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TURQUIE. Ingénierie politique de la religion au Kurdistan

TURQUIE / KURDISTAN – « L’État [turc] a promu les ordres religieux au Kurdistan pour contenir les revendications nationales kurdes dans un cadre religieux centré sur la ‘fraternité musulmane’ », écrit le journaliste Rustem Sincer sur le site ANF.

Voici la suite de l’article de Rustem Sincer :

Depuis la fondation de la République de Turquie, l’appareil d’État, officiellement associé au principe de « laïcité », a dans les faits entretenu des liens étroits avec les réseaux d’ordres et de communautés religieuses. Au Kurdistan en particulier, ces liens ont dépassé le cadre de la question des relations entre religion et État pour devenir un instrument direct d’assimilation, de contrôle et de guerre de basse intensité.

Dans la tradition du Mouvement de libération kurde, les ordres religieux ont été considérés comme un second front agissant aux côtés des instruments de coercition directs de l’État, notamment l’armée, la gendarmerie et les gardes villageois. Leur rôle a consisté à fabriquer le consentement, à sanctifier l’obéissance et à remodeler la mémoire collective.

Les racines historiques des ordres religieux, le rôle qu’ils ont assumé au Kurdistan, leur intégration organique à l’État sous le Parti de la justice et du développement (AKP) et leurs efforts pour remodeler l’ordre social sont de plus en plus mis en lumière.

Le partenaire caché de la République

L’historiographie officielle soutient que la République a complètement démantelé les ordres religieux par le biais d’une législation promulguée en 1925. Pourtant, les cadres fondateurs de l’État n’ont jamais abandonné les alliances pragmatiques avec les cheikhs et les aghas religieux, notamment comme moyen de maintenir leur contrôle au Kurdistan.

À la suite de la rébellion du cheikh Saïd (Şêx Seîd), l’État a adopté une approche sélective. Il a démantelé certains réseaux religieux afin de saper le fondement religieux de la légitimité de la rébellion, tout en repositionnant d’autres ordres religieux et cercles de madrasas qu’il avait placés sous son influence comme instruments de contrôle régional.

Cette double stratégie consistait à réprimer les chefs religieux et sociaux associés à la rébellion, à l’autonomie ou à la conscience nationale, tout en renforçant les cercles dociles prêts à se soumettre à l’État. Derrière la rhétorique de la « laïcité », se cachait en réalité une politique étatique de « religion contrôlée ».

Le rôle de la coopération entre l’État et l’ordre religieux au Kurdistan

Les écrits idéologiques du Mouvement de libération kurde ont souvent soutenu que la religion a joué un rôle différent au Kurdistan par rapport à l’ouest de la Turquie. Les réseaux religieux ont également servi à substituer une identité essentiellement religieuse à l’identité nationale, à la langue et aux traditions d’auto-organisation.

L’État a cherché à substituer à l’identité kurde un discours de « fraternité musulmane » la notion de « fraternité musulmane », enfermant ainsi les revendications nationales de la population dans un cadre religieux. Il a promu les ordres et communautés religieuses au Kurdistan avec une intensité systématique renouvelée et bien plus marquée, notamment après le coup d’État militaire de 1980, dans le cadre de sa lutte contre les mouvements de gauche et nationalistes.

Les cours de Coran, les pensionnats religieux Imam Hatip et les fondations affiliées aux ordres religieux établis durant cette période ne se limitaient pas à dispenser un enseignement religieux. Ils visaient également à éloigner les jeunes générations de la lutte de libération nationale et à les orienter vers une identité intégrée à l’État.

Hezbollah : l’expérience de contre-guérilla de l’État

L’un des exemples les plus sombres de l’histoire politique du Mouvement de libération kurde est celui du Hezbollah, actif dans plusieurs grandes villes du Kurdistan, dont Diyarbakır (Amed), Batman (Êlih) et Gaziantep (Dîlok), durant les années 1980 et 1990. Ses activités ont été consignées dans des documents officiels. Les rapports de la Commission parlementaire d’enquête sur les assassinats non résolus, ainsi que les procédures judiciaires de l’époque, ont démontré que l’organisation menait une campagne systématique d’assassinats visant des intellectuels, des hommes politiques et des militants proches du mouvement politique kurde, avec la connaissance et, parfois, le soutien direct de l’État.

