Que signifie pour les Kurdes la nuit de Yalda ?

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KURDISTAN – Ce soir, de nombreux peuples de l’Asie, dont les Kurdes, célèbrent le solstice d’hiver, l’allongement des jours dans l’hémisphère nord. Cette fête s’appelle Shab-e Yalda (« Nuit » + « naissance ») en persan. Mais que signifie pour les Kurdes la nuit de Yalda ou Şevçile (nuit + janvier) ? 21 décembre – Soirée Yalda (Şewi Yelda / Şevçile) Le 21 décembre occupe une place particulière dans la mémoire culturelle du peuple kurde. Il marque la nuit de Yalda (en kurde : Şewî Yelda ou Şevçile), la nuit la plus longue de l’année, et le moment où la lumière l’emporte progressivement sur les ténèbres. Cette nuit coïncide avec le solstice d’hiver et symbolise traditionnellement le début de l’hiver. Dans la mémoire kurde, Yalda représente non seulement un événement astronomique, mais aussi un ordre symbolique profondément enraciné où l’observation de la nature, la cosmologie, la religion et les pratiques sociales sont étroitement liées. Origines historiques et religieuses L’histoire de la nuit de Yalda remonte aux croyances préislamiques des Kurdes et d’autres peuples de la région. Dans le mithraïsme, tradition religieuse centrale de l’ancienne sphère culturelle kurde, le soleil (Xor/Roj) était considéré comme une manifestation de l’ordre divin et de l’énergie vitale. Mithra, divinité de lumière, de vérité et d’alliance, symbolisait le triomphe sur les ténèbres. Selon les croyances mithraïques, Mithra révéla sa puissance le 21 décembre en proclamant le retour de la lumière. La nuit la plus longue de l’année était ainsi perçue non comme une menace, mais comme le moment de la naissance de la lumière. Le terme Yalda lui-même dérive de l’araméen et signifie « naissance ». Dans ce contexte, la nuit était interprétée comme une transition cosmique, porteuse d’espoir, de renouveau et de continuité. Cosmologie et symbolisme La nuit de Yalda incarne une idée cosmologique fondamentale : le triomphe cyclique de la lumière sur les ténèbres. Après le solstice, les jours rallongent, un processus naturel symboliquement interprété dans la culture kurde depuis des millénaires. Le soleil à 21 rayons, symbole central de la tradition kurde, représente la plénitude, l’ordre et l’équilibre spirituel. Les phénomènes naturels tels que la neige ou la pluie lors de la nuit de Yalda sont traditionnellement considérés comme des présages d’une année fertile. Le lien étroit entre la nature, les cycles saisonniers et la vie sociale fait de Yalda un point de repère culturel, comparable à Newroz, la fête kurde du printemps et du Nouvel An. Pratiques sociales et traditions régionales La nuit de Yalda est célébrée de diverses manières à travers le Kurdistan, les coutumes locales y jouant un rôle central. Dans l’est et le sud du Kurdistan, les familles se réunissent après le coucher du soleil autour de tables garnies de mets traditionnels, tels que des grenades, des noix, du raisin, des raisins secs, des figues séchées, de la pastèque, du thé et des sucreries. Des feux ou des bougies sont allumés pour préserver symboliquement la lumière. Dans certaines villes du Kurdistan oriental, cette nuit est appelée Şevçile (« Nuit des Quarante jours [d’hiver] ou [première nuit de janvier]), marquant le début d’une période hivernale de quarante jours dans le calendrier traditionnel. Ces festivités sont marquées par des rassemblements, des contes, des chants et la récitation de poésie classique. Des instruments de musique comme le tambûr (saz) et le def (daf) accompagnent les célébrations. La nuit de Yalda occupe une place particulière dans la littérature kurde. Le poète Nalî (1800-1856) lui a dédié un poème célèbre, qui continue d’être récité, témoignant de sa profondeur émotionnelle et symbolique. Traditionnellement, des recueils de poèmes classiques (Diwane) sont disposés sur la table et lus collectivement. Dans de nombreuses régions, Yalda est donc perçue comme une nuit de retrouvailles, un moment pour renouer les liens familiaux et sociaux. Au sein de la diaspora kurde, cette célébration a connu un regain d’intérêt délibéré ces dernières années. La nuit de Yalda témoigne également d’une approche scientifique et philosophique précoce du monde. Par une observation attentive de la nature, des saisons et des astres, les Kurdes ont développé un système complexe de mesure du temps et d’interprétation symbolique. Ces connaissances ont jeté les bases de fêtes culturelles telles que Yalda et Newroz. L’essence spirituelle de cette tradition perdure aujourd’hui, notamment au sein de certaines communautés yézidies, alévis et yarsani, incarnant une continuité culturelle vivante qui entremêle les dimensions religieuse, sociale et scientifique. La pomme aux clous de girofle (Sêwî Mêxekrêj) – Amour, paix et symbolisme Une coutume particulière du Kurdistan oriental est celle de la pomme enrobée de clous de girofle, appelée Sewî Mêxekrêj. Les familles et les amis préparent des pommes en y insérant des clous de girofle. Cette pratique remplit plusieurs fonctions :
  1. Symbole d’amour – Les amoureux échangent des pommes piquées avec des clous de girofle (Sêva Mêxekrêj) lorsque les mots sont insuffisants pour exprimer leurs sentiments.
  2. Signe de réconciliation – En période de conflit ou de séparation, la pomme peut servir de pont vers le pardon et le rapprochement.
  Une fois les clous de girofle insérés, la pomme sèche pendant plusieurs semaines mais se conserve des années. La pomme aux clous de girofle devient ainsi un support tangible d’émotions, transmis de génération en génération. Elle unit l’amour, la paix et l’espoir à la communauté et demeure un symbole visible de la culture populaire kurde. Remarques finales Dans le cadre des Journées de la mémoire kurde, la nuit de Yalda représente un souvenir qui dépasse largement le folklore. Elle incarne la profondeur historique de la culture kurde, la résistance à l’oubli et le lien intime entre la nature, le savoir et l’identité collective. Le 21 décembre nous rappelle que même dans la nuit la plus longue, la lumière ne s’éteint jamais, mais renaît. (Via Center for Kurdistan Studies, TISHK)

