PARIS – Lorsque le mouvement des Gilets jaunes prit de l’ampleur dans les derniers mois de 2018, l’une des questions qui revenaient, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias étrangers (…) était la suivante : pourquoi ce mouvement est-il « si blanc » ? Pourquoi les Français d’origine immigrée — en particulier les deuxième et troisième générations issues majoritairement de l’immigration arabe et africaine — sont-ils si peu présents dans cette mobilisation sans précédent ?
Sûryar, documentaire de Zanyar Omrani, constitue une tentative rare de raconter les « Gilets jaunes » depuis les marges : raconter ceux que les marges ont oubliés, à partir d’un mouvement lui-même né dans les marges. En faisant notamment entrer dans son récit le témoignage de Keyumars, un Kurde iranien exilé en France « qui n’a même pas de voiture pour que le prix de l’essence puisse le faire descendre dans la rue », Sûryar donne à voir une image singulière des Gilets jaunes. Une image qui, même dans les assemblées les plus démocratiques du mouvement, n’a jamais véritablement été visible : de ce point de vue, Sûryar raconte les exclus des Gilets jaunes et, plus largement, ceux que laisse de côté la structure réellement existante de la France.
Le documentaire Sûryar est une tentative de lire la France depuis ses marges. Un pays qui, dans le récit officiel, incarne la République, la liberté, l’égalité et la fraternité, mais qui, dans la vie quotidienne de nombreux citoyens, s’est transformé en un champ de bataille permanent entre justice sociale et logique du marché. C’est le récit d’une société qui peut, dans le même temps, compter parmi les économies les plus riches du monde et voir des millions de ses habitants avoir le sentiment de ne pas avoir voix au chapitre lorsqu’il s’agit de décider de leur avenir, de ne pas « compter » et, plus simplement, de ne pas être considérés comme des personnes à part entière.
En mettant en regard des récits qui ne sont généralement jamais réunis dans un même cadre, Sûryar montre que nombre des crises qui traversent aujourd’hui la France — des Gilets jaunes aux Gilets noirs, le mouvement des sans-papiers, des étudiants qui s’immolent par le feu à la lutte pour la préservation des jardins ouvriers, des violences policières aux grands projets urbains — ne sont pas des événements isolés, mais les différents chapitres d’une même histoire, les branches d’un même arbre dont il faut chercher les racines dans quatre décennies de politiques économiques, de transformations urbaines, de privatisations, de concentration du pouvoir et d’aggravation des inégalités.
La France est entrée dans l’ère du « néolibéralisme économique » au moins dès la troisième année des quatorze années de présidence de François Mitterrand, et elle demeure encore dans cet état. Ce qui distingue peut-être la France de nombreux autres pays, c’est la manière dont la lutte des classes y devient visible : tandis que les transformations fondamentales de la société sont imposées d’en haut, les classes populaires et les masses de salariés affrontent, dans la rue, cette nouvelle situation. Sûryar est la chronique visuelle de cet état de tension.
En réalité, Sûryar ne parle pas d’un mouvement, mais d’une situation : une situation dans laquelle différents groupes sociaux, chacun confronté à une expérience particulière de la discrimination, de la pauvreté ou de l’exclusion, commencent progressivement à comprendre que leurs problèmes ne sont pas séparés les uns des autres.
Selon les statistiques, en 2017, plus de 87 % des contrats de travail en France étaient temporaires, et près de 30 % correspondaient à des emplois à la journée.
Dans la France d’aujourd’hui, les gratte-ciel de La Défense continuent de s’élever, les lignes du Grand Paris Express attirent des milliards d’euros d’investissements, les aéroports sont privatisés, les touristes battent de nouveaux records chaque année et les Jeux olympiques de 2024 sont présentés comme la vitrine d’une réussite nationale.