Cette affaire occupe une place centrale dans les analyses du Hezbollah, car elle constitue l’un des exemples les plus clairs de la manière dont le discours religieux peut être transformé par l’État en un instrument direct de conflit et d’intimidation.

Le naqshbandisme et le mouvement Nur : l’assimilation silencieuse

Certaines branches de l’ordre Naqshbandi et des cercles associés au mouvement Nur ont constitué une classe moyenne religieuse et conservatrice dans les villes du Kurdistan grâce à des réseaux de fondations, de résidences étudiantes et d’établissements d’enseignement privés. Cette strate sociale s’est structurée autour d’une intériorisation du discours d’État qui qualifiait les revendications nationales de « séparatisme », tout en devenant économiquement dépendante des marchés publics et des ressources de l’État.

Ces réseaux sont devenus un terrain privilégié pour fabriquer le consentement et établir une hégémonie idéologique auprès de pans de la société qu’on ne pouvait atteindre par la coercition armée.

Une carte variée de l’influence à travers les villes du Kurdistan

L’influence des ordres religieux est inégale au Kurdistan. Différents réseaux religieux ont pris de l’importance selon le contexte historique et social de chaque ville. La tradition des madrasas, d’origine naqshbandi, est plus visible à Diyarbakır et dans ses environs, tandis que les groupes proches de la communauté menzil exercent une influence considérable sur l’emploi public dans les régions de Batman et de Siirt (Sêrt). À Şırnak (Şirnex) et à Hakkari (Colemêrg), les alliances tribales et religieuses, étroitement liées au système des gardes villageois, sont plus marquées.

L’expérience du mouvement kurde en matière d’organisation à travers la région suggère que ces différences ne sont pas fortuites. Plutôt que de poursuivre une politique centralisée et uniforme, l’État a cherché à identifier le réseau religieux et social le plus influent de chaque ville, à nouer des alliances avec lui et à mettre en œuvre un modèle de contrôle localisé.

La communauté Menzil et son partenariat institutionnel avec le gouvernement

La communauté Menzil, basée à Adıyaman (Semsûr), illustre la nouvelle dimension qu’ont prise les relations entre les ordres religieux et l’État dans les années 2000. Les médias ont souvent rapporté que les membres de cette communauté se concentraient de plus en plus dans les institutions publiques, notamment dans le secteur de la santé et l’administration. Ce phénomène a été interprété comme la preuve que la relation entre les ordres religieux et l’État avait évolué, passant d’une influence informelle à une pratique de recrutement institutionnel.

De nombreux rapports ont également documenté des affirmations selon lesquelles des réseaux similaires se sont étendus dans les villes kurdes grâce à l’emploi dans le secteur public et à leurs relations avec les autorités locales.

L’ère de l’AKP : L’intégration organique des ordres religieux dans l’État

Suite à l’arrivée au pouvoir de l’AKP, les relations entre les ordres religieux et l’État sont passées d’une coopération indirecte à un véritable partenariat de pouvoir. L’augmentation rapide du budget de la Direction des affaires religieuses, l’allocation de ressources publiques à des fondations affiliées à des ordres religieux et les privilèges accordés à certaines communautés religieuses lors d’appels d’offres publics témoignent concrètement de cette transformation.

Au Kurdistan, ce processus s’est déroulé parallèlement à la résistance pour l’autonomie qui a débuté en 2015 et à l’état d’urgence qui s’en est suivi. Les réseaux d’entrepreneurs proches des ordres religieux ont été privilégiés dans la reconstruction des villes dévastées, dans le cadre d’un effort visant à reconstruire les espaces urbains kurdes autour d’une identité religieuse plus explicite.

