Des milliers d’autres ont été blessées, certaines mortellement,des dizaines ont été emprisonnées, un nombre inconnu ont été chassées du domicile de leur famille, expulsées de chez elles, virées de leur emploi, exclues de l’université ,qualifiées de terroristes par les services de renseignement. Cela est en partie dû au pouvoir qu’elles ont perdu en raison de leur rôle d’agresseur·euse·s Je constate que ce piège a fonctionné pour certains terroristes d’hier et qu’une partie importante d’entre elleux, en particulier au sein des partis politique kurde, qui ont pourtant passé leur vie à lutter contre l’État, sont à présent indifférent·e·x·s à la violence de l’État et aux revendications des manifestant·x·e·s. C’est également à travers ce filtre que j’analyse le manque de réactivité et le silence du mouvement antifasciste en Suisse et en Europe. C’est pourquoi je trouve important d’expliquer ce qui se passe dans ce soulèvement aux autres rebelles du monde entier. Je souhaite expliquer que le soulèvement actuel, malgré sa complexité, mérite d’être soutenu et la solidarité internationale ne peut se faire que dans une perspective anti-autoritaire qui ne tombe pas dans le piège d’une prise de parti rigide. Il est possible de soutenir ce mouvement sans blâmer la victime d’avoir été torturée par la police et sans excuser l’agresseur qui a tenté d’y supprimer le drapeau kurde.
Où se situer face à un soulèvement aussi controversé?
Le soulèvement actuel en Turquie mérite d’être soutenu, car les manifestant·x·e·s ne sont pas seulement des nationalistes/apolitiques de la génération Z. De nombreuses personnes queer, kurdes, anarchistes, socialistes, antispécistes, féministes, qui s’impliquent dans des luttes intersectionnelles élèvent aujourd’hui leurs voix contre l’injustice et résistent à l’État turc dans les rues, comme elles le font depuis des années. Malgré leur peur à l’égard de la majorité des manifestant·e·x·s, iels préfèrent être dans la rue et iels subissent une part plus importante de la violence de l’État. La complexité de ce soulèvement signifie qu’iels ont plus que jamais besoin de soutien. Il est essentiel de soutenir ce soulèvement pour qu’iels en ressortent avec un peu de terrain conquis ou du moins sans être davantage repoussé·e·x·s. Le soulèvement actuel en Turquie mérite d’être soutenu car les manifestant·x·e·s, même si certain·ne·x·s nourrissent des idées contre-révolutionnaires, sont légitimes dans ce contre quoi iels se révoltent : les organes et les politiques de l’État turc, symbolisées par Erdoğan. C’est ce qui détermine la légitimité d’un soulèvement. Peu importe que la majorité des manifestant·x·e·s veuille que le dictateur Erdoğan tombe et soit remplacé par le nationaliste İmamoğlu. Aujourd’hui, nous pouvons nous serrer les coudes dans la lutte pour faire tomber Erdoğan et demain, nous pourrons nous séparer lorsque la demande sera de le remplacer par İmamoğlu. Une fois que nous aurons détruit la plus grande puissance existante, nous nous battrons pour détruire la deuxième plus grande puissance, puis la troisième, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pouvoir au-dessus de nous. Ce point de vue anarchiste appelle à soutenir toute menace contre Erdoğan, son État, sa police, son système judiciaire. La critique de ces manifestations ne doit pas servir à isoler le soulèvement, mais plutôt à éclairer les débats qui suivront en cas de victoire.
Le soulèvement actuel en Turquie mérite d’être soutenu car un dictateur utilise tout le pouvoir et toutes les ressources de l’État turc, devenu une «organisation criminelle», pour massacrer des personnes qui n’ont pas ce même pouvoir et ces même ressources, peu importe qui elles sont. Non seulement les manifestant·e·x·s, mais aussi leurs avocat·e·x·s, les journalistes qui documentent les actes de torture, les médecins qui soignent les blessé·e·x·s lors des manifestations, celleux qui en parlent, celleux qui ouvrent leurs portes aux personnes touchées par les gaz lacrymogènes, toustes celleux qui ne sont pas en obéissance absolue sont désormais puni·e·x·s. Dans la Turquie de 2025, où l’État contrôle tous les aspects privés et publics de la vie et où tout notre soutien potentiel est démantelé, la survie d’Erdoğan à ce soulèvement reviendrait à laisser toutes les personne»s qui ont remis en question son autorité enfermées dans un bâtiment en flamme. C’est peut-être la première, la seule et la dernière chance que nous avons depuis des années d’agir contre le pouvoir d’Erdoğan. C’est pourquoi tout soutien à ce soulèvement ou tout coup porté contre sa cible, l’État turc, revêt une importance vitale. Le soulèvement actuel en Turquie mérite d’être soutenu car pour ceux qui ne détiennent ni le pouvoir et ni la majorité, les femmes, les Kurdes, les Alevis, les homosexuel·le·x·s, les pauvres, les jeunes, les immigré·e·x·s, les terroristes d’hier, le premier pas vers la respiration, l’écoute et la liberté est l’effondrement de l’ordre actuel. Le soulèvement actuel en Turquie mérite d’être soutenu car c’est peut-être la dernière chance pour nous, terroristes d’hier, qui avons déjà été emprisonné·e·x·s et contraint·e·x·s à l’exil pour nous être rebellé·e·x·s pendant des années, de revoir la lumière du jour dans le pays où nous sommes né·e·x·s.