Mais, dans le même temps, à quelques kilomètres seulement de ces grands projets, vivent des familles qui se battent depuis des années pour obtenir des papiers de séjour, des travailleurs qui, malgré leur emploi, vivent sous le seuil de pauvreté, des étudiants incapables de payer leur logement, des retraités dont le pouvoir d’achat diminue, des femmes victimes de violences qui ne bénéficient pas d’un soutien suffisant et des jeunes dont le premier contact avec l’État n’est ni l’école ni les services publics, mais le contrôle d’identité et la présence policière.
C’est précisément cette contradiction qui constitue le terrain commun reliant nombre des mouvements sociaux contemporains en France.
Avec des images singulières, Sûryar raconte ce que l’on pourrait appeler « l’expérience de la mondialisation urbaine » : celle d’une vaste population repoussée vers les marges afin que la vie des habitants du centre de Paris puisse offrir une meilleure qualité de vie.
L’une des principales caractéristiques de Sûryar est son refus de la simplification. Dans le film, tous les policiers ne sont pas des monstres et tous les manifestants ne sont pas des saints. Tous les projets urbains ne sont pas condamnables et tout développement n’est pas, par nature, destructeur. La véritable question est ailleurs : quel sens peut encore avoir la démocratie lorsque les grandes décisions concernant la ville, l’économie et l’avenir sont prises sans la participation réelle de ceux qui en subiront les conséquences les plus importantes ?
Cette question conduit le spectateur de la rue vers les structures et met au premier plan le droit à la ville. C’est précisément le concept que le philosophe français Henri Lefebvre formulait déjà plusieurs décennies auparavant : la ville n’est pas simplement un ensemble de bâtiments ; elle est un espace dont tous les habitants doivent avoir le droit de participer à la construction et aux décisions qui la concernent.
Lorsque les jardins ouvriers d’Aubervilliers sont réduits pour laisser place à des projets d’aménagement, lorsque les familles à faibles revenus sont repoussées vers les périphéries, lorsque les quartiers changent de visage sous la pression de la gentrification, lorsque les places et les rues qui étaient des lieux de rassemblement populaire sont soumises à des dispositifs de contrôle et de sécurisation… le conflit ne porte donc pas seulement sur le foncier. Il porte sur une question plus fondamentale : à qui appartient la ville ? Et lorsque le développement prend le pas sur l’humain, que reste-t-il de la démocratie ?
Après des mois de manifestations chaque samedi, d’occupation de l’espace public, des péages et des ronds-points dans les zones industrielles, le mouvement des Gilets jaunes a été relégué au second plan avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19. Pourtant, dans les mois et les années qui ont suivi, les mobilisations ont continué, notamment contre la réforme des retraites.
La structure politique française donne au gouvernement, c’est-à-dire au pouvoir exécutif, des moyens qui lui permettent de faire adopter ses projets de loi malgré des protestations massives, y compris lorsqu’ils rencontrent l’opposition de la majorité des représentants de l’Assemblée nationale.
La sortie tardive de la version définitive de Sûryar pourrait finalement s’avérer être un événement positif. Malgré leur échec, les Gilets jaunes se préparent à retourner dans la rue en octobre 2026 pour protester contre la hausse du prix des carburants et l’augmentation vertigineuse du coût de la vie.
La poursuite des mobilisations populaires en France, quelle qu’en soit l’issue, semble confirmer le récit de Sûryar : la situation actuelle, ainsi que les injustices et les formes de répression qu’elle produit, poussent différentes composantes de la société à réagir.
Du salarié qui doit remplir son réservoir avec une essence à deux euros le litre pour pouvoir aller travailler depuis la périphérie jusqu’au migrant abandonné à son sort pour vendre sa « force de travail à moindre coût » ; du policier, du médecin ou de l’infirmière contraint de faire sans cesse des heures supplémentaires en raison de la baisse des budgets publics jusqu’à l’étudiant qui, pour protester contre la « situation » existante, s’immole par le feu : tous sont pris dans les différentes dimensions d’une même crise.
Le documentaire Sûryar est à découvrir à travers les liens ci-dessous :