IRAN. Confirmation de la peine de mort d’un manifestant kurde

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IRAN / ROJHILAT – La Cour suprême iranienne a confirmé la condamnation à mort du prisonnier politique kurde Mehrab Abdollahzadeh. Arrêté lors des manifestations « Jin, Jiyan, Azadî », il risque désormais une exécution imminente.   La Cour suprême iranienne a confirmé la condamnation à mort du prisonnier politique Mehrab Abdollahzadeh . Ce Kurde de 27 ans avait été arrêté lors des manifestations du mouvement « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Le verdict étant désormais exécutoire, son exécution est imminente. Selon un rapport publié dimanche par le Réseau kurde des droits de l’homme (KHRN), citant une source proche du dossier, Abdollahzadeh a été informé officiellement de la décision par le service des poursuites du parquet d’Urmia. Il a également été invité à signer une pétition de grâce, une démarche fréquemment exigée en Iran peu avant une exécution. Condamnation pour « corruption sur terre » Abdollahzadeh a été condamné à mort en octobre 2024 par le tribunal révolutionnaire d’Urmiye, notamment pour « corruption de la terre ». Cette condamnation faisait suite à son implication présumée dans le meurtre d’un membre de la milice paramilitaire Bassidj. Le verdict a été confirmé sans modification par la 9e chambre de la Cour suprême. Allégations de torture sévère Mehrab Abdollahzadeh a été arrêté en octobre 2022 sur son lieu de travail, un salon de coiffure, à Ûrmiye, sa ville natale, par des membres du service de renseignement des Gardiens de la révolution et emmené dans un centre de détention secret. Il y a subi 38 jours de tortures physiques et psychologiques afin de lui extorquer des aveux. L’objectif était de le contraindre à participer aux manifestations et au meurtre du membre du Bassidj. Abdollahzadeh a toujours nié ces accusations. Selon la source citée par KHRN, Abdollahzadeh aurait été contraint, sous la contrainte et les menaces – notamment l’arrestation de sa compagne et d’autres membres de sa famille – de faire des aveux forcés. Il s’est ensuite rétracté devant le tribunal. Procédure sans défense effective Durant les premières semaines de sa détention, sa famille était sans nouvelles de lui. Abdollahzadeh n’avait aucun contact avec ses proches ni accès à un avocat. Ce n’est qu’après la fin des interrogatoires qu’il a été transféré à la prison centrale d’Urmia. L’affaire a d’abord été prise en charge par le parquet d’Urmia, puis renvoyée devant le tribunal révolutionnaire. Trois audiences s’y sont tenues, dont deux par visioconférence. Selon le KHRN, la dernière audience n’a duré que quelques minutes. Abdollahzadeh n’a pas eu la possibilité de se défendre efficacement. (ANF) 

TURQUIE. Le militarisme turc a étouffé la vie à Çelê

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TURQUIE / KURDISTAN – Çelê illustre parfaitement le dépeuplement des régions kurdes dû aux zones d’exclusion militaire. Trente-huit villages sont assiégés, la vie civile y est impossible. Ce qui était autrefois un espace culturel et économique est désormais le symbole d’une militarisation systématique. Dans le district frontalier kurde de Çelê (en turc : Çukurca), au nord du pays, de vastes zones rurales restent interdites à la population civile. Au total, 38 villages et hameaux sont classés « zones de sécurité spéciales », une mesure initialement temporaire mais désormais permanente. Ce district, situé dans la province de Colemêrg (Hakkari), jouxte directement la région du Kurdistan irakien et figure parmi les zones les plus militarisées du pays. Population déplacée et infrastructure militaire étendue Dès les années 1990, de nombreux villages de Çelê furent entièrement vidés de leurs habitants et détruits lors d’expulsions forcées menées dans le cadre de la « contre-insurrection » – la guerre sale contre le PKK. Nombre de ces villages ne furent jamais repeuplés. À la place, des zones d’exclusion militaire, des bases et des points de contrôle furent établis. Le retour dans ces zones demeure pratiquement impossible à ce jour. Les arrêtés de l’administration provinciale turque déclarent régulièrement de vastes portions du district zones d’exclusion militaire. L’accès y est donc limité à l’armée, à la police et aux gardes paramilitaires des villages. Cette situation affecte également les terres agricoles, les pâturages et les prairies d’été traditionnelles qui constituent depuis des générations le fondement du mode de vie régional. La vie traditionnelle impossible La liste des zones réglementées est longue : outre les grands villages comme Erbîş, Canmeda, Helalî et Seranî, des dizaines de hameaux et de villages isolés sont concernés, notamment Bite, Barzan, Qesirk et Sivsîdan. Même certains villages encore habités aujourd’hui, tels que Serspî et Siyavik, font l’objet de restrictions d’accès régulières. Il en résulte un exode massif : la majorité de la population a quitté Çelê. Les jeunes, en particulier, partent pour d’autres villes faute de perspectives d’avenir. L’agriculture et l’élevage, autrefois principales sources de revenus, ont quasiment disparu. La logique sécuritaire domine, le patrimoine culturel est marginalisé. Çelê était autrefois réputée pour sa diversité culturelle, ses échanges commerciaux transrégionaux et un tissu urbain façonné au fil des siècles. Cette topographie culturelle et sociale est de plus en plus supplantée par une logique de contrôle et de domination sécuritaire. Depuis le milieu des années 2010, le nombre d’installations militaires n’a cessé d’augmenter. De nouveaux postes d’observation ont été construits sur de nombreuses collines et les zones réglementées ont été étendues. Ces mesures, initialement qualifiées de « temporaires », sont désormais considérées de facto comme permanentes. Un comté en état d’urgence De par sa situation géographique en bordure du territoire turc, Çelê est devenue une sorte de zone tampon où les structures de la société civile ont quasiment disparu. Des organisations de défense des droits humains comme l’IHD dénoncent depuis des années la manière dont les mesures de sécurité sont devenues un instrument de déplacement structurel. La vie civile y est non seulement restreinte, mais systématiquement empêchée. Aucune fin n’est actuellement en vue pour ces mesures. Les initiatives de retour et les efforts de revitalisation des infrastructures n’ont pas non plus abouti. (ANF) 