De nombreux articles de presse de la même période ont également documenté une étroite coopération entre les administrations fiduciaires nommées par l’État et les réseaux religieux dans les domaines de la culture et de l’éducation après que les municipalités gouvernées par le Parti démocratique des peuples (HDP) ont été placées sous tutelle.

Là où convergent religion officielle et religion non officielle

La Direction des affaires religieuses se présente officiellement comme l’expression institutionnelle de la religion d’État et maintient une distance officielle avec les ordres religieux. La réalité sur le terrain, cependant, révèle une tout autre réalité. Les médias régionaux et les études universitaires de terrain ont fréquemment constaté qu’un nombre important de muftis et de prédicateurs nommés dans les villes kurdes entretiennent des liens étroits avec certains réseaux religieux, tandis que le contenu des sermons du vendredi et de l’enseignement religieux officiel recoupe souvent le discours promu par ces groupes.

La frontière entre religion officielle et non officielle s’en trouve ainsi estompée. L’État lui-même en vient à ressembler à un réseau d’ordres religieux, tandis que ces réseaux deviennent des extensions de l’appareil d’État local. Cet imbrication permet au contrôle de s’exercer non pas depuis un centre unique, mais à travers un réseau complexe de structures imbriquées.

Ingénierie sociale par l’éducation, le corps des femmes et l’identité

Les réseaux religieux pratiquent également une forme de manipulation sociale centrée sur le corps des femmes et l’institution familiale. Orienter les jeunes filles vers des internats pour étudier le Coran, reproduire les pratiques du mariage précoce par le biais d’une légitimation religieuse et promouvoir des discours visant à exclure les femmes de la vie publique constituent un double obstacle, au Kurdistan, à un projet de libération fondé à la fois sur la liberté nationale et l’égalité des sexes.

L’expansion des écoles religieuses Imam Hatip à travers le Kurdistan et la centralisation des programmes scolaires sont également perçues comme des instruments systématiques d’assimilation, limitant la transmission des langues locales, de l’histoire et des traditions d’auto-organisation aux jeunes générations.

Le mouvement Süleymancı et le cycle de dépendance économique

Les réseaux de résidences étudiantes et de pensionnats liés au mouvement Süleymancı constituent un autre mécanisme destiné en particulier aux enfants issus de familles kurdes pauvres. Dans les zones rurales et les quartiers urbains défavorisés, ces organisations offrent gratuitement le gîte et le couvert, arrachant ainsi les enfants à leur famille et à leur milieu social dès leur plus jeune âge et les intégrant directement à la hiérarchie de l’ordre religieux.

Cette pratique s’inscrit dans un système plus vaste où la pauvreté est exploitée pour remodeler l’identité. Nombre d’enfants élevés dans ces foyers intègrent ensuite la bureaucratie d’État ou des institutions liées à l’ordre religieux, se retrouvant ainsi intégrés à ce même système à l’âge adulte.

Le régime de tutelle et la transformation religieuse du gouvernement local

La mise en place de tuteurs dans des dizaines de municipalités gérées par le HDP après 2016 a profondément modifié l’affectation des budgets locaux à la culture, aux arts et à l’éducation. Les ressources auparavant allouées aux cours de langue kurde, aux centres d’accueil pour femmes et aux centres culturels autonomes ont été réorientées, sous l’administration des tuteurs, principalement vers les cours de Coran, la construction de mosquées et les programmes d’aide sociale transférés à des fondations affiliées à des ordres religieux.

Le modèle de gouvernance municipale du mouvement kurde, axé sur la prise de décision locale et le multiculturalisme, a été remplacé sous l’administration des administrateurs par une approche centralisée et de plus en plus religieuse de l’administration locale.

Ce changement a démontré que les réseaux religieux n’étaient plus confinés à la sphère sociale, mais qu’ils s’étaient directement intégrés aux structures locales de l’État.