TURQUIE / KURDISTAN – Seyit Rıza, Alişer et Zarife [trois héros de la résistance kurde-alévie de Dersim lors des massacres commis sous l’ordre d’Ataturk dans les années 1937-38 dans la province de Dersim] incarnent les blessures persistantes de l’histoire alévie et une mémoire féminine trop souvent restée invisible.
Les mouvements sociaux apparus à différentes époques de l’histoire alévie ne sauraient être considérés comme identiques. Un fil conducteur de cette histoire demeure cependant la résistance à l’injustice. Dersim reste l’une des blessures les plus profondes de la mémoire alévie et occupe toujours une place importante dans les débats actuels sur la paix.
L’histoire alévie ne saurait se limiter aux XVIe et XXe siècles. Les mouvements sociaux apparus en Anatolie à différentes époques ont marqué la mémoire alévie de diverses manières, par leur quête de justice et d’égalité et leur opposition à l’oppression. Les mouvements menés par Baba Ilyas et Baba Ishak ont notamment constitué des contestations majeures des inégalités sociales et politiques de leur temps. Quant au mouvement qui s’est développé autour du cheikh Bedreddin, il a fait l’objet de multiples interprétations au fil des siècles, alimentant les débats sur le partage, l’égalité et la justice sociale.
« Tout doit être partagé, sauf la joue de l’être aimé » est resté gravé dans la mémoire collective comme l’une des expressions les plus fortes de l’interprétation égalitaire de l’héritage de Bedreddin. Il n’est peut-être pas historiquement exact de qualifier tous ces mouvements de mouvements alévis modernes au sens actuel du terme. Pourtant, il est aisé de comprendre pourquoi ils ont trouvé une place dans la mémoire alévie. Bien qu’ayant émergé à différentes époques et dans des contextes différents, la résistance à l’injustice est devenue un élément déterminant de la manière dont ces mouvements ont été réinterprétés par les générations suivantes.
Dersim : L’une des blessures les plus profondes de la mémoire alévie
Vient ensuite Dersim. Les années 1937-1938 marquent une période historique dévastatrice durant laquelle Seyit Rıza, Alişer, Zarife et des milliers d’autres furent tués, exilés et déplacés.
Décrire Dersim comme une simple « rébellion contre l’État » occulte une part importante de la dimension sociale des événements. Au-delà du conflit armé, il y avait tout un univers de foi, de langue, de rapport à la terre, d’ocaks (lignées spirituelles alévis) et de formes spécifiques d’organisation sociale locale. Les politiques étatiques sont intervenues dans tous ces domaines et les ont affectés.
L’exécution de Seyit Rıza et le meurtre d’Alişer et de Zarife ne sont pas relégués au passé dans la mémoire collective de Dersim. Ces événements ont laissé un traumatisme social qui perdure à travers les récits des familles, des exilés et des générations suivantes. Toute compréhension des sensibilités alévies vis-à-vis de l’État, des politiques de sécurité, de la confrontation avec le passé et de la paix demeure incomplète sans prendre en compte la place qu’occupe Dersim dans la mémoire collective alévie.
Pourquoi l’histoire des femmes alévies est-elle oubliée ?
L’une des principales lacunes des récits de l’histoire alévie est l’invisibilité des femmes. Raconter cette histoire uniquement du point de vue masculin exclut une part importante de cette mémoire collective. Dersim en est un exemple frappant.
Zarife Hanım (une forme respectueuse d’adresse envers une femme) est souvent désignée dans les récits historiques comme l’épouse d’Alişer. Cependant, la réduire à cette seule relation ne permet pas de saisir toute la place qu’elle occupe dans l’histoire de Dersim. Zarife était une femme qui, par son identité et son combat, a joué un rôle essentiel dans la résistance et la mémoire collective de Dersim. Le combat qu’Alişer et Zarife ont mené ensemble est également devenu un pan important de l’histoire politique et sociale de Dersim.
La vie de Zarife ouvre également la voie à un débat plus large sur la place des femmes alévies dans l’histoire. Celles-ci n’étaient pas seulement celles qui subissaient les souffrances des massacres, de l’exil et de la répression ; elles ont aussi contribué à la construction de la vie sociale, à la transmission de la mémoire collective et à la résistance. Les récits de l’histoire alévie doivent donc dépasser la simple description des femmes comme épouses, mères ou parentes des hommes et mettre en lumière leurs voix, leurs actions et leurs rôles historiques.
Où toute cette histoire nous mène-t-elle ?
Hallaj, Nesimi, Hacı Bektaş, Hatayi, Pir Sultan, Bedreddin et Seyit Rıza n’ont pas vécu à la même époque ni dans les mêmes conditions politiques. Hatayi a vécu au cœur de la rivalité safavide-ottomane, tandis que le nom de Pir Sultan est resté associé aux conflits avec le pouvoir ottoman. Bedreddin a émergé dans un contexte social très différent, tandis que Seyit Rıza a été confronté à la politique de l’État moderne envers Dersim.