TURQUIE. La libération de Rozerin Kalkan est bloquée depuis 20 mois

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TURQUIE / KURDISTAN – Bien qu’elle ait purgé sa peine depuis longtemps, la prisonnière politique kurde, Rozerin Kalkan reste incarcérée. Une commission a reporté à plusieurs reprises sa libération, invoquant notamment des lettres qu’on ne lui a pas remises. Bien que Rozerin Kalkan ait purgé sa peine légale il y a 20 mois, cette prisonnière politique demeure détenue en Turquie. Sa libération anticipée a été bloquée à deux reprises par une commission pénitentiaire depuis avril 2024, la dernière fois au motif que des lettres contenant des « informations compromettantes » ne lui auraient pas été remises. Les organisations de défense des droits humains dénoncent une décision arbitraire et politiquement motivée. Rozerin Kalkan est détenue depuis son arrestation en août 2016. Âgée alors de 19 ans, elle a été arrêtée dans la province kurde de Mardin et interrogée pendant neuf jours dans un commissariat. Elle accuse les autorités de violences sexuelles durant cette période. Elle a ensuite été condamnée par un tribunal à dix ans et trois mois de prison pour « appartenance à une organisation interdite ». Critique des critères non transparents Après avoir été détenue dans plusieurs prisons, elle a été transférée à la prison de haute sécurité pour femmes de Şakran, près d’Izmir, dans l’ouest de la Turquie. C’est là qu’en avril 2024, elle a comparu pour la première fois devant une commission d’évaluation. Ces commissions évaluent notamment le comportement des détenues et peuvent décider d’une libération anticipée ou d’un report de leur incarcération. Dans le cas de Kalkan, sa libération a d’abord été reportée de onze mois, au motif d’un « absence de remords », de sa participation à des grèves de la faim et de son appartenance à une cellule politique. Convoquée à nouveau en mars 2025, elle a refusé de comparaître, affirmant que la décision était déjà prise. Cette seconde demande de libération a également été rejetée, et le délai a été prolongé de onze mois supplémentaires. Le fait que le licenciement de Kalkan ait été justifié, entre autres, par des lettres qu’elle n’a jamais reçues a suscité de vives critiques. Selon la commission, ces lettres étaient jugées aptes à « motiver les membres de l’organisation ». Ses avocats ont fait appel de la décision à plusieurs reprises, mais sans succès jusqu’à présent. « On ne m’a jamais dit ce que contenaient ces lettres, mais on me les présente maintenant comme preuve de ma culpabilité », a déclaré Kalkan par l’intermédiaire de sa famille. « Je m’attends toujours à une prolongation, mais pas à onze mois. » La mère exige la fin du système Sa mère, Şerife Kalkan, a également vivement critiqué la procédure : « Ma fille aurait pu être libre depuis longtemps. Mais elle reste emprisonnée sur la base d’appréciations, et non de la loi. » Elle a exigé la suppression des commissions composées de surveillants de prison : « Ces instances n’ont rien à voir avec le droit et la justice. Nous voulons que Rozerin soit enfin libre. » 4 000 libérations refusées depuis 2021 D’après les données de l’organisation juridique kurde ÖHD, depuis la mise en place des commissions d’évaluation début 2021, environ 4 000 demandes de libération anticipée de prisonniers politiques ont été rejetées ou reportées. Les personnes concernées rapportent avoir été interrogées sur leurs opinions politiques, leurs contacts en prison, voire le choix de leur cellule. Parmi les questions fréquemment posées lors des évaluations figurent : « À votre avis, le PKK est-il une organisation terroriste ? » et « Que pensez-vous d’Abdullah Öcalan ? » Instrument d’application du droit pénal à deux vitesse  Les commissions, officiellement instaurées comme mesure de « resocialisation », sont critiquées depuis longtemps pour leur évaluation des convictions politiques plutôt que des critères juridiques. En particulier concernant le traitement des prisonniers kurdes, l’expression « droit pénal ennemi » est fréquemment employée. Depuis des années, familles et organisations de défense des droits humains réclament la suppression de ces commissions et la libération immédiate des personnes concernées à l’issue de leur peine. (ANF) 

Sustam : La société a besoin d’un nouveau contrat pour faire face à un héritage centenaire