Il serait inexact de considérer ces figures comme appartenant toutes à un même mouvement historique. Pourtant, l’étude des raisons pour lesquelles la mémoire alévie les a perpétuées pendant des siècles révèle certains points communs : la quête de la vérité, l’exigence de justice, la valeur de la vie humaine, la résistance à l’oppression, le rızalık (consentement mutuel) et le principe de protection de la vie.
Cet héritage, transmis du passé au présent, offre également une perspective différente sur les débats actuels concernant la paix. L’histoire alévie a été marquée non seulement par les guerres et les luttes pour le pouvoir, mais aussi par les massacres, l’exil, la répression religieuse et la résistance à cette répression. Pour les Alévis, cela signifie que la paix est bien plus qu’un simple débat politique abstrait.
Pourquoi les Alévis sont-ils au cœur de la paix ?
La mémoire alévie, présente à Karbala, Dersim, Maraş et Sivas, porte les stigmates indélébiles de la guerre, des massacres, de l’exil et du déni. C’est pourquoi, face à la politique actuelle, l’une des réponses les plus puissantes que la mémoire alévie puisse apporter n’est peut-être pas de nouvelles hostilités, mais l’égalité et la paix.
La communauté alévie sait, de par son histoire, ce que signifient la guerre, les massacres, l’exil et le déni. Le souvenir de Karbala, Dersim, Maraş et Sivas témoigne que la douleur de tels événements ne se limite pas à l’époque où ils se sont produits, mais se transmet de génération en génération. À la lumière de cette histoire, la revendication de paix des Alévis ne saurait se réduire à un simple choix politique contemporain. Elle porte le poids d’une expérience transmise de génération en génération.
La paix, c’est plus que le silence des armes à feu.
Pour les Alévis, la paix revêt une signification bien plus large que la simple fin d’un conflit. L’égalité des droits civiques, la liberté de pratiquer leur foi, la reconnaissance des cemevis (lieux de culte alévis) comme lieux de culte et la résolution de la question de l’enseignement religieux obligatoire font également partie intégrante de la paix. Un ordre social où l’identité kurde n’est pas niée et où les différentes confessions et identités sont reconnues comme égales est également indissociable de ce débat.
Une paix durable exige également que l’État fonde ses relations avec les citoyens sur les droits et l’état de droit, et non sur la peur et l’insécurité. Un climat où les armes se taisent mais où persistent les inégalités, le déni et la discrimination ne peut instaurer une véritable paix sociale.
Pourquoi les Alévis devraient-ils également discuter du point de vue d’Abdullah Öcalan sur la paix ?
La perspective d’Abdullah Öcalan sur la négociation, une solution démocratique et la coexistence dans le traitement de la question kurde, l’un des problèmes les plus importants auxquels la Turquie est confrontée, peut également être abordée à travers les expériences historiques des Alévis.
Il n’est pas nécessaire d’assimiler Abdullah Öcalan aux figures historiques alévies ni de le présenter comme appartenant à la même tradition historique. Ce qu’il convient de discuter, c’est comment la politique démocratique, la négociation et l’égalité des droits civiques pourraient offrir une voie d’avenir à la question kurde, après des années d’échec des politiques de conflit et de sécurité.
Cette question est également importante pour les Alévis. La communauté alévie a subi à maintes reprises les conséquences des politiques de sécurité étatiques et des approches monolithiques tout au long de son histoire. Soutenir la même approche sécuritaire lorsqu’une autre communauté revendique ses droits serait en contradiction flagrante avec cette expérience historique.
La liberté est également difficile à concevoir comme un ensemble de droits appartenant à des communautés indépendamment les unes des autres. L’égalité de citoyenneté des Alévis ne peut être considérée comme acquise tant que les pressions sur l’identité et la langue kurdes persistent ; de même, les droits des autres confessions ne peuvent être fermement garantis dans un pays où la liberté de croyance des Alévis n’est pas reconnue. Reconnaître les droits d’une communauté ne diminue en rien ceux des autres. Garantir les droits dans un cadre juridique commun renforce les fondements de la coexistence.
Pourquoi les Alévis sont-ils à nouveau instrumentalisés ?
Les problématiques historiques et actuelles des Alévis peuvent encore être instrumentalisées à des fins politiques. Pourtant, les Alévis ne constituent pas une communauté réduite aux seules souffrances du passé, ni une base de conflit politique. Ils ont leurs propres revendications, une mémoire collective et une volonté politique.
L’analyse d’Abdullah Öcalan, selon laquelle les Alévis sont au cœur du processus, mérite également d’être examinée dans cette perspective. Toute discussion sur la démocratisation de la Turquie, la résolution de la question kurde et la coexistence pacifique des peuples ne saurait faire l’impasse sur le déni et la discrimination dont sont victimes les Alévis, ni sur leur revendication d’une citoyenneté égale.