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TURQUIE / KURDISTAN – Le sociologue Engin Sustam a déclaré à l’agence ANF que le processus de paix (turco-kurde) et de société démocratique nécessite un cadre juridique et un nouveau contrat social. Alors que les progrès vers une solution démocratique à la question kurde se poursuivent, les experts continuent de critiquer l’État turc pour son absence de réponse concrète, malgré les avancées historiques du Mouvement de libération kurde et d’Abdullah Öcalan. Le sociologue Engin Sustam, professeur à l’Université Paris 8, s’est entretenu avec ANF au sujet du processus de paix et de société démocratique. ANF a publié la première partie de l’entretien.  Un processus semé d’embûches Comment considérer la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la fin de la lutte armée et, plus récemment, la rencontre directe des membres de la commission avec Abdullah Öcalan, suite à l’appel de ce dernier, comme un tournant dans l’histoire politique et sociale de la Turquie ? Comment situer ces événements dans un contexte historique plus large ? Les percevez-vous comme un nouveau seuil, comme on le décrit souvent ? Avant toute chose, j’estime qu’il est nécessaire, dans ce processus, d’aborder à la fois les aspects positifs et les risques inhérents à la décision du PKK de se dissoudre. D’une part, la fin de la lutte armée ouvre la voie à un dialogue constructif. Le choix d’une autre voie, politique et civile, revêt une signification très positive tant pour le mouvement politique kurde que pour le peuple kurde dans son ensemble. Parallèlement, les processus de paix sont toujours empreints de risques. L’un d’eux est que les processus qui s’inscrivent au cœur des enjeux politiques soulèvent inévitablement des questions quant à la manière dont les acquis seront garantis par le droit, la constitution et les cadres juridiques. En ce sens, la rencontre entre une commission parlementaire et Abdullah Öcalan constitue assurément une étape importante. Cependant, je ne suis pas tout à fait certain de l’importance que devrait avoir cette rencontre. Dès le départ, l’État a, d’une manière ou d’une autre, été en contact avec Abdullah Öcalan. La nouveauté réside dans le fait que, peut-être pour la première fois, une commission a décidé de le rencontrer de façon légale, officielle et publique, ouvertement et sous le regard de la société. C’est un point important. Une réunion organisée sur une base légale peut effectivement être considérée comme un seuil. Reste à savoir si elle contribuera à la sensibilisation du public à cette question. Car l’un des fondements de ce processus, qui manque encore d’une appellation claire et comporte de sérieux risques psychopolitiques, réside précisément dans la nécessité d’ouvrir un débat sur la manière de le transformer en un processus juridiquement solide. L’État doit fournir des garanties.   Il y a là un problème profondément inquiétant. Aujourd’hui, les Kurdes n’ont aucune raison de faire confiance à l’État, à ses lois ni à ses institutions. En tant qu’institution, l’État doit avant tout instaurer la confiance. Il ne s’agit pas uniquement d’une question concernant les Kurdes ; instaurer la confiance est essentiel pour les démocrates, les forces d’opposition et l’ensemble de la société turque, et constitue une condition préalable au bon déroulement du processus de paix. Autrement dit, un processus de paix ne peut aboutir sans que la Turquie ne devienne démocratique. Je crois que la commission qui a rendu possible la rencontre avec Abdullah Öcalan l’a déjà reconnu. Öcalan lui-même insiste fortement sur ce point, tout comme le mouvement kurde dans son ensemble. Sans un environnement démocratique en Turquie, il est impossible de résoudre la question kurde en maintenant des personnes en prison. Je conçois la libération comme un processus qui progresse collectivement et par la participation de tous. En ce sens, oui, il s’agit d’une étape importante et Öcalan a encore beaucoup à dire à ce sujet. Le langage toxique de l’État doit changer La dissolution du PKK et la fin officielle de la phase armée sont interprétées comme une étape cruciale vers l’instauration d’une « paix négative ». Selon vous, quelles sont les conditions sociales et politiques nécessaires à la construction d’une « paix positive », une paix plus durable qui inclut la justice, l’égalité des citoyens, les droits culturels et la participation démocratique ? Je crois que la première nécessité est une transformation du langage toxique, institutionnel, social et psychosocial, qui s’est enraciné au sein de l’État. Ce langage pernicieux, inculqué au cours d’un siècle, doit changer. Nous savons qu’une solution ne peut être trouvée en perpétuant une politique fondée sur un lexique grossier de trahison, de séparatisme ou d’insultes telles que « tueur d’enfants », et en reproduisant une forme dégradée de discours politique. Parallèlement, un processus de confrontation est essentiel ; pour que la question kurde puisse être abordée, il faut se souvenir. Depuis 1921, et notamment depuis Koçgiri, un langage de haine s’est construit en Turquie. Ce langage raciste et haineux a à la fois une théorie et une pratique, et il a engendré des générations entières traumatisées. Ces générations montrent, comme l’a récemment illustré le cas de Mehmet Uçum, que ce discours est encore bien vivant. Il persiste, la question continue d’être présentée comme un problème de sécurité, et le discours se reproduit en conséquence. Ceci constitue l’un des facteurs les plus importants qui mettent en péril les avancées démocratiques et la transformation démocratique dans un processus de désarmement. Je crois sincèrement que l’un des moyens les plus importants de construire, voire d’imaginer, une société partagée est de prêter attention aux mots et au langage que nous utilisons les uns envers les autres. En ce sens, si le PKK a veillé à son langage, et si ses acteurs, ainsi que la scène politique kurde dans son ensemble, s’efforcent d’employer un langage positif durant cette période difficile, les acteurs de l’État doivent également contribuer à ce processus de socialisation en s’éloignant des discours pathologiques et en soutenant l’élaboration d’un langage plus commun. Un tel changement ouvrirait non seulement la voie à un dialogue constructif, mais permettrait aussi de réexaminer tous les critères de criminalisation ancrés dans la mémoire collective. Le racisme doit être éradiqué de la sphère institutionnelle. Troisièmement, une transformation de ce langage permettrait également de se libérer de ce que nous appelons le processus d’étiquetage et de stigmatisation. Ainsi, le racisme réciproque envers les Kurdes, et la kurdophobie en particulier, pourraient être complètement éradiqués de l’espace public. Bien entendu, un autre facteur positif qui soutiendrait ce processus serait d’inscrire cette question dans la Constitution. Par garantie constitutionnelle, j’entends également sa mise en œuvre concrète. Par exemple, la démilitarisation complète du Kurdistan constituerait un pas en avant positif. Parallèlement à la démilitarisation, le déminage du Kurdistan, l’abolition du système des gardes villageois et la suppression des administrations sous tutelle figurent parmi les processus les plus essentiels et constructifs pour l’instauration d’une vie sociale démocratique. Tous les prisonniers politiques doivent être libérés, quelles que soient leurs opinions politiques, de Selahattin Demirtaş à Osman Kavala. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils pourront contribuer de manière significative au processus. Les Kurdes doivent être inclus dans le cadre juridique À la lumière des déclarations des membres de la délégation Imralı, il apparaît qu’un des principaux objectifs d’Abdullah Öcalan est de garantir l’inclusion des Kurdes dans l’ordre juridique. Comment faut-il interpréter cela ? Je pense que l’exemple sud-africain a été fréquemment cité dans ce processus, et à juste titre. C’est un exemple qu’il faut prendre au sérieux. Nous savons que dans les années 1980, le Congrès national africain (ANC) a mené une lutte pour le droit et la justice contre le racisme blanc, tout en œuvrant à la réparation des crimes du passé et en promouvant une lutte juridique fondée sur l’égalité. Si nous nous souvenons de cette expérience, il apparaît clairement que, dans notre propre contexte, la première condition d’une véritable lutte juridique est que l’État se détache de son discours masculin et paternaliste d’« État-père ». L’une des conditions essentielles à la réalisation d’une telle lutte, selon moi et conformément à ce qu’Öcalan a maintes fois souligné, est d’abandonner le discours de menace envers les Kurdes et d’instaurer l’égalité au sein même du droit. L’élément fondamental qui puisse nous éloigner de la violence et des conflits par des moyens légaux est la mise en place de garanties constitutionnelles permettant de faire face à ce que les Kurdes ont vécu durant ce processus. Si les Kurdes sont marginalisés durant cette période – et cette marginalisation implique leur exclusion de la sphère publique, de l’espace social partagé, de la vie politique et de la sphère économique –, alors les droits linguistiques kurdes sont également touchés par cette exclusion. L’ordre étatique établi doit changer. Quand on parle de l’avenir de la Turquie, il faut parler d’un nouveau nomos. Comme vous le savez, il s’agit d’un concept clé de la contre-mythologie, qui souligne la nécessité de transformer un mécanisme étatique profondément enraciné. Je crois que si Öcalan se réfère à Pierre Bourdieu à travers le concept d’habitus, il développe également une argumentation parallèle. Plutôt qu’un ordre fondé sur la terre et défini par elle, il nous faut parler d’un cadre juridique et d’une norme ancrés dans une citoyenneté partagée et un sentiment d’appartenance commune. Cela implique, en tout cas, un nouveau nomos. Depuis un siècle, le droit est systématiquement bafoué. Depuis 1923, et pendant plus d’un siècle, un régime de violation est imposé aux Kurdes, aux Arméniens et aux Alévis. Pour y mettre fin, il est nécessaire d’envisager un horizon où la souveraineté est, dans une certaine mesure, abandonnée et où l’intégrité territoriale est repensée comme un bien partagé au sein d’un nomos [ce qui est établi en partage, ce qui signifie à la fois l’usage collectif et le droit qui vaut également pour toute une communauté] commun. Un tel nomos permettrait d’éradiquer les discours de haine, le racisme et la violence. Dans la Grèce antique, l’instauration du nomos signifiait la création d’une unité de conduite, de droit et de vie commune entre les cités-États. Il est donc nécessaire d’établir un nomos entre la sphère kurde et la sphère turque. Pour moi, cela signifie émerger des ruines de l’ancien monde et entrer dans une nouvelle phase de construction, un monde nouveau, une nouvelle étape. C’est précisément, à mon sens, ce que signifie poser les fondements du droit. La commission doit être civile Comment évaluez-vous le rôle de la Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie, créée au sein de la Grande Assemblée nationale turque, dans le processus de paix actuel ? Quel rôle structurel cette commission devrait-elle jouer pour institutionnaliser ce processus et instaurer la confiance sociale ? Avant toute chose, cette commission doit être civile. Je ne crois pas qu’une commission qui ne [devienne pas civile], qui ne se connecte pas à la base et qui ne confronte pas celles et ceux qui paient le prix de ce conflit depuis des décennies puisse accomplir grand-chose. Bien sûr, la participation des élus est essentielle, et je ne la nie pas. Cependant, je crois que ce processus de paix, encore sans nom, ne peut se construire non pas par le biais de réseaux de pouvoir et d’autorité, mais par un système véritablement social et démocratique, enraciné dans la base. C’est pourquoi, malgré les lourdes responsabilités qui incombent à la commission, celle-ci doit s’intégrer pleinement à la société civile. Je doute fort qu’une structure qui ne se civilise pas puisse faciliter la mise en place d’un nouveau cadre juridique ou l’établissement d’un langage et d’un dialogue partagés. Autrement dit, si nous voulons véritablement dépasser la culture de la violence, des conflits et de la guerre dans un Moyen-Orient divisé en deux sphères d’influence, cette question doit être soumise à la société de manière transparente par le biais de la commission. Par exemple, la commission a rencontré Abdullah Öcalan, et chacun s’interroge sur le contenu des discussions. La commission se doit de partager ces informations avec la société. Autrement dit, elle doit abandonner une approche purement technique ou cartographique et laisser les acteurs capables de mettre en place un cadre juridique véritablement démocratique prendre les rênes. Je suis convaincu que cela ne peut se faire que par une participation citoyenne. (ANF) 

IRAN. Un autre prisonnier kurde mort de manière suspecte

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IRAN / ROJHILAT – Wahid Omari, un prisonnier kurde malade, est décédé à la prison de Salmas, après s’être vu refuser des soins médicaux et avoir subi la torture avant sa mort.

Le Réseau des droits de l’homme du Kurdistan (KHRN) a annoncé le décès d’un prisonnier kurde dans la prison de Salmas, au Kurdistan oriental, dans des circonstances mystérieuses, précisant que sa famille a l’intention de  porter plainte contre l’administration pénitentiaire.

Le KHRN a indiqué que le prisonnier s’appelait Wahid Omari, originaire du village de Khorkhura, dans la province de Salmas, à Urmia, et qu’il est décédé des suites d’un refus de soins médicaux nécessaires dans des circonstances qualifiées de suspectes.

Le communiqué ajoute que l’administration pénitentiaire a refusé de transférer Omari à l’hôpital en temps opportun, malgré la détérioration de son état de santé, et indique qu’il a été soumis à des actes de torture et à des coups avant sa mort.

Le réseau a expliqué que cet incident est considéré comme le deuxième décès d’un prisonnier kurde en une semaine, dû au refus de soins médicaux, ce qui suscite des inquiétudes croissantes quant aux conditions de détention dans les prisons de la région.

Massacre de Maraş : L’État doit reconnaitre son passé sanglant

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TURQUIE / KURDISTAN – Les victimes du massacre de Maraș ont été commémorées à l’occasion du 47e anniversaire du massacre des Kurdes-alévis de Maras. La foula appelé à la réconciliation et exigé la divulgation des lieux de sépulture des victimes ainsi que l’ouverture des archives.
 