Plutôt que d’instrumentaliser l’histoire alévie à des fins de polarisation politique contemporaine, il convient d’écouter la voix et les revendications des Alévis eux-mêmes. Cette mémoire n’est pas un simple récit du passé ; elle porte en elle une expérience collective qui éclaire la vie à laquelle aspirent les Alévis aujourd’hui.
Le fait de perpétuer les hostilités du passé dans le présent a-t-il sa place sur la voie alévie ?
Il est aisé de susciter de nouvelles hostilités en assimilant des figures historiques à des identités contemporaines. On peut imputer la responsabilité aux sunnites d’aujourd’hui à travers le sultan Selim Ier, aux Kurdes d’aujourd’hui à travers Idris-i Bitlisi, tandis que le shah Ismaïl peut être érigé en symbole d’une autre identité contemporaine. Une telle interprétation, cependant, contribue moins à la compréhension du passé qu’à sa reconstruction selon les clivages politiques actuels.
Les souffrances endurées par les Alévis ne sauraient être oubliées. Se souvenir de Dersim, Maraş et Sivas est une composante essentielle de cette mémoire. Cependant, se souvenir de Dersim ne saurait justifier de soumettre une autre communauté à un nouveau Dersim. Le souvenir de Maraş ne peut servir à se forger de nouveaux ennemis, pas plus que celui de Sivas ne peut légitimer le meurtre d’autrui.
Il est essentiel de distinguer entre affronter le passé et faire peser le fardeau des injustices historiques sur les générations actuelles. La conception alévie de la justice invite également à examiner la responsabilité historique à travers les auteurs des crimes, les institutions et les politiques, plutôt que de blâmer collectivement des peuples entiers.
Où mène ce chemin aujourd’hui ?
Les Alévis doivent non seulement se souvenir du passé, mais aussi définir l’avenir qu’ils souhaitent. Une société démocratique où les Alévis jouissent d’une citoyenneté égale, où les Kurdes peuvent vivre librement leur identité et parler leur langue, où les femmes sont égales, où les différentes confessions ne se perçoivent pas comme des menaces et où l’État ne discrimine pas ses citoyens sur la base de la religion ou de l’identité, pourrait constituer le fondement de cet avenir.
Un tel avenir ne saurait se construire en oubliant le passé. Il est impératif de faire face à la réalité de Dersim, Maraş, Sivas et aux autres massacres et formes de répression subis par les Alévis. Il en va de même pour les souffrances endurées par les Kurdes, les Arméniens et les autres peuples opprimés sur ces terres. Se confronter au passé ne signifie pas faire porter le fardeau de la culpabilité aux générations actuelles ; cela implique de reconnaître les faits, d’établir les responsabilités et de bâtir un ordre social et juridique capable d’empêcher que de telles injustices ne se reproduisent.
La paix ne signifie pas non plus l’oubli. Une paix qui demande d’oublier les souffrances endurées, d’abandonner la mémoire collective ou de renoncer à la justice ne peut perdurer. La paix se renforce lorsque les individus reconnaissent les souffrances d’autrui et s’unissent autour d’un engagement commun à faire en sorte que de telles souffrances ne se reproduisent jamais.
Hatayi, Pir Sultan, Nesimi, Bedreddin, Seyit Rıza, Alişer et Zarife ont vécu à des époques et dans des contextes très différents. Recréer les conflits de leur temps parmi les peuples d’aujourd’hui n’explique pas pourquoi ces figures restent vivantes dans la mémoire alévie. Ce qui a perduré, en revanche, c’est la détermination à ne pas se taire face à la vérité, à ne pas se soumettre à l’injustice, à défendre la dignité humaine et à persévérer dans ses convictions.
Le message que l’histoire alévie peut apporter au débat actuel sur la paix se trouve également ici. Peut-on bâtir un avenir commun sans oublier le passé, sans dissimuler les injustices commises et sans renoncer à la quête de justice ? La mémoire portée par les Alévis à travers les siècles n’offre pas de réponse toute faite à cette question. Mais elle nous en dit plus que suffisamment sur le prix de la guerre, des massacres, de l’exil et du déni.
La paix ne signifie donc pas nécessairement une rupture avec le passé pour les Alévis. Elle peut au contraire être l’une des expressions actuelles de la lutte pour que les erreurs du passé ne se répètent jamais : une voie qui n’oppose pas la vérité et la justice à la paix, mais les considère comme des conditions essentielles à une paix durable.
Le souvenir véhiculé par Karbala, Dersim, Maraş et Sivas nous laisse peut-être avec son message le plus simple : qu’aucune âme ne puisse jamais endurer à nouveau la même souffrance.
Par Rohat Emekçi, pour ANF, sous le titre de « Bedreddin, Dersim et la quête de justice et d’égalité des Alévis«