À l’occasion du 47e anniversaire du massacre de Maraş, une cérémonie commémorative a été organisée au Erenler Cemevi [lieu de culte alévi], dans le quartier de Yörükselim, en hommage aux victimes. Avant la commémoration, une marche a eu lieu dans le quartier où le massacre a débuté. De nombreuses institutions alévis, ainsi que des partis politiques et des organisations de la société civile, y ont participé. Tout au long de la marche et de la commémoration, des slogans tels que « Nous ne serons pas les alévis de l’État », « N’oublions pas Maraş, ne laissons pas ce massacre tomber dans l’oubli » et « Il n’y a pas de salut individuel, soit nous tous, soit aucun d’entre nous » ont été fréquemment scandés, et des banderoles affichant les photos des victimes ont été brandies. La commémoration a commencé par une minute de silence en mémoire des personnes tuées. Des bougies ont ensuite été allumées et une danse semah a été exécutée. La cérémonie s’est poursuivie par une déclaration à la presse.
  Dans une déclaration, Mustafa Aslan, président de la Fédération des Alévis Bektashi (ABF), a évoqué le massacre de Mareş : « Vous fuyez le génocide et le massacre que vous avez perpétrés contre les Alévis sur ces terres. Votre hypocrisie et votre haine persistent. La paix ne régnera pas sur ce pays tant que les souffrances endurées ici ne seront pas réparées. La paix ne régnera pas sur ce pays tant qu’un environnement démocratique ne sera pas instauré pour tous ses habitants. Nous devons faire face à la honte de ce massacre perpétré il y a 47 ans. Il n’y a même pas de sépulture pour les victimes ; il faut ériger ici un monument à la honte. » Hüseyin Mat, président de la Confédération des associations alévis d’Europe, a dénoncé les massacres perpétrés contre les Alévis, affirmant que l’État privilégie l’oubli au détriment de la reconnaissance de leur passé. « L’État refuse d’affronter ses responsabilités et, au lieu de rendre des comptes, il s’efforce de faire oublier ces massacres », a déclaré M. Mat. « Il y a 47 ans, lorsque notre peuple a été massacré, aucun jeune ne dansait le semah [rituels alévis] ici. Que s’est-il passé ? Nous n’avons pas renié nos croyances. Les Alévis sont victimes d’injustices et de génocide non seulement en Turquie, mais aussi en Iran, en Irak et en Syrie. Le génocide contre les Alévis se poursuit en Syrie. Colani, le chef de ces massacres, est accueilli en grande pompe, avec le soutien de la Turquie. Nous refusons cela. Nous voulons vivre dans ce pays dans l’égalité et nous nous battons pour cela. »
Le député CHP de Maraş, Ali Öztunç, a également déclaré que les lieux de sépulture des victimes du massacre devaient être révélés. Soulignant que près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis le massacre sans que la vérité n’ait été élucidée, M. Öztunç a fait remarquer que les archives n’avaient pas été ouvertes et que des tentatives de dissimulation étaient en cours. « Si la commission établie souhaite réellement réussir et obtenir des résultats, elle doit révéler les lieux de sépulture des personnes qui ont perdu la vie à Maraş », a-t-il déclaré, s’adressant au président Erdoğan et au président du MHP, Devlet Bahçeli. « Quarante-sept ans se sont écoulés. J’espère que nos demandes seront satisfaites avant cinquante ans », a-t-il ajouté.
 
 
Ali Kenanoğlu, co-porte-parole du Congrès démocratique des peuples (HDK), a également pris la parole lors de la commémoration. Affirmant que le massacre de Maraş avait été perpétré avec la connaissance et le consentement des autorités de l’époque, il a déclaré : « Ceux qui souhaitaient modifier la structure démographique de cette région ont commis des massacres à Maraş, Çorum, Sivas et Dersim. Nous pouvons identifier les auteurs de ces massacres à ceux qui aspirent à la paix. Ceux qui gouvernent notre pays, la Turquie, continuent de protéger les assassins, raison pour laquelle nous tenons cette commémoration ici, et non sur la place Maraş. La démocratie et la paix ne peuvent être atteintes que si la société le souhaite. La paix viendra dans ce pays non pas parce que le gouvernement le veut, mais quand le peuple, les citoyens, le voudront. C’est pourquoi nous ne renoncerons pas à la voie de la paix. »
 
Suite à cela, Müslüm Birlik, lisant une déclaration au nom des institutions alévis, a affirmé que les massacres contre les Alévis se poursuivent. Il a déclaré : « Comprendre les raisons du massacre de Maraş, c’est non seulement se souvenir du passé, mais aussi éclairer l’avenir. Ce massacre a eu lieu en raison de la polarisation politique de l’époque, de l’instrumentalisation des différences sectaires comme moyen de pression, de provocations organisées et de l’attitude des pouvoirs dominants. Nous, Alévis, avons été Pir Sultan dans cette région, et nous avons été pendus. Nous avons été Nesimi, et nous avons été écorchés vifs. Nous avons été Koray Kaya, et nous avons été brûlés vifs. Pourtant, nous n’avons pas dévié de notre voie, de nos vœux, de nos croyances, et nous ne dévierons pas. Car nous avons laissé la peur derrière nous à Kerbela, à Dersim, à Maraş, à Çorum, à Sivas, à Gazi et à Ankara. »
 
Massacre de Maras  
Entre le 19 et le 26 décembre 1978, une vague d’attaques sanglantes orchestrée par l’extrême-droite turque a ciblé les Kurdes alévis de Maraş, coutant la vie à au moins 120 personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants. Les paramilitaires ont également incendie de 559 maisons et détruits près de 290 entreprises appartenant à la population kurde-alévie. 47 ans après ce pogrom ciblant les Kurdes alévis de Maras, les survivants exigent que l’État turc affronte son passé sanglant pour éviter de nouveaux pogroms dans le pays. Les traumatismes du pogrom de Maras restent vifs 47 ans après le massacre  En décembre 2023, Müslüm İbili, président de l’Association Culture et Solidarité Erenler, s’exprimait à l’occasion du 45e anniversaire du massacre des Kurdes alévis de Maraş, rejetant la faute sur « l’État profond » et soulignant le traumatisme qui persiste encore. İbili a appelé à ce que les adeptes de la religion alévie soient enfin traités comme des citoyens égaux afin d’éviter de futurs incidents. Entre le 19 et le 26 décembre 1978, une vague de violence d’une semaine contre les Kurdes alévis de Maraş a coûté la vie à 120 personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants, l’incendie de 559 maisons et la destruction de près de 290 entreprises. Certaines parties de Maraş ont été complètement détruites et un couvre-feu a été imposé à la ville. Ni l’armée ni la police n’ont tenté d’arrêter les attaques. Après le massacre, de nombreux Kurdes alévis de la ville ont commencé à partir, de sorte que la démographie de Maraş a considérablement changé. La population alévie, qui représentait plus de 35% avant 1978, n’en représente plus que 10%. Malgré des années de procédures judiciaires contre les auteurs du massacre, la justice reste insaisissable. Les décisions du tribunal de la loi martiale, qui a condamné 22 personnes à mort, sept à la réclusion à perpétuité et 321 autres à diverses peines, ont ensuite été annulées par la Cour de cassation. Les condamnations à mort n’ont pas été exécutées et les personnes reconnues coupables ont été libérées en vertu de la loi antiterroriste de 1991, ce qui suscite des inquiétudes quant à leur responsabilité. Pire encore, Ökkeş Kenger, identifié comme l’un des meneurs, a été acquitté au cours du procès et a ensuite changé son nom de famille en Şendiler. En 1991, Şendiler a été élu député du Parti du bien-être (Refah Partisi – RP). Cette récompense politique pour un personnage clé du massacre a alimenté la frustration et la colère des survivants. Müslüm İbili, président de l’Association Erenler Culture et Solidarité, une organisation confessionnelle alévie, s’est adressé à l’agence Mezopotamya à l’occasion du 45e anniversaire du massacre de Maras, déclarant que le massacre avait été orchestrée par « l’État profond » et soulignant le traumatisme persistant. İbili, qui avait alors 19 ans, a été contraint de déménager à Istanbul. Après avoir perdu une jambe dans un accident de train, il retourne dans sa ville natale et fonde l’association en 2007 pour faire face à ce traumatisme. Décrivant le massacre comme un acte délibéré visant à réprimer le mouvement socialiste des années 1970, İbili a déclaré : « Malgré le passage de 45 ans, le traumatisme demeure. » Il a déclaré que le massacre servait de « préparation à un coup d’État » et de provocation majeure mise en scène pour créer des troubles sociaux. Appelant à ce que les Alévis soient traités comme des citoyens égaux afin d’éviter de futurs incidents, İbili a exhorté tout le monde à assister à l’événement de commémoration annuel le 23 décembre, malgré l’interdiction émise par le gouvernement, qu’İbili a imputée à une provocation, déclarant qu’« on ne peut pas dissimuler la douleur sous des interdictions ».

TURQUIE. Le ministre de la défense menace les FDS

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TURQUIE  – Le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, menace d’une intervention militaire au Rojava si les forces arabo-kurdes du Rojava ne se conforment pas aux souhaits d’Ankara concernant leur intégration à l’armée gouvernementale de Damas. Lors de sa conférence de presse annuelle à Téhéran, le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, a proféré des menaces claires à l’encontre des Forces démocratiques syriennes (FDS). Il a explicitement rejeté l’intégration collective des FDS au sein de l’armée syrienne et a plaidé pour une intégration « individuelle ». Güler a également menacé ouvertement d’une intervention militaire en cas de refus. «Nous avons nos plans – et nous savons ce qu’il faut faire.» Güler a déclaré que la Turquie avait des « plans concrets » concernant l’évolution de la situation dans le nord et l’est de la Syrie, qui seraient mis en œuvre si nécessaire. « Nous avons la force de répéter aujourd’hui ce que nous avons fait par le passé », a affirmé le ministre, faisant référence aux précédentes invasions et guerres d’agression dans le nord de la Syrie. La Turquie suit de près les pourparlers entre le gouvernement de transition syrien et les FDS. Si l’« intégration individuelle » souhaitée ne se concrétise pas, la Turquie agira de nouveau unilatéralement, comme elle l’a fait lors des précédentes opérations débutant en 2016. « Si nécessaire, nous le ferons à nouveau sans consulter personne », a déclaré Güler. S’opposer à l’intégration collective Selon Güler, l’intégration des FDS en tant qu’unité militaire au sein de l’armée syrienne est inacceptable. « Ce ne serait pas une intégration », a-t-il déclaré. Seuls des individus pourraient être intégrés, et non les FDS en tant que structure organisée. Se rapprocher de la position américaine ? Güler a souligné que la position américaine sur la situation en Syrie avait récemment évolué. Le gouvernement turc perçoit désormais une meilleure compréhension de sa position à Washington. « Les divergences d’opinion s’estompent », a-t-il déclaré. Ankara a communiqué ses attentes de manière claire et ouverte. Scène de menace militaire Le ministre a conclu en déclarant que la Turquie était prête à intervenir militairement en Syrie à tout moment, même sans l’accord d’autres acteurs. « Nous l’avons fait en 2016, malgré la présence des États-Unis et de la Russie, et nous sommes allés jusqu’au bout. Si nécessaire, nous le referons », a affirmé Güler. (ANF)

La Turquie bloque systématiquement la libération des prisonniers politiques

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TURQUIE / KURDISTAN – Emprisonnés depuis plus de 30 ans, certains gravement malades, d’innombrables prisonniers politiques kurdes croupissent dans les geôles turques. Selon le député Mehmet Zeki Irmez, il s’agit d’otages victimes de calcules politiques de l’État turc. Le député du DEM Parti, Mehmet Zeki Irmez a formulé de graves accusations contre le système judiciaire turc. Lors d’une conférence de presse au Parlement, il a dénoncé la prolongation systématique des peines de prison pour les détenus politiques par les commissions administratives et de surveillance, la qualifiant d’arbitraire et d’illégale. Il a affirmé que ces décisions étaient motivées par des considérations politiques et violaient les droits fondamentaux. « Même un ministre ne peut rien y changer. » Irmez a évoqué des cas de détenus incarcérés depuis plus de 30 ans, sans aucun fondement légal pour leur libération. Par exemple, le détenu Tamer Tanrıkulu s’est vu refuser sa libération à cinq reprises, bien qu’ayant purgé sa peine. Lors de conversations, des détenus ont rapporté qu’un procureur de prison leur avait déclaré : « Même si un ministre appelle, rien ne changera. Je ne vous libérerai pas. » Des prisonniers gravement malades sans accès aux soins médicaux Dans plusieurs cas, la prolongation de la détention affecte également des prisonniers gravement malades. Hasip Avşar, incarcéré depuis 31 ans, souffre de graves maladies chroniques telles que des problèmes cardiaques et des hernies discales. Malgré cela, sa libération a été reportée à trois reprises. Metin Genli, âgé de 61 ans et atteint de sclérose en plaques, attend lui aussi sa libération depuis plus de 31 ans. L’accès aux soins médicaux est insuffisant dans de nombreux cas, selon Irmez. Justifications illégales et isolement comme punition Selon Irmez, les commissions ont recours à des moyens infondés et incompréhensibles pour empêcher la libération des prisonniers politiques. Même le refus de procéder aux appels nominaux, pourtant controversés, au sein de l’armée peut servir de prétexte pour prolonger leur détention. « Cette pratique est incompatible avec toutes les normes internationales », a déclaré le député. À Aksaray, les détenus condamnés à la réclusion à perpétuité aggravée sont placés à l’isolement total. Sami Borak et Ihsan Taşdelen, par exemple, sont maintenus à l’isolement complet depuis un an et demi, sans aucun contact avec les autres détenus. De nombreux cas d’infractions à la loi ont également été constatés à Konya. Irmez a également documenté de nombreux cas dans la prison de haute sécurité de Konya-Ereğli où des prisonniers politiques se sont vu refuser une libération malgré l’avoir purgée de leur peine. Dans certains cas, les peines ont été prolongées de plusieurs années. Le cas de Mehmet Emin Gurban, emprisonné depuis 30 ans, qui a survécu à deux crises cardiaques et est actuellement détenu à l’isolement, est particulièrement révoltant. « Les prisonniers politiques sont traités comme des otages » Irmez a dénoncé une pratique profondément ancrée au sein du système judiciaire turc, qui cible spécifiquement les prisonniers politiques. « Ces commissions sont devenues des instruments de répression. Il ne s’agit plus d’un contrôle légal, mais d’un exercice du pouvoir politique », a-t-il déclaré. La Turquie, a-t-il ajouté, s’est considérablement éloignée de l’État de droit dans ses pratiques actuelles. Le député a appelé à une réforme juridique immédiate : « Nous avons besoin d’un cadre juridique clair qui empêche les décisions arbitraires et respecte la dignité humaine. La persécution politique ne doit pas se perpétuer par des manœuvres administratives. » À la mémoire de Taybet Inan La conférence de presse s’est tenue le jour même du décès de Taybet Inan. Cette femme de 57 ans, déjà connue sous le nom de « Mère Taybet » de son vivant, a été abattue en pleine rue par l’armée turque à Silopi le 14 décembre 2015, pendant le couvre-feu imposé dans la ville. La mort d’Inan fut particulièrement tragique car le corps de cette mère de onze enfants ne put être retrouvé pendant sept jours. Les forces de sécurité turques tiraient sur tout ce qui bougeait. Son beau-frère, Yusuf Inan, fut également tué par balle alors qu’il tentait de récupérer le corps de Taybet Inan.  Irmez a évoqué ces événements comme une « profonde blessure dans la mémoire collective du peuple kurde ». « Se souvenir de Mère Taybet et de toutes les victimes de la répression est notre devoir moral. Notre commémoration s’inscrit dans la lutte pour la vérité, la justice et la paix », a-t-il déclaré. Ce n’est qu’en faisant face au passé et en le reconnaissant que pourra réussir un nouveau départ démocratique. (ANF)

IRAN. Un étudiant exécuté à Urmîyê pour « espionnage »

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IRAN / ROJHILAT – Le régime iranien a pendu Aqil Keshavarz accusé d’« espionnage au profit d’Israël », signale l’ONG kurde Hengaw qui ajoute que cette exécution fait « partie d’une politique d’intimidation plus large visant la population ». La République islamique d’Iran a procédé à l’exécution d’Aqil Keshavarz, un étudiant en architecture de 27 ans originaire d’Ispahan, arrêté pendant les 12 jours de la guerre Iran-Israël et condamné à mort pour « espionnage au profit d’Israël ». Selon les informations reçues par l’organisation Hengaw pour les droits humains, Keshavarz a été exécuté aux premières heures du samedi 20 décembre 2025, à l’intérieur de la prison centrale d’Urmia. Hengaw avait déjà mis en garde contre le risque d’exécution. Keshavarz a été placé à l’isolement et sa famille a été convoquée à la prison d’Urmia pour une dernière visite le mercredi 17 décembre – des événements largement considérés comme des signes avant-coureurs d’une exécution imminente. L’agence de presse Mizan, proche du pouvoir judiciaire, a affirmé que les accusations portées contre Keshavarz concernaient des communications et une coopération présumées avec les services de renseignement israéliens, notamment « espionnage pour Israël », « espionnage pour le Mossad » et « prise de photos d’installations militaires et de sécurité ». Le rapport allègue également qu’il communiquait avec un individu sous le pseudonyme d’« Osher », à qui il transmettait régulièrement des informations, et qu’il entretenait des contacts distincts avec l’armée israélienne et le Mossad. Selon ce même rapport, les accusations comprenaient « la prise de photos de sites militaires et de sécurité », « la transmission d’informations via des plateformes en ligne », « la réalisation de plus de 200 missions de renseignement dans plusieurs villes iraniennes » et « la réception d’un soutien financier via des cryptomonnaies ». Mizan a également affirmé que l’exécution avait eu lieu « après l’achèvement de toutes les étapes de la procédure pénale ». Cette déclaration intervient dans un contexte de tensions régionales croissantes, les autorités iraniennes et israéliennes mettant en garde contre la possibilité d’une nouvelle confrontation. Dans ce contexte, Hengaw considère cette exécution comme faisant partie d’une politique d’intimidation plus large visant la population. Keshavarz a été condamné à mort à la fin de l’été par la première chambre du tribunal révolutionnaire d’Urmia, présidée par le juge Sajad Dousti. Il a été arrêté en juin 2025 et détenu dans un centre de détention géré par l’Organisation du renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique à Urmia, où, selon les informations de Hengaw, il a été soumis à de fortes pressions et à des tortures pour lui extorquer des « aveux forcés ». Il a ensuite été transféré à la prison d’Evin à Téhéran avant d’être finalement ramené à la prison centrale d’Urmia. Hengaw avait déjà averti que chaque fois que les tensions entre la République islamique d’Iran et Israël s’intensifient, les autorités iraniennes accélèrent délibérément les exécutions de détenus accusés d’« espionnage pour Israël », les utilisant de fait comme otages dans un contexte de crises politiques et militaires. D’après les statistiques de l’organisation Hengaw pour les droits humains, l’exécution d’Aqil Keshavarz porte à au moins 18 le nombre de personnes exécutées en Iran depuis début 2025 pour des accusations liées à une prétendue collaboration avec Israël. Seize de ces exécutions ont eu lieu depuis le début de la guerre Iran-Israël. (Hengaw)